Lignes de fuite
Chapitre 41
41
Les clochards étaient plus nombreux dans la rue, songea Karen, alors qu’elle se rendait au travail. Plusieurs étaient assis contre les murs devant la station de métro. Au début de l’année, ils n’étaient que deux, puis quatre et bientôt cinq. Ce matin, entre Highbury Fields et la station, elle en avait compté au moins six. Deux femmes, l’une à peine sortie de l’enfance, lui semblait-il, et quatre hommes. Trois d’entre eux avec des chiens maigres et pelés, le museau hérissé de poils drus, s’abritant tous tant bien que mal de la pluie.
Avant les portillons, deux autres hommes réclamaient de l’argent pour une bonne cause quelconque, agitant leur boîte devant le nez des voyageurs : inondations ici, malades du sida là, pauvres et handicapés partout.
Karen chercha des pièces au fond de ses poches, passa sa carte de transport sur le lecteur et se joignit à la foule. Le wagon était bondé, les gens serrés comme des sardines, mais par chance elle parvint à dénicher un siège libre. Quelques minutes plus tard, la rame ralentissait et s’immobilisait. En raison d’une panne de signalisation à King’s Cross, ils devaient patienter. La dernière fois, elle s’était retrouvée coincée pendant une bonne trentaine de minutes. Et bien sûr, pas de réseau dans le tunnel. Inutile d’essayer d’appeler, de prévenir qu’elle serait en retard. Irritée, elle sortit un livre de son sac.
Lorsqu’elle arriva, Tim Costello l’attendait devant son bureau, vêtu d’un nouveau blouson en jean G-Star : au moins deux cents livres sterling, supposa Karen. Il fallait avoir de l’argent à foutre en l’air.
– Tu veux mon avis ? lança Karen, le toisant rapidement. Un peu court des manches.
Brave garçon, Costello rougit un peu.
– Un certain Brendan Cullen, on l’a arrêté avant-hier, à Kentish Town. Il sniffait sur le toit de sa bagnole juste en dessous d’un réverbère. C’est quand même incroyable, non ?
– Personnellement, je suis prête à croire n’importe quoi. Mais en quoi ça nous concerne ?
– Lorsqu’ils ont fouillé la voiture, ils ont découvert un Glock 9 mm et des munitions dans le coffre, cachés sous la roue de secours. Ce serait celui qui a servi à Woodford. On est en train de procéder aux vérifications.
Les yeux de Karen s’éclairèrent.
– Il a été mis en examen ?
– Possession d’une arme chargée dans un lieu public.
– C’est tout ?
– Pour l’instant.
– Qu’est-ce qu’il dit au sujet du pistolet ?
– Que ce n’est pas le sien.
– Ben voyons.
– Je pensais que je pourrais aller faire un tour à Kentish Town, histoire de bavarder avec lui.
– D’accord, mais ne marche sur les pieds de personne.
Costello sourit.
– À pas de velours, promis.
Costello observait Cullen à travers un miroir sans tain. Il répondait évasivement à toutes les questions qu’on lui posait, son sourire comme une coupure au rasoir.
Brendan Cullen. Bren.
Jambes nonchalamment croisées, jean slim, tee-shirt blanc sous une veste à capuche grise, une oreille percée, un tatouage bleu sur le cou. Vingt-deux ? Vingt-trois ans ? Il s’entraînait à ce petit jeu depuis la première fois qu’un agent l’avait traîné au poste, jurant et se débattant, alors qu’il n’avait que huit ans. Le père et le grand-père tous les deux en taule. Un de ses frères placé en famille d’accueil. L’autre, plus âgé, dans l’armée, à l’étranger. Pauvre tache, pensait Cullen. Il ne tarderait pas à être rapatrié dans un cercueil.
Pour l’instant, il n’avait rien avoué ou presque. Possession de stupéfiants destinés à un usage personnel. Vol de voiture.
Et le pistolet trouvé dans le coffre.
Pas à lui.
Pas ton pistolet ?
Pas ma voiture.
Ah ah.
Volée, ainsi qu’il l’avait dit, sur le parking gratuit à côté du Forum, deux nuits plutôt. L’arme planquée sous la roue de secours avec une boîte de munitions, il ignorait qu’elle était là. Quand on pique une caisse, on regarde pas ce qu’il y a dans le coffre, hein ? Un sourire, qui disparut aussi vite qu’il était apparu. Un flingue, quand même. On ne pouvait se fier à personne de nos jours.
Cullen s’appuya contre son dossier et plissa les yeux quand Costello pénétra dans la pièce, tandis qu’un des policiers sortait. Il déclina son identité pour l’enregistrement.
– Le pistolet, tu disais que tu ne savais pas qu’il était dans la voiture ?
Cullen regarda la caméra et bâilla.
– Ça va pas recommencer ?
– Ce n’est pas toi qui l’as caché là, avant de partir en virée avec tes copains ?
– Non.
– Tu en es sûr ?
– Putain, combien de fois…
– Alors, comment ça se fait qu’il y a tes empreintes dessus ?
– Hein ?
– Sur le pontet. Sous le canon.
– Mon cul !
– Même si c’est qu’une empreinte partielle, ça suffit pour le système d’identification automatique. Les sillons, les bifurcations, les volutes. C’est fou ce qu’on réussit à faire grâce à l’informatique de nos jours. Mais tu es un garçon intelligent. Tu sais sans doute déjà tout ça, hein ?
Sans insister plus que ça. Simplement pour semer le doute dans l’esprit de Cullen.
Celui-ci le dévisageait, hésitant. Costello se contentait de lui rendre son regard, sans trop d’hostilité, le début d’un sourire au coin des yeux, en espérant qu’il avalerait son mensonge.
– Bien sûr, reprit le policier, ton avocat te dira qu’une empreinte partielle, ça ne suffira pas à convaincre un jury, ça ne suffira peut-être même pas à justifier des poursuites. Mais si j’avais mon empreinte partielle sur une arme qui a failli tuer quelqu’un, je ne jouerais pas avec le feu.
– Failli tuer qui ?
– Un jeune à Woodford, il n’y pas très longtemps. Coups et blessures, voire tentative de meurtre, tout dépend du bureau du procureur. Si la victime ne s’en sort pas, il risque de pencher pour la seconde solution. Et là, quand t’auras fini de purger ta peine, t’es bon pour la carte senior et la retraite.
– Mon cul, répéta Cullen, mais sans conviction.
Il s’empara du gobelet en plastique rempli d’eau qui tiédissait sur la table depuis le début de l’interrogatoire. Costello avança la main au même moment et, pendant un très bref instant, il couvrit celle du jeune homme.
– Si c’est le tien, alors, c’est de bonne guerre, faut assumer les conséquences. Si ce n’est pas le tien, je te conseille de le dire maintenant avant que tu sois vraiment dans la merde.
Cullen prit le gobelet et le porta à ses lèvres. L’eau avait un goût saumâtre.
– Liam, déclara-t-il d’une voix calme.
– Pardon ?
– Il est à Liam, le flingue. Liam Jarvis. C’était pour lui rendre service.
Il détourna les yeux et Costello retint un sourire.
– Explique-moi un peu quel genre de service.
Karen écouta attentivement, tapotant son ordinateur portable du bout de son stylo. Selon Cullen, Jarvis lui avait demandé de se débarrasser du pistolet, mais il l’avait gardé : il comptait le vendre en prétendant qu’il n’était lié à aucun acte criminel. C’était pour ça qu’il l’avait ce soir-là, sauf que l’acheteur potentiel s’était dégonflé. Après quoi, ils avaient sorti la came et il avait un peu perdu de vue son objectif.
– La dernière fois qu’on est allé chercher Jarvis, on ne l’a pas trouvé.
– Cullen avait tellement envie de nous faire plaisir qu’il nous a filé un tuyau. Apparemment, Jarvis aime bien jouer au snooker l’après-midi.
– Un lieu en particulier ?
– La salle de billard d’Old Kent Road. À deux pas du pub Thomas A Becket.
La tante de Karen adorait regarder le snooker à la télé. En direct du Crucible Theatre. Des heures et des heures, le mouvement des couleurs, le vert du tapis.
– Tu auras besoin de renfort. Inutile de prendre des risques. Emmène Mike Ramsden, au cas où.
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