Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 29 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 29

29

 

Le soir arriva. La température chuta, leur rappelant que l’hiver n’était pas terminé. Clifford Carlin alla chercher des portions de fish and chips et les rapporta, enveloppées dans des pages du quotidien régional.

Un homme de St Leonard a failli être la première personne à mourir

d’une piqûre de serpent en Grande-Bretagne depuis 1975.

Petula Clark présidera le festival de musique de Hastings.

Carlin ignorait qu’elle était toujours en vie. Il plaça le poisson et les frites sur des assiettes, sortit le sel, le vinaigre et le ketchup. Du pain de mie beurré. Du thé. Même tièdes, les frites restaient croustillantes, le cabillaud tendre et nacré sous sa croûte. Danny mangeait avec les doigts, malgré les efforts de sa mère pour lui faire utiliser une fourchette.

Pendant le repas, Carlin s’approcha de la platine et tira un disque de sa pochette. Un piano jazzy, une voix veloutée, des cordes.

– Oh non, soupira Letitia. Pas moyen de bouffer en paix. Il faut vraiment qu’on se tape ce vieux truc tout pourri ?

– Charlie Rich, rétorqua fièrement son père. Surnommé le Renard d’argent.

– Putain ! Tu parles d’une plaie !

– Maman, tu as dit un vilain mot, intervint Danny.

– Tais-toi et mange tes frites.

Cordon s’excusa et sortit dans le jardin passer un appel. Kiley semblait essoufflé lorsqu’il décrocha, comme s’il venait de gravir plusieurs volées de marches.

– Jack, j’ai un service à te demander.

– Ne me dis pas que tu vas encore me virer de mon lit ?

– Non, c’est pas ça.

– Où es-tu, d’ailleurs ? Tu es rentré chez toi ?

– Je suis à Hastings.

– Je croyais que c’était une affaire classée ?

– Oui, eh bien…

– Allez, crache le morceau. Qu’est-ce que tu veux ?

– Toi qui as des relations partout, tu ne connaîtrais pas quelqu’un… je ne sais même pas quel service ce serait… Lutte contre le crime organisé peut-être ? Quelqu’un qui surveillerait les mafieux d’Europe de l’Est opérant ici.

Kiley réfléchit un moment.

– Je peux savoir pourquoi ?

– Je voudrais des renseignements sur quelqu’un.

– C’est tout ?

– Pour l’instant.

– Alors, balance le nom.

– Kosach. Anton Oleksander Kosach.

– Répète, lentement.

Cordon obéit. Kiley nota le nom.

– Russe ?

– Ukrainien.

– D’accord, je m’en occupe. Je te rappelle dès que j’ai du nouveau.

– Je te revaudrai ça, Jack.

– Une pinte ou deux la prochaine fois qu’on se voit.

– Ça marche.

Cordon entendit le déclic d’un briquet et remarqua Letitia qui le regardait du perron.

– Petite amie ?

– Boulot.

– À cette heure-là ?

– Je voulais m’assurer que tout allait bien, que la police faisait son travail en mon absence.

– Alors ?

– Même les mouettes se tiennent à carreau.

Letitia hocha la tête et rentra.

Il décida de faire un tour dans le quartier. Presque sans s’en rendre compte, il continua jusqu’à la route qui menait à la plage. Des pêcheurs ici et là, certains debout, solidement campés sur leurs pieds, les jambes écartées, d’autres sur des chaises pliables en toile, deux ou trois lignes chacun. L’un d’eux sifflotait en sourdine. Le brasillement des cigarettes et la fumée.

Il remonta son col pour se protéger du vent, les galets durs et lisses sous ses pieds. Anton et Letitia. Letitia et Anton. Parfois, quand la femme partait et emmenait les enfants, ou menaçait de le faire, le mari haussait les épaules et disait bon débarras. Parfois, il pleurait. Plus rarement, il exigeait une rencontre en territoire neutre et négociait : la garde, qui et comment, l’argent. Et il y avait les autres. Ceux qui n’acceptaient pas qu’on les quitte, qui se sentaient agressés, leur puissance remise en question, leur amour-propre et ce qu’ils estimaient être leurs droits bafoués.

Si tu pars, menaçaient-ils, je prends les enfants, je les mets dans la bagnole et on fait le grand plongeon du haut de la falaise. Si tu pars, je me suicide, je le jure. Il faudra que tu vives avec ça sur la conscience jusqu’à la fin de tes jours.

Un homme de sa connaissance, qui possédait un chalutier à Newlyn, avait peint le nom de sa femme en lettres d’un mètre de haut dans toute la ville, avec le mot PUTE en rouge à côté. Et lorsqu’elle était revenue six mois plus tard, repentante, honteuse, implorant son pardon, il l’avait battue comme plâtre avant de la jeter dehors.

Il me tuera, avait dit Letitia. Il me fera tuer.

Cordon voyait les lumières des salles de jeux sur le front de mer, percevait les notes distordues d’une chanson de Chicory Tip, du début des années 1970 : Son of My Father.

Il était temps de rentrer.

Danny était couché et dormait à poings fermés. Carlin s’était enfermé dans sa chambre. Letitia était pelotonnée au bout du canapé, une bouteille de vin sur la table basse, un verre à la main. La télé était allumée, le son au minimum. Un documentaire consacré à l’Angleterre d’antan, apparemment : clochers d’église, marchés couverts, fonts baptismaux, un jeune homme enthousiaste gesticulant devant la caméra.

– Je commençais à croire que vous vous étiez tiré pour de bon, lança Letitia.

– Désolé de te décevoir.

– Tenez, dit-elle en poussant la bouteille vers lui. Allez vous chercher un verre. Et asseyez-vous, ajouta-t-elle, repliant un peu plus ses jambes.

– Tu regardes ? demanda Cordon en indiquant le poste.

– Pas vraiment.

Il l’éteignit avec la télécommande, s’installa à l’autre bout du canapé, les chevilles croisées. Letitia avait échangé le pull de son père contre un des siens, plus soyeux, plus moulant, une jupe à la place du jean. Ses cheveux dénoués.

– Rien de nouveau ? Anton n’a pas appelé ?

Elle secoua la tête.

– Peut-être qu’il s’est calmé, qu’il a retrouvé la raison.

– Ouais, on peut toujours rêver.

Les rideaux en partie fermés laissaient un espace assez large pour voir les phares des rares voitures qui passaient. Et la nuit était si paisible qu’on pouvait entendre un chat miauler de temps en temps ou les pas d’un voisin qui promenait son chien. Cordon avait l’impression de percevoir des bribes de musique venant de la ville, apportées par le vent, lointaines et indistinctes, mais il n’en était pas sûr.

Il prit la bouteille et remplit leurs deux verres.

– Anton… Tu as envie d’en parler ?

– Parler de quoi ?

– Je n’en sais rien. N’importe. Vous deux, par exemple.

– Quoi ? Notre rencontre romanesque ? Comment Letitia a fini par trouver le grand amour ? Un riche Ukrainien arrache Cendrillon à sa vie de merde et l’emporte sur son blanc destrier ?

– Si ça te chante.

– Allez vous faire foutre.

Cordon haussa les épaules, prit une gorgée.

– Vous voulez la vérité ?

– C’est toi qui vois.

– La vérité, c’est que je suis la méchante sorcière dans l’histoire. Je gérais un bordel à Streatham. J’étais la nounou et la matonne de petites putes galeuses qui venaient de je ne sais quels pays de l’Est, et qui vendaient leur cul maigrichon pour envoyer de l’argent à la maison et rembourser leur dette. Toujours à se crêper le chignon et à pleurnicher. Faut dire qu’il y avait de quoi. Quoi qu’il en soit, un soir, il y a une grosse fête. Anton est là, l’invité d’honneur qui distribue les billets de cinquante livres comme des bonbons. Et tout le monde qui se prosterne devant lui comme si c’était le roi. Cocaïne. Champ. Assez de cachetons pour ouvrir une pharmacie. Les filles qui jouent les gouines pour exciter la compagnie. Et Anton, qui pouvait avoir celle qu’il voulait, voilà qu’il décide que c’est moi l’heureuse élue. « Je veux une vraie femme, qu’il dit. Pas une gamine qui connaît rien à rien. » Une connerie dans ce genre. De toute manière, j’avais pas trop le choix, hein ? Alors, je lui sors le grand jeu. Pas grand-chose à perdre. S’il veut voir ce dont une vraie femme est capable, allons-y, il y a qu’à demander.

Elle sourit à ce souvenir, amusée par l’expression gênée de Cordon.

– Seulement, après ça, il a voulu me revoir. Deux jours plus tard. Une putain de limousine. Des roses à l’hôtel. De la coke sur l’oreiller, genre les petits chocolats que les femmes de chambre laissent pour avoir un pourboire. Et encore du champagne. Il veut que je le suce devant la glace, pendant qu’il fait semblant de me tabasser. On n’a rien sans rien, pas vrai ?

Elle lança un bref regard en direction de Cordon afin de s’assurer qu’il écoutait avec l’attention requise.

– Et après tout ça, au lieu de me foutre dehors, il me propose de bosser pour lui. Il pense qu’il peut me faire confiance. La baraque à Feltham, près de l’aéroport, c’était là, au début. Un genre de pension. Puis il y a eu Finsbury Park. Les filles, des demandeuses d’asile, la plupart du temps. Presque des gamines, certaines. Beaucoup d’entre elles. Elles restaient quelques semaines, un mois, puis partaient.

– Partaient où ?

– J’en sais rien.

Il la dévisagea jusqu’à ce qu’elle détourne le regard.

– Où ?

– Qu’est-ce que j’en sais. Où il avait besoin d’elles. Ça pouvait être n’importe où. N’importe quoi. Il touchait à plein de trucs. Lui et ses frangins, les mecs avec qui ils traînaient. Des pizzerias, beaucoup allaient bosser dans cette chaîne qu’on trouve un peu partout dans les Midlands. Des journées de douze heures. D’autres dans des usines à cannabis, c’est ce que j’ai entendu, du moins. Mais j’ai jamais vraiment su.

– Et des bordels ? Des salons de massage ? Comme à Streatham ?

– Peut-être.

– Et ça ne te gênait pas ?

– Comment ça ?

– Pousser ces filles, des gamines, c’est ce que tu as dit, presque des gamines, à se prostituer.

– Merde, Cordon ! Écoutez-vous parler ! Depuis quand vous êtes entré dans les ordres ?

Elle reposa brutalement son verre sur le bois et le vin éclaboussa sa main.

– Attendez, je vais vous parler un peu de ces filles, d’accord ? Elles déboulent de Biélorussie ou de je ne sais où, sans papiers, sans un rond, elles bredouillent dix mots d’anglais, alors c’est vite vu : soit elles écartent les jambes, soit on les renvoie au pays où elles iront se geler les miches sur une aire d’autoroute et sucer des routiers pour le prix d’un salami et d’un pain.

Cordon secoua lentement la tête.

– Tu étais un genre d’assistante sociale, c’est ça ? Tu soulageais un peu les services municipaux. Un brave petit soldat de l’État providence ?

– C’est facile d’être sarcastique, connard. Allez vous faire foutre.

– Très bien, parfait.

Il n’alla pas plus loin que la fenêtre et souleva le rideau pour jeter un coup d’œil dehors. Le réverbère le plus proche de la maison ne marchait plus. On voyait encore quelques lumières ici et là le long de la rue, la silhouette plus sombre des voitures garées. Puis, dans l’ombre, un mouvement. Il se raidit, hésitant. Quelqu’un de la région, peut-être, avait-elle dit. Quelqu’un qui lui devait quelque chose.

Il scruta les ténèbres : rien du tout.

Son imagination.

L’enfant gémit dans son sommeil et Letitia se leva à l’instant où Cordon se retournait.

Le petit s’était tu. Elle se rassit.

– Danny, reprit Cordon en se tournant vers l’escalier. Si vous avez un enfant ensemble, c’était quand même sérieux entre vous.

Letitia tendit le bras vers ses cigarettes.

– Lorsque j’étais là-bas, à Feltham, les affaires marchaient bien et il arrivait que je le voie pas pendant des semaines. Un des frangins, en général Parlo, passait s’assurer que tout allait bien. Et quand Anton débarquait, tantôt il m’ignorait comme si je faisais partie des meubles, et tantôt non.

De minces volutes de fumée s’enroulaient aux coins de sa bouche.

– Et une de ces fois-là, j’ai été imprudente. Je me suis retrouvée en cloque. Pauvre nouille, je me suis dit, t’es bonne pour l’avortement. Mais c’était pas le premier et ça serait certainement pas le dernier. Sauf que j’ai fait la connerie de le mentionner et c’est remonté jusqu’à lui. Et quand il a appris que c’est un garçon, il est devenu fou. Soudain, il m’offre des fleurs, me fait des serments, me menace du pire si je fais passer son gosse. Il me colle dans un appart qu’il a à Pimlico et m’envoie chez un gynéco à la mode qu’a les doigts comme des araignées. Après la naissance de Danny, à peine sortis de l’hosto, il nous installe dans une baraque à côté de Londres. Dans le Surrey. Un vrai manoir, je vous raconte pas. Piscine, jacuzzi et tout le tremblement. Entouré de forêts.

Elle posa sa cigarette, prit une gorgée de vin.

– On se retrouve donc à vivre ensemble. Pendant deux ou trois mois, c’est le paradis. Puis il commence à s’emmerder, ça se voit. Je l’emmerde, le petit l’emmerde, la campagne l’emmerde. La plupart du temps, il est absent, et quand il rentre à quatre heures du mat, je sens les autres femmes sur lui. Au début, j’en ai rien à foutre, mais au bout d’un moment je me rends compte que je suis qu’une nounou et une boniche. Lorsque je veux en discuter avec lui, il pète les plombs. Chaque fois que ça revient sur le tapis, il pète les plombs…

– Il t’a frappée ?

– Il pète les plombs et il veut me virer. Mais il y a Danny qui commence à marcher à quatre pattes, qui se cogne aux meubles et casse des objets. À la fin, il me propose de m’occuper de cet endroit, à Finsbury Park, de prendre Danny avec moi le temps qu’il ait l’âge d’aller à la garderie. Ça va un moment. La baraque est dégueulasse, elle tombe en ruine, mais c’est plus calme. Et Anton, eh bien Anton redevient gentil. Charmant. Puis il commence à avoir des soucis. Quoi au juste ? Inutile de me demander, j’ai jamais essayé d’en savoir plus. Un genre de conflit. Les affaires. Jusqu’au jour où on se dispute comme des chiens enragés, Anton et moi. Et pour la première fois, je flippe vraiment. Au point que je m’enfuis. Ce qui ne sert pas à grand-chose, vu qu’il envoie des types après moi. Qui me ramènent de force.

Elle détourna les yeux.

– Je vous épargne les détails, mais quand je suis rentrée, c’était pas beau à voir. Pourtant, quelques jours plus tard, ça s’apaise de nouveau. Il s’est passé un truc. Pas entre nous. À l’extérieur. Je ne sais pas quoi, en tout cas il se prépare au pire. Emmène Danny quelque part où il ne risque rien, il me dit. Loin d’ici. Son frangin Taras a acheté un hôtel dans le Lake District, un genre d’investissement. Va te mettre au vert là-bas, va aider Taras. Le temps que les choses se tassent, ici. Vous connaissez le reste, conclut-elle en haussant les épaules.

Lorsque la sonnerie du téléphone retentit, ils sursautèrent tous les deux.

Letitia décrocha.

Pas trace d’accent, une voix anglaise, claire et tranchante.

– Sur la route au nord de la ville, en direction de St Helen. Il y a un terrain de caravanes à droite, de ce côté du tunnel ferroviaire. Juste après le bois. Demain matin, soyez là, à 10 heures pétantes. Vous et le petit.

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