Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 4 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 4

4

Arrivé en haut de la côte, Cordon se retourna, goûtant l’air salé sur sa langue, et regarda la baie plongée dans les ténèbres derrière lui. Début janvier et on se pelait les miches. La météo annonçait de la neige. Bonjour la bonne année !

Au-delà des lumières de la ville distante, on distinguait à peine St Michael’s Mount, une bosse noire sur la mer plus sombre encore. Parmi le groupe de maisons à sa droite, une lueur vacilla, puis s’éteignit. Le col remonté, il tourna le dos au large et reprit son ascension, sentant les pavés sous ses pieds, la clé déjà à la main.

Il avait acheté cette ancienne voilerie à Newlyn avant que les prix grimpent en flèche. À présent, autour de lui, il n’y avait que des locations de vacances et des résidences secondaires, des gosses qui s’appelaient Tristan ou Toby et des monospaces avec des plaques d’immatriculation personnalisées qui bloquaient les ruelles sinueuses.

Pas qu’il soit le genre prompt à juger.

Une longue pièce avec une cuisine à une extrémité et un lit à l’autre, des cloisons pour isoler les toilettes et la salle de bains. C’était censé être une étape, ça faisait partie de son plan de carrière. Inspecteur divisionnaire dans cinq ou six ans, commissaire avant cinquante ans. Puis une de ces jolies maisons du e XIX à Penzance, près de Penlee House. C’était là qu’il s’imaginait, c’était ce dont il rêvait. Jusqu’à ce qu’un sale con lui retire l’échelle de sous les pieds, l’obligeant à rester où il était.

Son intransigeance n’avait rien arrangé.

Tandis que ses collègues continuaient de prendre du galon, il piétinait dans ce trou perdu, à la tête d’une équipe de cinq personnes : deux jeunes agents inexpérimentés, un sergent qui avait presque son âge, sujet aux crises de goutte, et deux auxiliaires civils qui avaient grand besoin d’être eux-mêmes civilisés. Police de proximité, c’était comme ça qu’on disait. Petits consommateurs de drogues, disputes de voisinage, ivrognerie et troubles à l’ordre public. Butors en état d’ébriété qui avaient l’accent snob des écoles privées, venus d’Oxford, Cambridge ou Londres pour faire du surf. De temps en temps, un cambriolage avec effraction. Des bricoles.

Au cours des douze derniers mois, il y avait eu plusieurs cas de vol de moutons, mais, depuis peu, ces pauvres bêtes n’avaient plus que la peau sur les os. Pas de quoi justifier toutes ces expéditions sur la lande. Si Cordon n’avait pas encore claqué la porte sans attendre la fin des trente ans réglementaires, c’était uniquement pour ne pas donner cette satisfaction à ses chefs.

D’autant plus qu’il ne lui restait pas si longtemps à tirer.

Alors, il se présentait au boulot jour après jour, pointait chaque matin, empilait les directives du ministère de l’Intérieur dans un coin jusqu’à ce qu’il y en ait assez pour faire un feu de joie, ne demandant qu’à se faire oublier de ses supérieurs.

Chez lui, un repose-pieds sous les jambes, il lisait, écoutait de la musique, buvait du scotch avec parcimonie. Un mélange en ce qui concernait la musique : Mingus et Eric Dolphy à Cornell, les Partitas pour violon seul de Bach, un peu d’Ellington, un peu de blues, le Quatuor à cordes no 2 de Britten. Et la lecture ? Trollope, son préféré du moment. Quelle époque ! Ce type avait tout compris.

En face de l’unique fauteuil confortable se trouvait un téléviseur, l’écran tourné vers le mur. De temps en temps, quand il avait besoin de se souvenir qu’il existait un monde au-delà du sien, il le faisait pivoter pour regarder les infos. Banquiers et capitaines d’industrie en faillite se réfugiant sans vergogne dans les paradis fiscaux qui abritaient leurs comptes, avec leurs maîtresses retouchées ou leurs épouses totalement refaites. Des hommes qui avaient des retraites annuelles plus importantes que ce que gagnaient en une vie la plupart des gens que Cordon connaissait. Trollope, toujours d’actualité. L’être humain était décidément incorrigible.

Affamé, il prit une tourte au porc entamée au frigo. Il décapsulait une Tribute, lorsque son portable sonna dans la poche de son manteau, à l’autre bout de la pièce.

Le policier de garde à Penzance.

– Il y a une femme ici, chef. Dans un drôle d’état. En partie à cause de l’alcool, le reste, je préfère ne pas savoir. Elle raconte un peu n’importe quoi.

– D’accord. Et pourquoi est-ce que vous avez besoin de moi ?

– Elle vous demande, chef, c’est tout. J’ai pensé qu’il valait mieux vous prévenir.

– Elle a un nom ?

– Carlin.

Cordon tressaillit.

– Rose ? Rose Carlin ?

– Maxine.

– Vous êtes sûr que ce n’est pas Rose ? Ou Letitia ? Elle se fait parfois appeler comme ça.

– Maxine, c’est ce qu’elle a dit.

Cordon consulta sa montre. Penzance était juste à l’est de Newlyn. Il pouvait y faire un saut. Sa voiture était garée en bas de la côte.

– J’arrive.

Il remit la capsule sur la bière, avala une généreuse bouchée de tourte et enfila son manteau.

Le policier écarta le journal qu’il était en train de lire.

– Pardon de vous avoir dérangé pour ça, chef. Mais y avait pas moyen de la faire taire.

Il indiqua les cellules.

– Vous l’avez mise en cellule ?

– Pour sa propre sécurité. J’ai pensé que dormir un peu lui ferait pas de mal.

– Méfiez-vous, elle pourrait porter plainte. Incarcération illégitime.

L’autre leva les yeux au ciel.

– Merci la Convention européenne des droits de l’homme !

La porte n’était pas verrouillée. Il flottait dans l’air une odeur de désinfectant vinaigrée. Il trouva Maxine Carlin blottie dans un coin, face au mur. Elle se retourna lentement lorsqu’il prononça son nom.

Un côté de son visage était contracté, sa bouche tordue. Une croûte arrachée sous l’œil révélait la peau rosée en dessous. Elle empestait l’alcool.

– Vous vouliez me voir ?

– On a pris son temps, mon salaud.

– Vous souhaitez me parler ?

– Pas ici.

Elle chancelait, mais elle refusa la main de Cordon. Elle s’adossa néanmoins à la voiture, le temps de reprendre son souffle et ses esprits. Il se dirigea vers Morrab Gardens, au sud, et se gara le long de la promenade, les vitres baissées, attendant qu’elle finisse de rouler maladroitement une cigarette. Derrière les cris occasionnels des mouettes, il distinguait le chuintement rythmique des galets que les vagues charriaient sur la plage.

– Il s’agit de Letitia ?

– Letitia, vous parlez d’un prénom à la con !

– Rose, si vous préférez. Vous vouliez me voir au sujet de votre fille ? De Rose ?

– Elle a disparu.

Disparu, songea Cordon. Disparu d’où ? Il ne l’avait pas croisée depuis des mois, et même des années.

– Son père. Il m’a téléphoné. Elle était à Londres et elle était censée lui rendre visite, passer quelque temps chez lui. À Hastings, c’est là qu’il a sa librairie pourrie. Il l’attend toujours.

– Elle a peut-être changé d’avis.

– Et pourquoi qu’elle l’aurait appelé juste avant de partir ? De Charing machin.

– Charing Cross ?

– Peut-être. Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Viens me chercher à la gare, qu’elle lui a dit. Il a poireauté la moitié de la journée. Injoignable sur son portable, toujours éteint. Il a fini par me téléphoner. Me demander si j’avais des nouvelles. Mais je suis bien la dernière personne qu’aurait des nouvelles.

Elle jeta sa cigarette qui retomba dans une pluie d’étincelles.

– Depuis qu’elle s’est installée à Londres, on se cause plus trop. C’était autre chose, quand elle habitait ici. On était presque comme des sœurs. Mais depuis quelques années, elle me dit plus rien. Plus mystérieuse que la reine de Saba, celle-ci. Je sais même pas où elle vit. Jamais été, jamais invitée.

Cordon hocha la tête.

– Et ça remonte à quand ? Quand est-ce qu’elle était censée aller chez son père ?

– La semaine passée. En début de semaine. Juste après le Nouvel An.

Elle se frotta le coin de l’œil, révélant un ongle fendu.

– Tous les deux, ils étaient proches, alors ?

– Quand ça l’arrangeait.

– Mais elle le voyait ?

– Je viens de vous le dire, quand ça l’arrangeait, ce sale connard.

– Et là, aucune explication. Elle n’est jamais arrivée ?

– Putain, combien de fois faudra que je le répète ?

– Vous avez essayé de la contacter ?

– Ouais, mais ça n’a pas servi à grand-chose. Un vieux numéro de portable, c’est tout ce que j’avais. C’était bien la peine.

– Et son adresse ?

– J’ai que ça.

Maxine fouilla dans son sac.

– L’endroit où elle travaillait. Des ménages, un truc de ce genre. Elle m’en parlait pas beaucoup.

Elle mit un morceau de papier dans sa main. Un nom de rue et un numéro de maison. À Londres, N16.

– Et c’était quand ? Quand est-ce qu’elle travaillait là ?

– Il y a un an. Peut-être plus. Mais c’est mieux que rien, hein ? Pour la rechercher. Un point de départ.

Cordon soupira et glissa le papier plié dans sa poche. Elle avait disparu – s’il s’agissait réellement d’une disparition – depuis une semaine, même pas deux. Peu de temps, vraiment peu.

L’air qui s’engouffrait par les vitres ouvertes était froid et n’avait pas fini de se refroidir, un vent chargé d’embruns.

– Vous ferez ce que vous pourrez ? Pour la retrouver ?

Cordon détourna les yeux. Les lumières de l’autre côté de la baie semblaient lui faire signe. Il voulait rentrer chez lui, se servir un whisky et se glisser dans son lit douillet.

– Alors ?

– Je peux essayer de me renseigner d’ici. Envoyer un collègue sur place peut-être, pour voir s’il y a quelqu’un à cette adresse. À part ça, je ne sais pas trop ce que je peux faire. Pas à ce stade. Elle est majeure et vaccinée. Rien n’indique qu’il lui soit arrivé quoi que ce soit. Elle est sans doute en parfaite santé. Elle a changé d’avis au dernier moment. Ce n’est pas si rare. Elle est allée ailleurs. Avec des amis.

– C’est bon, j’ai compris, vous allez faire que dalle.

Un chien enthousiaste jappait sur la plage, pourchassant des ombres dans la nuit.

– Je ferai ce que je pourrai.

– Que dalle. Vous ferez que dalle.

Cordon soupira.

– Tous les mêmes.

Les hommes. Elle parlait sans doute des hommes.

– Si j’ai pas de nouvelles, j’irai voir ce qui se passe moi-même. Dire que j’ai été assez conne pour penser que vous voudriez m’aider.

Elle ouvrit la portière.

– Elle avait de l’estime pour vous, allez savoir pourquoi.

Gauchement, elle se tourna pour sortir, baissant la tête.

– Attendez, je vais vous déposer.

Elle fit semblant de pas avoir entendu. Comme si elle marchait sur des braises brûlantes, elle traversa la rue et longea le mur. Cordon voulut la rattraper, puis se ravisa. Au bout de la promenade, il sentit la peinture inégale et froide de la rambarde contre ses mains. Elle avait de l’estime pour vous. Au-dessus de la mer, la lune apparut un instant derrière un rempart de nuages, puis se cacha de nouveau.

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