Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 21 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 21

21

Pendant le court moment que Cordon avait passé à l’intérieur de la boutique, le temps avait changé : un vent froid soufflait dans la ruelle et charriait les premières bourrasques de pluie. Il y avait un pub un peu plus loin, de l’autre côté de la chaussée, une façade de bois noirci et de brique. Cordon commanda une pinte de Timothy Taylor’s Landlord et la porta à une table dans un coin, décidé à attendre la fin de l’averse, l’entrée de la librairie à peine visible à travers la vitre sale. Il but deux gorgées, puis sortit le roman et se laissa entraîner dans sa quête, à la recherche de la sœur perdue, de la fille disparue. Il en était au chapitre six, « Eurêka » – une expédition en bateau, une descente de rapides –, lorsque Carlin apparut et entreprit de rentrer les cartons de livres en solde. Puis, un sac sur l’épaule, vêtu d’un imperméable kaki ouvert, il ferma la porte avec un cadenas et s’éloigna vers le centre-ville. Cordon avala la dernière gorgée de sa bière, prit un sous-bock pour marquer sa page et, son roman à la main, se lança à sa poursuite.

La rue s’élargissait à l’intersection en T. Il accéléra le pas, traversa et s’engouffra dans un boyau qui longeait l’arrière des maisons, puis escalada un escalier de pierre raide qui bifurquait soudain, parallèle à la falaise.

En dessous de lui, Cordon voyait le patchwork de bateaux sur la plage où il se trouvait un peu plus tôt. La pluie s’était transformée en un fin crachin.

Des mouettes portées par le vent tournoyant au-dessus de lui – pendant un instant, il eut l’impression d’être de retour à Newlyn –, il continua à grimper jusqu’en haut des marches et déboucha sur une plate-forme, avec une couronne de buissons devant lui et un sentier de terre battue. Hastings Country Park et Saxon Shore Way annonçait le panneau à l’entrée. Il crut momentanément avoir perdu Carlin, mais l’homme réapparut, capuche sur la tête, suivant un chemin herbeux plus à gauche. Moins pressé à présent, peut-être ralenti par la pente, ou parce qu’il se savait presque arrivé.

Le sentier redescendait vers des maisons des années 1930, toutes affublées de jardins d’hiver comme une tumeur dans leur dos. Un passage coupait entre les habitations, pour rejoindre une rue tranquille en arc de cercle, que seul troublait le carillon d’un camion de glaces qui s’éloignait.

Cordon attendit de voir où Carlin se dirigeait. Il le regarda sortir ses clés devant le portail du numéro dix-sept. Des rideaux sombres étaient en partie tirés derrière la baie du rez-de-chaussée. Dans le jardin, un nain d’un mètre de haut, un béret de travers sur le crâne et des lunettes noires, le symbole de la paix peint en couleurs psychédéliques sur la poitrine. Quelques perce-neige épars à côté de l’allée de gravier.

Il attendit que la porte se referme sur le libraire.

Lorsqu’il le poussa, le portail grinça un peu.

Pas de sonnette. Il frappa.

Carlin ouvrit de manière théâtrale, s’apprêtant à renvoyer un vendeur d’ustensiles de cuisine hors de prix ou un mendiant envoyé par une association qui récoltait des fonds pour offrir un refuge aux ânes aveugles.

Il resta interloqué à la vue de Cordon, mais se ressaisit rapidement.

– Vous avez décidé de prendre le train suivant ?

– Quelque chose dans ce genre.

– C’est le livre ? Vous avez changé d’avis ? Parce que, dans ce cas, repassez au magasin demain matin à 10 heures. On vous rembourse cinquante pour cent si vous le rapportez dans les six jours. Après, vingt-cinq.

– Ce n’est pas le livre.

Carlin hocha la tête, tira sur son bouc.

– Elle n’est pas là, vous savez.

– C’est vous qui le dites.

Carlin soutint son regard, puis rentra, laissant la porte grande ouverte. Cordon le suivit et referma derrière lui.

Il y avait des affiches de concerts rock encadrées aux murs, des portraits de chanteurs et de musiciens, que Cordon ne connaissait pas pour la plupart. Dans un cadre doré, au-dessus de l’âtre vide, un autoportrait de Peter Blake tenant un numéro d’Elvis Monthly. Une reproduction.

Les livres étaient partout : empilés sur le sol, n’importe comment sur la table, rangés sur les rebords des fenêtres, posés sur les chaises. Un recueil de poèmes de Frank O’Hara, des formes géométriques rouges et bleues sur la couverture. Beats, Bohemians and Intellectuals de Jim Burns. Un chat roux avec une grosse tête et une queue touffue renifla Cordon d’un air méprisant et s’éloigna.

– Thé ou café ?

– N’importe. Ce qui est le plus simple.

Ce fut du thé. Avec des biscuits enrobés de chocolat : des Wagon Wheels qu’il lui présenta dans une boîte à gâteaux lui rappelant celle qui trônait sur le buffet de sa grand-mère.

– Je ne savais pas qu’on en trouvait encore, dit Cordon en se servant.

– On les a ressortis en 2002. Si leur taille continue à diminuer, ils ne tarderont pas à disparaître.

Il avait raison : engloutis en deux bouchées.

– Vous pouvez fouiller la maison. Chercher Letitia. Si vous ne me croyez pas.

Cordon ne répondit rien, se contentant de boire son thé.

– Quand on s’est séparés, sa mère et moi, je ne l’ai pas vue pendant des années. J’ai quand même essayé, au début. D’aller lui rendre visite. J’étais à Bristol à l’époque. Je travaillais dans un magasin de musique, surtout des guitares. Maxine était défoncée la plupart du temps et il y avait toujours d’autres types. On était encore mariés, officiellement en tout cas, mais elle n’en avait rien à foutre. Puis, l’un d’eux lui a fait un gosse, et elle s’est mise en ménage avec lui, un camé qui vivait dans un squat à Penzance. Ça a commencé à dégénérer et j’ai pris mes distances. De toute manière, c’est pas comme si Rose – elle s’appelait encore Rose à l’époque –, c’est pas comme si elle s’intéressait à moi. Elle n’en donnait pas l’impression, en tout cas.

Il regarda Cordon, cherchant une forme de complicité. Les hommes entre eux, quelque chose d’approchant.

– Je ne l’ai pas vue pendant des années, après ça. De l’âge de quatre ou cinq ans jusqu’à ses treize ans. J’étais à Brighton. Ma première boutique. Dans le quartier des Lanes.

Il leva sa tasse, mais ne but pas.

– Elle avait fugué. Elle avait trouvé mon adresse sur une carte d’anniversaire ou un truc comme ça. Elle est restée deux jours, puis je l’ai renvoyée à sa mère en bus. Après ça, elle est revenue régulièrement, pas souvent mais régulièrement. Tous les un an et demi ou deux ans, quand ça devenait trop dur à la maison, trop le bordel. Quand elle décidait qu’elle n’en pouvait plus. C’était Letitia, déjà. Elle avait commencé à prendre des trucs. Des marques de piqûres sur les bras. J’ai essayé de la convaincre d’arrêter. Mais elle n’écoutait pas. Des fois, je me disais qu’elle n’atteindrait pas vingt et un ans. Pourtant, elle est toujours là.

Il termina son thé, s’appuya contre le dossier, les jambes croisées aux chevilles, étudiant le visage de Cordon.

– Vous êtes quel genre d’ami pour elle ? Vous n’avez pas donné de détails.

– On s’est croisés quelquefois.

Qu’était-il censé répondre ? Elle promenait mon chien ?

– Dans l’exercice de vos fonctions ?

– Parfois.

– Mais cette visite n’est pas officielle ?

– Non.

– Personnelle, alors ?

– Sa mère…

– Maxine.

– Maxine m’a demandé de la retrouver. Quand elle a appris qu’elle n’était jamais arrivée à Hastings. Elle était inquiète.

– Au sujet de Letitia ?

– Oui.

– Mieux vaut tard que jamais.

Cordon haussa les épaules, paumes ouvertes.

– Et maintenant que vous ne l’avez pas trouvée ?

– Il y a la carte postale. Les lacs. On dirait que tout va bien.

– Je l’ai vraiment reçue, vous savez.

– Le bon vieux truc de la carte postale.

– Regardez le cachet de la poste.

– Je l’ai regardé.

– Mais vous m’avez quand même suivi.

– Ah, satanés flics, toujours méfiants. Qu’est-ce que vous voulez, c’est une seconde nature chez nous. Déformation professionnelle.

Carlin lui indiqua une porte.

– Vous êtes sûr que vous ne voulez pas monter voir ? Au cas où je l’aurais enfermée là-haut ?

Cordon posa sa tasse et se leva.

– Inutile. Ma curiosité est satisfaite. Mais si elle vous appelle, vous me le direz ? Ou vous lui demanderez de me téléphoner, au moins ?

– Bien sûr.

– Je vous verrai peut-être à l’enterrement ?

– De Maxine ?

– Il y aura une enquête, évidemment. Mais tout indique la mort accidentelle. Rien de louche. On devrait pouvoir récupérer le corps bientôt.

– J’en doute. Maxine et moi, ça fait une paye qu’on s’est dit adieu.

– Je comprends, dit Cordon, se dirigeant vers la porte. Merci pour le thé.

En marchant, il pensa à ce que le libraire lui avait raconté, à ce qu’il avait appris. Hormis la date de réapparition des Wagon Wheels, pas grand-chose, tout compte fait. Il le tiendrait quand même au courant pour l’enterrement, au cas où. Carlin transmettrait peut-être l’information à Letitia, s’ils étaient en contact.

Le prochain train en direction de Londres partait dans trente minutes. Il acheta un journal pour faire passer le temps. On envoyait encore des troupes en Afghanistan. Les banques secourues par le gouvernement s’étaient débrouillées pour verser des primes de fin d’année de plus de quinze millions, finalement. Une étude menée sur quatre ans révélait que les enfants issus de familles monoparentales avaient moins de chances d’aller à l’université que les autres. Combien d’heures, combien d’argent fallait pour faire une telle découverte ? se demanda-t-il.

À bord du train, il trouva un siège près de la fenêtre sans difficulté, s’installa confortablement et ouvrit son livre, mais fut incapable d’aller au-delà de quelques lignes. L’auteur n’y était pour rien. Letitia employée dans un hôtel du Lake District, qui accueillait les clients, supervisait peut-être le changement des draps, l’entretien des chambres, réservait les taxis pour la gare, les excursions à la maison de Beatrix Potter ou sur la tombe de William Wordsworth… cherchez l’erreur.

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