Lignes de fuite
Chapitre 43
43
La maison se trouvait juste après le village, entourée de terres pour la plupart cultivées. Le portail en bois, façon barrière de prairie, était ceint d’un côté par un muret incurvé et de l’autre par une ligne d’arbres aux branches nues, également en arc de cercle. On avait rénové l’ancienne ferme dans un style contemporain pour en faire une construction en L, restaurant la façade de brique et ajoutant une aile neuve de verre et d’acier, perpendiculaire au corps de logis.
Dans la première grange, convertie en garage, il y avait une Land Rover et une place libre. La seconde ne semblait abriter que des outils rouillés, une collection hétéroclite d’antiquités, bêches, râteaux à long manche et faux. Les propriétaires envisageaient-ils d’ouvrir un musée agricole ? La vie de nos ancêtres paysans…
À côté, on avait scié et entreposé un joli tas de bûches dans une remise. Assez pour tenir jusqu’à la fin de l’hiver. Au-dessus d’eux, un soleil timide.
Un autre véhicule était garé devant la maison, un modèle de sport rouge et cher, qui arborait le blason reconnaissable d’Alfa Romeo. Karen se demanda si elle n’avait pas vu Uma Thurman au volant d’un bolide similaire, dans une publicité au cinéma.
Ne trouvant pas de sonnette, Cormack utilisa le heurtoir, cuivre sur cuivre. Une, deux et trois fois.
La femme qui ouvrit la porte était plus grande que la moyenne, les cheveux mi-longs, bien coupés. Elle portait un pull en cachemire, une jupe grise qui lui prenait les hanches, des chaussures rouges avec des petits talons. Une silhouette indiquant qu’elle passait le nombre d’heures requis à la salle de sport ou à la piscine. Le visage retouché, devina Karen, mais à peine. Un maquillage étudié. Les yeux verts. Un peu plus de quarante-cinq ans ? Cinquante au maximum.
– Madame Broderick ?
– C’est à quel sujet ?
Cormack sortit sa carte, déclinant son rang et son nom.
Elle hocha la tête et les gratifia d’un sourire. Qui ne dura qu’une fraction de seconde.
– Pendant encore sept jours, cinq heures et quelques minutes, oui. Après… le divorce est une chose merveilleuse, ajouta-t-elle en ouvrant les paumes, doigts écartés. C’était ça ou j’assassinais ce salaud. Que disait Shakespeare, déjà ? Fourrons ses entrailles dans la chambre voisine, la femme de ménage s’en occupera demain matin.
Le sourire réapparut un instant.
– Peut-être pas la partie sur la femme de ménage.
– Est-ce qu’il est là ? demanda Cormack patiemment. Votre mari ?
– Grâce à Dieu, non.
– Pas derrière la tapisserie quand même ?
Elle haussa les sourcils, jouant la surprise.
– Un policier qui connaît Hamlet ? Je suis impressionnée.
– Les avantages d’un bon lycée public.
– Cela existe donc ? Quel réconfort !
Assez de mondanités, décida Karen.
– Madame Broderick, si votre mari n’est pas là, avez-vous une idée de l’endroit où il se trouve ?
– Il doit se balader dans une voiturette de golf quelque part. Ou alors, il s’envoie une pauvre escort-girl qui essaie de rembourser son emprunt étudiant.
– Et savez-vous quand il doit rentrer ?
– Après mon départ, je l’espère.
– Cela ne vous gêne pas si nous jetons un coup d’œil à l’intérieur ? demanda Cormack.
– Vous avez un mandat, bien entendu ?
– Pas sur nous. Mais je vous assure que…
– Oh et puis zut. Entrez, faites comme chez vous.
Elle s’écarta. Cormack avança, laissant les deux femmes face à face, assez proches pour que Karen sente l’haleine alcoolisée de leur hôte.
– Cathy. Cathy Broderick.
– Plus pour longtemps, si j’ai bien compris.
– En effet.
– Karen. Karen Shields.
– Et votre rôle, c’est de m’amadouer. De gagner ma confiance. Entre femmes. Pendant que l’homme se charge de la fouille.
– Si on veut.
– Dans ce cas, buvons un verre.
Karen la suivit, le parquet de chêne qui céda la place à un carrelage noir mat lorsqu’elles pénétrèrent dans une longue pièce vitrée sur deux côtés, les stores en partie baissés, des poutres métalliques au plafond. Des fauteuils en cuir noir avec des montants tubulaires.
– Dennis a rencontré l’architecte je ne sais plus où. Au golf, je suppose. Le modernisme, il n’y avait rien de mieux selon lui. Bien sûr, maintenant, ce pauvre Dennis trouve cela abominable. Sa folie à deux cent cinquante mille livres, comme il dit. Il n’y met jamais les pieds.
Un grand tableau occupait presque tout le mur au bout de la salle, un fond blanc avec des tourbillons cramoisis qui se chevauchaient. Sur une table en Plexiglas, une bouteille de vin blanc dépassait du seau à glace à côté duquel était posé un petit plateau avec plusieurs verres, dont un seul avait servi.
– Asseyez-vous, je vous en prie. Ces fauteuils sont en fait plus confortables qu’ils ne le paraissent.
Pas difficile, songea Karen.
– Je suppose qu’il est inutile de vous proposer du vin ?
– Je le crains.
– Chablis. Grand cru, annonça Cathy Broderick en remplissant son verre. Ce serait dommage de le laisser à Dennis. Pour lui, ça ou une Carlsberg bue à même la canette, c’est du pareil au même.
– Depuis combien de temps êtes-vous mariés ?
– Vous vous demandez pourquoi je ne suis pas partie avant si j’ai une si mauvaise opinion de lui ?
– Peut-être.
– Quand on a pris l’habitude de traire la vache à lait, ou en l’occurrence le taureau, ce n’est pas évident de s’en passer.
– Et de renoncer à l’Alfa Romeo, par exemple.
– Un cadeau d’anniversaire. Une tentative de me faire changer d’avis.
– Au sujet du divorce ?
– Au sujet de mon avocat qui essaie de lui soutirer tout l’argent possible.
– Il n’en manque pas, alors, d’argent ?
– Le self-made-man incarné. Le petit vendeur qui faisait les marchés devenu millionnaire en moins de trente ans. Des fruits et légumes, il est passé à la viande reconstituée, puis il a monté une société qui fournit des repas tout prêts aux écoles, aux hôpitaux et aux maisons de retraite.
Elle leva son verre.
– Au dur labeur, à la corruption et aux dessous-de-table qui vont avec.
Warren Cormack se tenait sur le seuil.
– Est-ce que vous avez la clé de la cave ? Il y a un cadenas.
– Derrière l’horloge dans la cuisine. Système de sécurité high-tech.
Cormack hocha la tête et disparut.
– Gordon Dooley, reprit Karen. Votre mari le connaît bien ?
– Gordon ? dit-elle, hésitant un peu trop longtemps. À une époque, ils ont fait des affaires ensemble. Mais je ne pense pas qu’ils se voient encore.
– Quel genre d’affaires ?
– Je n’en ai pas la moindre idée.
– La viande reconstituée ? Les repas scolaires ?
Cathy Broderick sourit.
– Ça m’étonnerait. Gordon avait besoin de son aide, c’est tout ce que je sais. Des conseils financiers. Un projet farfelu quelconque.
– Ils se connaissent bien, alors ?
Elle ricana.
– Ils se sont connus quand ils étaient gosses, dans une cité pourrie du sud de Londres. Il faut entendre Dennis raconter leurs souvenirs d’anciens combattants, lorsqu’il a un verre dans le nez. Ils fauchaient des bricoles à Woolworths, qu’ils vendaient dans la rue pour pouvoir se payer leur premier emplacement de marché. À Peckham, le samedi matin. Mais Dennis est rentré dans le rang. Gordon, en revanche, j’en suis moins sûre. Et maintenant j’ai trop parlé.
Elle se resservit du vin.
Cormack écoutait de la porte depuis quelques instants. Il n’avait pas trouvé trace de Dennis Broderick.
– Seriez-vous surprise d’apprendre qu’aux dernières nouvelles Gordon Dooley fait du trafic de stupéfiants ? Importation et vente. Héroïne, marijuana, cocaïne.
– Surprise ? Non, pas vraiment. Je ne l’ai jamais trop aimé. Trop grande gueule, trop m’as-tu-vu. Trop content de lui. Dennis aurait dû le laisser tomber depuis longtemps, mais il y avait toujours quelque chose qui le retenait. Chassez le naturel… vous connaissez la suite.
– Vous ne pensez pas qu’il puisse être impliqué ? Un genre de partenariat ?
Un rire, franc, ouvert.
– Dennis ? La drogue ? Il partirait en courant. C’est presque impossible de lui faire prendre deux aspirines quand il a mal aux cheveux. Non, je n’y crois pas un seul instant.
– Et vous ne savez pas du tout où il est ? Quand il doit rentrer ?
– Comme je vous l’ai dit, aucune idée. On ne se parle plus que par avocats interposés, ajouta-t-elle en se levant sans vaciller.
Il hocha la tête.
– Merci pour votre coopération.
– Oui, merci, renchérit Karen.
– Aider les forces de l’ordre. Toujours un plaisir.
Elle les raccompagna à la porte.
– L’ancien aérodrome à Wing. Votre mari possède des entrepôts là-bas. Il les utilise ?
– Autrefois. Mais pas depuis un certain temps, à ma connaissance. Pourquoi ?
– Pour rien, merci encore.
– Une dernière chose, intervint Karen en jetant un coup d’œil à l’Alfa. Vous ne pensez pas prendre la voiture dans les heures qui viennent ? Retrait de permis et jusqu’à six mois de prison. Sans compter l’amende. À votre place, je ne bougerais pas tout de suite. Ou j’appellerais un taxi. Et si vous décidez de téléphoner à votre mari malgré tout, dites-lui de nous contacter. Il n’a aucune raison de s’inquiéter. Nous souhaiterions seulement éclaircir quelques points de détail.
– Qu’en pensez-vous ? demanda Cormack, une fois dans la voiture. Elle est réellement à couteaux tirés avec lui ou elle en rajoute ?
– Vous croyez qu’elle nous a joué la comédie ? Ça m’étonnerait. Mais ce n’est pas impossible. Elle est peut-être en train de lui téléphoner pour le prévenir de se tenir à carreau.
– On va faire surveiller la maison. S’il pointe son nez, on sera au courant. Si on n’a rien d’ici à vingt-quatre heures, on se lance à sa recherche.
– Et le labo, quand est-ce qu’on aura des résultats définitifs ?
– Si on a de la chance, d’ici à deux jours. En attendant, je vais demander au SIS d’étudier de plus près les affaires de Broderick. Vérifier ses appels téléphoniques et compagnie. En espérant qu’on va trouver quelque chose sur la Volvo. Si on arrive à la relier à Dooley, on est sur la bonne voie. Enfin.
– Croisons les doigts.
Karen rentra à Londres avec Aretha Franklin à fond. Lady Soul, Spirit in the Dark, Aretha Live at Fillmore West. Ces vieux albums : elle avait une manière de chanter qui donnait envie d’y croire.
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