Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 9 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 9

9

 

Tandis que Tim Costello découvrait Lewisham, Karen se dirigeait vers un quartier plus huppé : Kensington, à deux pas de Harrods, un petit immeuble en retrait de la rue principale. La façade revêtue de pierres blanc cassé, avec ses fenêtres cintrées à vitres carrées, rappelait à Karen le pont d’un bateau, un de ces paquebots qui baladaient autour du monde des gens qui ne savaient que faire de leur argent et de leur temps. Son oncle racontait qu’il les voyait passer au large du long cordon de sable de Palisadoes, avant de pénétrer dans le port de Kingston : tous ces visages blancs pressés contre le bastingage, avide de goûter à la version aseptisée d’une autre culture, une bouffée de ganja et le frisson du danger.

Le nom Milescu figurait à côté de l’interphone.

Karen se présenta et on lui ouvrit.

Clare Milescu l’accueillit à la sortie de l’ascenseur d’une poignée de main ferme, un sourire plaqué sur les lèvres. Pas loin de cinquante ans, songea Karen, et ne cherchant pas à le cacher. Il faut dire qu’elle n’en avait pas besoin : mince, la mise soignée, presque menue à côté de Karen, des cheveux courts bruns, mêlés de quelques fils d’argent bien coupés. Elle portait une jupe foncée et un chemisier lilas, des collants noirs, des chaussures rouges. Pas de bijou, hormis sa montre et une alliance.

– Je vous en prie, entrez.

La porte de l’appartement était ouverte derrière elle.

Des photos en noir et blanc tapissaient le couloir : des portraits de famille, sans doute, certains conventionnels d’autres plus informels, des enfants en habit du dimanche, un pique-nique, un vieil homme dans un lit d’hôpital.

Le salon semblait sortir de l’un de ces magazines que Karen feuilletait chez le coiffeur. Deux canapés bas aux tons neutres qui formaient un angle. Bois blond, verre et chrome. Une imposante lampe galet posée à même le sol. Encore des photographies, imprimées sur plaque et encadrées. Les murs d’un parme si pâle que c’était à peine une couleur. Quelqu’un avec de l’argent et un certain goût.

Une grande porte-fenêtre donnait sur un balcon encombré de plantes qui semblaient avoir survécu au gel. Un large miroir réverbérait la blême lumière hivernale dans la pièce.

– Alors, inspecteur divisionnaire. C’est comme ça qu’on doit vous appeler ?

– Karen.

– Dans ce cas, Clare.

Le sourire était plus sincère, cette fois, moins mécanique.

– Asseyez-vous, je vous en prie. J’ai fait du café.

– Je ne veux pas abuser de votre temps.

– S’il y a une chose dont je ne manque pas en ce moment, c’est le temps. Et Ion n’est pas encore rentré.

– Je croyais que vous aviez dit…

– Qu’il serait là, oui.

Un bref coup d’œil à son poignet.

– Il a dormi chez son père, la nuit dernière. Mais ne vous inquiétez pas, il sait que vous l’attendez.

Un autre sourire.

– Pour un adolescent, il est plutôt fiable.

Ajoutant qu’elle revenait tout de suite, elle quitta la pièce.

Karen se retourna afin d’examiner les photos sur le mur du fond. Certaines encore en noir et blanc, mais la plupart en couleurs. Plus récentes. Des jeunes en tee-shirts, certains avec des tatouages, qui posaient. Des hommes plus âgés en costume, cheveux noirs, une barbe de deux jours : des visages d’Europe de l’Est, supposa-t-elle. Quelques-uns regardaient l’objectif ; d’autres, pris sur le vif, semblaient s’être retournés au déclic discret de l’appareil, peut-être en colère.

– Elles sont toutes de Ion, déclara Clare Milescu, qui venait de réapparaître, un plateau entre les mains. Un projet auquel il travaille. Mon pays au-delà des frontières. Il est en première année au London College of Communication. Il étudie la photographie.

– Elles sont bien. Abouties. Enfin, je n’y connais rien.

– Son père lui a offert un appareil pour son douzième anniversaire, un excellent reflex numérique. Pendant deux ans, il ne l’a pratiquement pas lâché.

– Le père de Ion et vous êtes…

– Ah… Il y a du lait, si vous en voulez, fit-elle, posant devant Karen un petit expresso.

– Non, c’est parfait.

Soudain, plus sérieuse :

– Au téléphone, vous avez dit que vous souhaitiez parler à Ion au sujet d’appels sur son portable.

– En effet.

– Ils sont importants, dans ce cas ?

– Une enquête en cours…

– Mais importants ?

– Oui.

– Sinon, un inspecteur divisionnaire… Je suppose que…

– Vous savez quoi ?

Karen s’était penchée en avant, plus amicale, prenant le ton de la confidence :

– Ça va avec l’avancement, les responsabilités : les trucs les plus sympas, c’est toujours pour les autres. La plupart du temps, on ne récolte – passez-moi l’expression – que la merde dont personne ne veut.

Clare Milescu leva la main en riant.

– Je vois très bien de quoi vous parlez.

– Alors, de temps en temps, au lieu de confier ce genre de tâche à quelqu’un, je le fais moi-même. Parfois, ça en vaut la peine, ajouta-t-elle en regardant vers l’une des fenêtres. Une journée agréable, un vague rayon de soleil. Un bel appartement… et un bon café, dit-elle en levant sa tasse. Que désirer de plus ?

Clare Milescu sourit.

– Je me demandais, reprit Karen. Votre nom, Milescu, ça vient d’où ?

– C’est celui de mon mari.

– Mais vous êtes anglaise ?

– On ne peut plus anglaise.

– Et comment…

– Vous voulez réellement le savoir ?

– Simple curiosité. La vie des autres…

Karen eut un petit rire d’autodérision.

– On se demande toujours… on regarde autour de soi, on voit un endroit pareil… on se demande, je ne sais pas, comment…

La femme rit.

– Comment ils sont arrivés là ?

– Quelque chose comme ça.

– Et puisque, pour une fois, vous avez quitté le bureau…

– Tout juste.

– Je comprends. Mais en fait, c’est le hasard, je le crains. Rien n’était écrit, ça ne faisait pas partie d’un plan de carrière.

Elle mit un peu de sucre en poudre dans son café, si peu qu’on aurait presque pu compter les grains.

– Je me suis rendue en Moldavie dans le cadre du programme des Nations unies pour le développement, en 1992, peu après son accession à l’indépendance. J’avais commencé à travailler à l’ONU à ma sortie de l’université. En Moldavie, on collaborait avec le nouveau gouvernement dans le but d’améliorer les conditions de vie, socialement et économiquement. Établissez un dialogue avec les membres clés du gouvernement : c’était la consigne. En ce qui concerne Paul, mon mari, j’ai sans doute pris la directive un peu trop au pied de la lettre.

Quelque chose était vivant dans ses yeux, un souvenir.

– Il était au ministère de la Justice, à Chisinau. Nous avons entamé une relation. Ce n’était pas facile, il était marié. Tout… comment dire… Toutes les complications habituelles qui vont avec la vie des gens. Nous n’étions pas bien vieux, mais nous n’étions pas des gamins non plus.

Elle but une autre gorgée.

– Quoi qu’il en soit, tout ça a fini par se régler, et tant mieux, parce qu’entre-temps, j’étais tombée enceinte. Nous en savions assez tous les deux – même si je m’en veux de penser cela – pour croire que notre enfant aurait une vie meilleure en Angleterre. Alors, j’ai accepté un poste au bureau de l’ONU à Londres. De son côté, mon mari avait des relations d’affaires ici. Et nous y sommes toujours, conclut-elle en se laissant aller contre le dossier.

– Mais vous n’êtes plus ensemble ?

– Non.

– En revanche, vous travaillez toujours à l’ONU ?

– Hélas, non. En 2003, les bureaux européens ont été transférés à Bruxelles. Ion était déjà à l’école, il s’était fait des amis, alors, nous avons décidé de rester. Sans compter que les affaires de mon mari marchaient bien. Comme vous pouvez le constater. Pendant un temps, cela m’a suffi : profiter de la vie, déjeuner avec mes amies, jouer au tennis. Aller à la salle de sport. Mais je n’étais pas faite pour ça. À présent, je travaille dans un centre de conseil aux réfugiés, d’Europe de l’Est en particulier.

Elles tournèrent la tête de concert en entendant le bruit de la clé dans la serrure.

Mince, presque élancé, Ion Milescu semblait plus grand qu’il ne l’était. Il avait les cheveux bruns, avec une mèche qui lui retombait sur le front, et les yeux bleus de sa mère. Il portait des baskets, un jean déchiré au genou, une chemise à carreaux sous un blouson en jean qu’il jeta sur le dossier d’une chaise à peine entré dans la pièce.

Il se pencha pour embrasser la joue que sa mère lui tendait et lança un coup d’œil vers l’endroit où Karen était assise.

Clare Milescu fit les présentations. Il hocha la tête poliment et se laissa tomber dans un des canapés. Karen se demanda s’il allait se décider à la regarder au lieu de fixer le sol et son lacet dénoué.

– Petru Andronic, dit-elle enfin. Tu le connaissais, je crois ?

– Qui ?

Elle répéta le nom.

– Non, désolé.

– C’est le jeune homme dont on a retrouvé le corps à Hampstead Heath, un peu avant Noël. Assassiné.

– Ah, oui. Je me souviens, maintenant. Mais je ne le connaissais pas.

– Tu en es sûr ?

– Oui.

– Parce que lui semblait te connaître.

– Ça m’étonnerait.

– Dans la nuit du 20 au 21 décembre, il y a eu trois appels sur ton portable, passés de son téléphone.

– Sans doute un faux numéro.

– À trois reprises ?

– Et alors ? On enregistre un numéro dans son répertoire, on se trompe et chaque fois qu’on essaie, on tombe sur le même.

Il n’avait toujours pas croisé son regard. C’était peut-être une attitude d’adolescent. Ou peut-être pas.

– Le premier appel a été passé à 22 h 45, déclara Karen. Le deuxième environ quarante minutes plus tard, le dernier à minuit dix.

– Si vous le dites.

– La première fois, tu as répondu. Pourquoi, si ce n’était pas quelqu’un que tu connaissais ?

– Je n’en sais rien. Je n’ai pas fait attention. Ça arrive, non ? On entend la sonnerie, on décroche, c’est un réflexe.

– Et on discute ?

– On n’a pas discuté. Je ne me souviens même pas de cet appel. Mais j’ai dû lui dire qu’il s’était trompé de numéro et basta. Terminé. Qu’est-ce que ça peut faire de toute manière ?

Hormis une très légère pointe d’accent, son anglais était parfait.

– Trois minutes, rétorqua Karen.

– Hein ?

– Le premier appel. Trois minutes et sept secondes. C’est long pour dire : c’est une erreur, au revoir.

– Écoutez, je vous répète que…

Il avait bondi sur ses pieds, toute trace de lassitude envolée.

– Tout ce que je sais de Petru Andronic, c’est ce que j’ai lu dans les journaux et entendu quand on discute des infos entre copains. Compris ? S’il a appelé mon numéro, je ne sais ni comment ni pourquoi, et je ne me souviens pas de lui avoir parlé. Donc…

Ignorant la main tendue de sa mère, il sortit de la pièce à grands pas. Dans la cuisine, le réfrigérateur s’ouvrit et les bouteilles s’entrechoquèrent lorsqu’il le referma brutalement.

Clare Milescu baissa les paupières, soupira puis regarda Karen avec un sourire d’excuse.

– Je suis confuse. Je ne comprends pas pourquoi il se conduit comme ça. Je vais essayer de le raisonner, si vous le permettez.

– Bien sûr.

Elle ferma la porte de la cuisine derrière elle. Au bout d’un moment, Karen entendit des éclats de voix, sans distinguer rien de précis. Puis la mère et le fils se turent et ils réapparurent, le garçon les mains dans les poches de son jean, la tête baissée.

– Ion aimerait revenir sur certaines des choses qu’il a affirmées tout à l’heure, déclara Clare, pesant ses mots.

Elle refit du café. Ion alla chercher une bouteille de Lucozade Sport au réfrigérateur et, cédant à contrecœur devant l’insistance de sa mère, en versa le contenu dans un verre. La porte vitrée qui donnait sur le balcon avait été entrouverte, laissant filtrer dans le salon un filet de vent et la faible rumeur de la circulation.

En fait, admit le garçon, il connaissait Petru Andronic, mais de vue. Ils s’étaient croisés quelques fois dans un café de Chiswick fréquenté par les jeunes d’Europe de l’Est, des Moldaves, ainsi que des Roumains et des Ukrainiens. Ils avaient joué au foot ensemble à Brondesbury Park. Il ne se souvenait pas d’avoir donné son numéro à Petru, mais ce n’était pas impossible. C’était fréquent, on échangeait des numéros tout le temps, surtout au café.

– Alors, quand il vous a appelé avant Noël, c’était à quel sujet ?

Il était agité, répondit Ion. Nerveux, mais il n’avait pas vraiment fourni d’explications. Il avait mentionné quelqu’un qu’il devait rencontrer.

– Sa petite amie ?

Ion n’en savait rien. Peut-être. Oui. Sans doute. Mais si c’était une fille, il ignorait son nom. Calme-toi, lui avait-il dit. Rappelle-moi demain. Demain matin.

Le lendemain matin, il était mort.

– Pourquoi est-ce que vous n’êtes pas venu nous trouver avant ? demanda Karen. Quand on a lancé un appel à témoins dans la presse ?

Il jeta un bref regard à sa mère.

– Je ne voulais pas être mêlé à cette histoire.

– C’était votre ami.

– C’était pas mon ami, merde à la fin !

– Ion ! s’exclama aussitôt Clare.

– Je m’excuse, mais combien de fois est-ce qu’il faudra que je le répète ? Nous n’étions pas amis.

Le grondement de la circulation semblait s’être amplifié.

– Je crois que Ion vous a dit tout ce qu’il savait, déclara la mère en se levant.

Karen reposa sa tasse avec soin sur la soucoupe.

– Je vous remercie. Merci à vous deux.

Clare Milescu la raccompagna à la porte.

– Vous êtes consciente que nous devrons peut-être parler de nouveau à votre fils.

– Je ne pense pas que ce sera nécessaire.

Le sourire réapparut, puis s’effaça, et la porte se referma avec un cliquetis sans appel. Karen hésita avant de s’éloigner. L’escalier plutôt que l’ascenseur.

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