Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 5 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 5

5

La première fois qu’il avait vu Rose Carlin – Letitia –, elle était assise en tailleur sur un lit défait, des traînées de merde et de sang séchés sur le matelas, les yeux fermés très fort, tandis qu’elle s’injectait de l’héroïne dans la veine à l’arrière de son genou gauche.

Personne n’avait répondu quand il avait frappé. Avec quatre autres policiers, ils faisaient des descentes dans toute la rue. Un tuyau transmis par un de leurs supérieurs. La plupart des maisons abandonnées, portes et fenêtres barricadées. Les bulldozers ne tarderaient pas à raser tout ça, pour qu’on élève un grand ensemble avec des appartements de trois ou quatre pièces, sur les ruines de ces anciens pavillons familiaux. Harbour View, ça s’appelait, bien qu’il n’y ait aucune vue sur le port. Même le nom était une arnaque.

Le seul autre occupant de la chambre, un jeune homme d’environ dix-huit ans, était assis par terre, les jambes écartées, la tête contre le mur et une ceinture en cuir serrée autour du bras. Cordon avait déjà eu affaire à lui. Un habitué des squats de la ville, qui branlait les voyageurs désœuvrés dans les toilettes de la gare routière pour le prix d’un demi-gramme de speed ou d’un paquet de clopes. Billy Mullins, le benjamin d’une fratrie de cinq garçons : un dans l’armée, deux en prison et le dernier – le mouton noir –, père de famille qui travaillait huit heures par jour comme jardinier municipal.

Cordon avait donné un petit coup contre la semelle des baskets usées du jeune homme et l’avait aidé à se lever.

– Alors, Billy, qu’est-ce qu’on va te coller cette fois ?

Il avait cligné des yeux une fois et laissé retomber son menton sur sa poitrine.

Bon sang, comme si j’avais rien de mieux à faire, pensa Cordon. Il tira une chaise avec son pied et assit Mullins dessus sans ménagement.

– Possession de drogue ? Avec intention de vendre ?

– Allez vous faire foutre, marmonna Mullins sans conviction.

Derrière eux, la fille exhala un soupir, comme de l’air qui s’échappe d’un ballon, et s’affala sur le flanc.

– On a une nouvelle petite copine, Billy ?

– De quoi je me mêle ?

Elle avait les bras maigres, des seins qui semblaient appartenir à un autre corps. Il aurait presque pu encercler sa taille d’une main. Des préservatifs usagés, deux, traînaient par terre : c’était déjà ça.

– Quel âge elle a ?

– Qu’est-ce que j’en sais ?

– Allez, Billy. Quatorze ? Quinze ? Moins ?

– L’âge de baiser.

Cordon envoya valser la chaise d’un coup pied et le garçon s’étala de tout son long, se cognant la tête contre la plinthe. C’était malin. Demain, il aurait un vilain bleu et une bosse comme un œuf. Et un jeune avocat futé de l’aide juridictionnelle n’aurait qu’à brandir les Polaroid pour le faire sortir de prison.

Il le releva et le sermonna, puis le regarda réunir ses quelques affaires et décamper. La fille s’habilla lentement, dans un état second, comme si tout ce qui touchait sa peau était douloureux. Lorsqu’il tendit la main pour l’aider, elle recula.

Il l’emmena dans un café un peu plus loin. Elle marchait à dix pas derrière lui. Quand il lui demanda ce qu’elle voulait, elle ne répondit pas. Il commanda un thé et un sandwich au bacon, puis la même chose lorsqu’elle eut tout englouti. Un mince sourire plaqué sur son visage, elle taxa une cigarette à la table voisine. Elle n’avait toujours pas croisé le regard de Cordon.

– Tu le connais depuis longtemps ?

– Qui ?

– Billy.

Elle chassa la fumée qui s’enroulait devant ses yeux.

– Il est pas bien méchant. Pas autant que certains.

– Il sait quel âge tu as ?

– Parce que j’ai quel âge ?

Cordon haussa les épaules.

– Quatorze ans ?

– À mon prochain anniversaire.

Pourquoi ? Le mot claqua bruyamment dans la tête de Cordon.

– Tu habites chez tes parents ?

– Chez ma mère. Quand j’ai pas d’endroit où aller. Quand elle est là.

– Une assistante sociale ?

– Faut que je les compte ? Toutes des garces.

Elle rit, découvrant de petites dents pointues.

– La dernière en date, elle voudrait que je me traîne à genoux et que je prie le bon Dieu pour qu’il me ramène sur le droit chemin.

Elle partit d’un nouvel éclat de rire qui se transforma en quinte de toux. Cordon alla chercher un verre d’eau au comptoir. Le temps qu’il se retourne, elle avait disparu.

Il la trouva dehors, accroupie sur le trottoir.

– J’ai cru que tu t’étais enfuie.

– Raté. J’avais besoin d’air.

Lorsqu’elle se releva, elle lui arrivait à l’épaule : plutôt grande pour son âge.

– Cette assistante sociale, elle a un nom ?

– À part Connasse ?

– À part ça, oui.

Elle posa la main sur son bras et la laissa glisser jusqu’à son poignet.

– Écoutez, si on oubliait tout ça. Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Vous devez avoir autre chose à faire. Pourquoi perdre votre temps avec moi ?

Ses doigts caressaient sa main.

– On pourrait aller quelque part, si vous voulez.

Il la repoussa et recula.

L’assistante sociale lui raconta toute l’histoire, glauque à souhait : la mère de Rose, Maxine, était une héroïnomane fichée, qui avait trois enfants de trois pères différents. Les deux plus jeunes, des garçons, avaient été placés lorsqu’ils avaient sept et cinq ans. Rose avait vécu temporairement dans des familles d’accueil, mais on l’avait autorisée à regagner le domicile maternel en début d’année, quand Maxine avait décidé de repartir à zéro.

– Zéro ? demanda Cordon. Le terme me semble approprié. Qu’est-ce qu’elle va devenir ? ajouta-t-il, désignant l’adolescente qui se curait les ongles avec un trombone tombé du bureau.

– Je vais ramener Rose chez elle. Établir quelques règles de base. M’assurer qu’elles sont bien comprises.

– Quelques règles de base ?

L’assistante sociale se leva.

– Nous préférons ne pas séparer les familles, inspecteur, dans la mesure du possible. Si vous désirez être présent à la prochaine réunion concernant Rose, je suis certaine que ça peut s’arranger.

– Je ne raterai ça pour rien au monde.

Il la rata, bien entendu. Ainsi que Rose elle-même l’avait dit, il avait autre chose à faire… Et ce n’étaient pas les gosses en difficulté qui manquaient. En quoi cette petite était-elle son affaire ? Autant laisser les services sociaux faire leur boulot comme ils pouvaient.

Au cours des deux années suivantes, il ne la croisa que de loin : un visage parmi un groupe de filles qui gloussaient en allant au pub ou narguaient les garçons sur le port, devant le Scillonian, le ferry pour les Sorlingues. Une voix sonore et stridente qui ne s’en laissait pas conter, le menton toujours pointu, mais les joues plus pleines. Une fois, il crut l’apercevoir racolant sur la promenade, haut pailleté et jupe ras les fesses. Le temps qu’il s’approche, une Mondeo gris métallisé s’était arrêtée et, après une brève négociation, l’avait emmenée dans un crissement de pneus.

Puis, un soir d’été, il était tombé sur elle paradant dans Market Jew Street, au bras d’une femme habillée comme elle, en noir de la tête aux pieds, leurs anneaux d’argent scintillant sous les derniers rayons du soleil. Les cheveux de Rose étaient teints au henné, ceux de sa compagne en vert vif.

Non seulement elle le reconnut, mais elle s’arrêta.

– Cordon, c’est ça ? Sergent ou je ne sais quoi. Le type du sandwich au bacon.

– Inspecteur Cordon. Et toi, c’est Rose.

– Ouais. Et c’est ma mère, Maxine.

– Enchanté, dit-il en tendant la main.

Il voyait à présent qu’elle était plus âgée. Elle aurait pu passer pour la grande sœur de Rose, le temps d’une sortie, et elle ne s’en privait sans doute pas. C’était les rides autour de sa bouche qui la trahissaient. Les rides de quelqu’un qui fumait trop. Et le regard d’une femme que la vie n’avait pas ménagée. Qu’avait dit l’assistante sociale, déjà ? Trois enfants, deux placés. Elle devait avoir trente-quatre ou trente-cinq ans.

– Toujours flic, alors ? demanda Rose.

Il hocha la tête.

– Vous mettez les gens en prison.

– Parfois.

– Mes potes.

– Peut-être.

Elle rit. Il se rappelait son rire.

– Moi, j’ai une nouvelle vie. Je suis réglo maintenant.

Sa voix et ses yeux se moquaient de lui.

– J’ai même un taf. Un café dans la galerie marchande. Le soir. Le week-end. Je pense faire une formation, hein, maman ? Faut avoir des qualifications. Un diplôme. Aide vétérinaire, ça me botterait bien.

Elle avait prononcé le mot vétérinaire comme si elle l’essayait, articulant chaque syllabe.

– Tu aimes bien les animaux, alors ?

– Plus que les gens. Que la plupart des gens.

– Les chiens ?

– Ouais, les chiens, ça va. Pourquoi ?

– J’ai une chienne, un springer anglais. Elle manque d’exercice. Si tu veux la promener de temps en temps…

– Combien ?

– Hein ?

– Pour la promener, je touche combien ?

– Je n’en sais rien. Cinq livres, peut-être ?

– De l’heure ?

– Je pensais plutôt à chaque sortie.

– C’est ça, dans vos rêves !

Elle serra plus fort le bras de sa mère et fit mine de s’éloigner.

– D’accord, cinq livres de l’heure.

Elle se retourna avec un grand sourire.

– Et quinze minimum.

Cordon regarda Maxine.

– Elle est dure en affaire.

– Faut bien.

Cordon hocha la tête.

– Marché conclu. Attends…

Il sortit de sa poche une carte de visite professionnelle et ajouta au dos son adresse et son téléphone personnel.

– Comment vous savez que je vais pas débarquer avec mes copains quand vous êtes pas là, entrer par effraction et piquer tout ce que vous avez ?

– Je ne peux pas le savoir.

Elle prit la carte sans le regarder et la rangea.

– Viens, maman. On devrait pas rester là avec lui. Faut qu’on pense à notre réputation.

Il les vit se diriger en riant vers le Wetherspoons, de l’autre côté de la rue. Formation. Diplôme. Un vrai travail. Qui espérait-elle convaincre ? Elle ou lui ? Il songea au legging et aux manches longues qui couvraient ses membres, se demandant si elles échangeaient leurs seringues à la maison. Elle pouvait encore suivre les traces de Maxine, toxico et mère à seize ans. La prochaine fois qu’il la croiserait dans Market Jew Street, elle monterait peut-être lentement la rue avec une poussette. Pour qui se prenait-il ? Un genre de bienfaiteur ? Un ange gardien ? Passe promener mon chien : d’où sortait-il ces conneries ?

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