Lignes de fuite
Chapitre 6
6
Il ne la revit pas pendant deux mois. Que s’était-il imaginé ? Il était en train de récurer une casserole dans laquelle il avait fait des œufs brouillés – le téléphone l’avait dérangé au moment crucial et les œufs avaient attaché comme une seconde peau –, lorsqu’il aperçut son visage par la petite fenêtre à côté de la porte.
– Je suis venue pour le chien. Ça marche toujours ?
Cordon se demanda si elle était encore dans sa phase gothique : le henné n’était presque plus visible dans ses cheveux, néanmoins, elle arborait un gilet et un jean noirs, une chemise blanche, des piercings et des boucles d’oreilles, les lèvres blanches et les ongles violets.
– Pas de problème en ce qui me concerne. Elle, ça dépend. Elle n’aime pas trop les inconnus.
Mais il n’avait pas fini de parler que le springer agitait gaiement la queue et cherchait à lécher la main de l’adolescente.
– Ouais, fit-elle avec un petit sourire de triomphe. Je vois ce que vous voulez dire.
– Tiens, voici la laisse. Prends un ou deux sacs poubelle, pour ramasser ses crottes. Tu peux la lâcher après Tolcarne Inn. Sur le carré de pelouse près de la galerie. Puis sur la plage.
Accroupie, elle caressait la chienne derrière les oreilles.
– Elle s’appelle comment ?
– Kia.
– Je lui apporterai des biscuits. Vous pourrez me rembourser après. Au fait, vous savez combien de temps il faut d’ici à Penzance ?
– Vingt minutes ?
– Un peu plus. Donc, c’est inclus ? Je vous compte mon temps de trajet ?
Elle prit la laisse et le springer la traîna jusqu’à la porte.
– Je ne vais pas la promener plus d’une heure, vu que c’est la première fois. Vous serez là à mon retour ?
– C’est dimanche. Sauf urgence, c’est mon jour de congé.
– Mais oui, où est-ce que j’avais la tête ? Les criminels se reposent le dimanche, tout le monde le sait.
Après leur départ, Cordon examina encore la casserole, secoua la tête et la jeta à la poubelle. À l’occasion, il en rachèterait une à Lidl.
Après ça, elle revint presque tous les dimanches et plusieurs fois en fin de journée, pendant l’été. Au point où Kia l’entendait arriver avant Cordon. De temps en temps, il l’interrogeait sur sa mère, ses projets de formation, histoire d’alimenter la conversation, mais guère plus : autant parler à un mur.
Un soir, un mardi, alors que Cordon avait été appelé à cause d’une dispute conjugale, qui, comme souvent, s’était résolue quand le mari et la femme s’étaient retournés contre lui pour lui conseiller d’aller se faire foutre, elle se présenta avec une bouteille de mousseux bas de gamme, vêtue d’une tenue qu’elle avait dû piquer à sa mère ou dénicher dans une vente de charité : une robe en chenille mauve fendue, froncée sur le devant.
– En quel honneur ?
– C’est mon anniversaire. Seize ans, ajouta-t-elle en se jetant sur le petit canapé. Ça signifie que je suis sexuellement majeure.
– Ça signifie que tu as seize ans.
– Putain, jamais vous rigolez un peu ?
– Rarement.
Elle lui tendit la bouteille.
– Tenez… occupez-vous de ça.
Il sortit deux verres et servit le vin, n’en renversant qu’un peu lorsqu’il
moussa. Ça lui rappelait les cream sodas 1 de son enfance, mais un cream soda qui aurait tourné.
– C’est vraiment ton anniversaire ?
Elle trempa son doigt dans le verre et fit un signe de croix, bénissant ses seins à travers le tissu.
– Et mon baptême.
– Comment ça ?
– Figurez-vous que j’ai un nouveau nom.
– L’ancien ne te convenait plus ?
– Rose, c’est pas moi. C’est personne. Personne que je connais.
– Et tu es qui, maintenant ?
– Letitia.
Il écarquilla les yeux.
– Ça vous plaît ?
– Disons que c’est… différent.
– Ça veut dire joie et bonheur. C’est mon père qui me l’a dit.
Cordon ne l’avait jamais entendue évoquer son père jusque-là et il en avait déduit qu’il avait coupé les ponts depuis longtemps.
– C’est lui qui l’a choisi ?
– Plus ou moins.
Renversant la tête, elle but une autre gorgée.
– Ça me va bien, non ?
– Peut-être.
– C’est ce que pense mon père. Il a tout compris, hein ? La joie et le bonheur, putain, c’est tout moi ! Il me connaît trop bien, le mec !
Cordon attendait un rire qui ne vint pas.
Lorsqu’elle partit, peu après, il restait une bonne demi-bouteille. Après réflexion, il jeta le vin dans l’évier. Quand elle revint pour promener Kia, une semaine plus tard, ni l’un ni l’autre ne mentionnèrent l’épisode.
Elle ne fit plus allusion à son père, à part une fois. Cordon, très remonté, s’était lancé dans un sermon sur les valeurs de l’étude et de la lecture, sur ce que les élèves étaient censés faire, mais qu’ils ne faisaient que trop rarement à son sens.
– Foutez-moi la paix. Arrêtez de me faire la morale. Et puis merde, vous êtes pas mon père, vous savez.
Il en était parfaitement conscient. Et il n’avait de leçon à donner à personne. Son fils, Simon, à présent adulte, avait profité de son année sabbatique pour mettre la plus grande distance possible entre eux et décidé que c’était mieux ainsi. Les seules nouvelles qu’il avait de lui – hormis des demandes d’argent laconiques, presque officielles – se résumaient aux cartes postales occasionnelles que Simon lui adressait de Saint-Domingue, Bogota ou La Paz afin qu’il sache qu’il était encore en vie. Après la Bolivie, il n’avait rien reçu pendant un certain temps, six mois d’angoisse, puis les envois avaient repris : Pangai, Lautoka, Auckland, Hobart, Sydney. Des épingles plantées sur une carte imaginaire, traçant un voyage qui semblait ne jamais devoir revenir à son point de départ.
Quant à son ex-femme Judith, il n’avait pour ainsi dire plus aucune relation avec elle : un coup de téléphone tard le soir de temps en temps, en général aux alentours de Noël, les silences plus longs que les phrases.
Vous êtes pas mon père.
Qui était-il alors ? Un adulte inquiet ? Un ami ? C’était beaucoup dire.
Lorsque ses collègues l’apprirent, il eut droit à des regards entendus et à quelques remarques égrillardes. Il préféra ne pas relever.
Puis il se passa quelque chose qui changea tout.
Une nuit, à 4 heures du matin, après une soirée en boîte, grisée par les cachets et l’alcool, elle pénétra chez lui et se glissa dans son lit. Il la chassa sans ménagement. Furieux de son audace, furieux contre lui-même parce il en avait été excité, sachant au fond de lui-même qu’il regrettait l’occasion ratée, dans sa vie où l’amour et l’insouciance avaient peu de place.
Il ne la revit plus.
Kia tournait en rond dans la pièce, jetant des regards pleins d’espoir vers la porte. Cordon dut la sortir lui-même jusqu’à ce qu’il trouve quelqu’un d’autre, un jeune garçon dont le père travaillait au marché aux poissons, sur le quai.
Mais c’était il y avait bien longtemps, plus de quatorze ans.
Letitia avait quitté la ville.
S’il la croisait lors de ses brèves visites, c’était un signe de tête ou de main, rien de plus. S’il tombait sur sa mère seule, et assez sobre pour répondre, il prenait de ses nouvelles.
Et à présent, ça.
Il passa les appels promis le lendemain matin. Il se fit trimballer de poste en poste, d’interlocuteur en interlocuteur, sans résultat. Personne n’avait entendu parler d’une Letitia ou d’une Rose Carlin, ni accident ni blessure grave signalés, pas d’incident auquel elle aurait pris part. Pas de cadavre de son âge et de sa taille en attente d’identification.
Il en resta là. Il songea quelques fois à contacter Maxine, pour savoir ce qu’elle avait découvert lors de son voyage à Londres, présumant qu’elle y était allée, mais il ne franchit pas le pas.
D’autres événements la chassèrent de ses pensées. Une rixe de pub qui avait tourné au drame, lorsqu’un des participants était passé à travers un panneau de verre blindé. Du matériel d’escalade dernier cri volé sur le parking de l’ancienne mine de Carn Galver. À St Buryan, un cambriolage à l’épicerie qui faisait aussi office de bureau de poste. Une caravane incendiée dans un camping de Trevedra Common. Le couple qui dormait à l’intérieur pouvait s’estimer heureux de s’en sortir avec des brûlures au second degré.
La vie continuait, cahin-caha.
1. Soda à la vanille. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
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