Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 40 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 40

40

 

Hugo French s’efforça d’ignorer le bruit aussi longtemps que possible. Il se retourna dans son lit. Déplaça l’oreiller. Mit la tête sous la couverture. Des ados. Non, pas des ados. Plus âgés. Des jeunes hommes, dont les voix retentissantes montaient jusqu’au deuxième étage. Des jeunes qui venaient de sortir du pub et discutaient le bout de gras dans la rue. De quoi, il n’en avait aucune idée. Il ne distinguait que des bribes par-ci, par-là, les mêmes expressions répétées à tout bout de champ, que le double vitrage de mauvaise qualité ne parvenait pas à arrêter : « Non, attends. Attends, attends, attends. Écoute. Non, mais putain, écoute ! » tous les deux ou trois mots. Comme une ponctuation, une respiration.

Autrefois, Mary aurait été réveillée la première. Elle se serait levée et n’aurait pas hésité à ouvrir la fenêtre, à passer la tête dehors et à se plaindre.

Il y a des gens qui dorment…

Vous ne pouvez pas discuter chez vous ?

J’appelle la police si ça continue…

Mais c’était fini. La place à côté de lui, froide et indifférente. Il se tourna sur le côté et, pendant un instant, les bruits diminuèrent. Enfin ! Ils s’éloignaient.

Puis, de nouveau…

« Écoute, espèce d’enculé ! Tu vas écouter ! Putain, tu vas écouter ! »

Inlassablement.

Hugo s’assit sur le bord du lit, ses pieds cherchant ses pantoufles. Une fois debout, il resserra le cordon de son pyjama, décrocha sa vieille robe chambre suspendue derrière la porte. Pour l’amour du ciel, laisse-moi t’en acheter une autre à Noël. C’est une vraie guenille.

Il approcha lentement de la fenêtre et attendit un instant, nerveux, puis il écarta les rideaux de quelques centimètres pour jeter un regard furtif dehors.

Il avait raison. Quatre jeunes hommes face à face, qui formaient un petit groupe compact, agitaient les mains de temps en temps et levaient la tête quand ils haussaient le ton. Ils rentraient d’une soirée et s’étaient arrêtés pour un dernier verre au pub voisin, supposa-t-il. Il n’en reconnaissait aucun. Pourtant, il avait de bons yeux. Il était prêt à parier qu’aucun d’eux ne vivait dans le quartier. Pourquoi avoir choisi cette rue ? Peut-être était-ce leur voiture, garée juste à côté. Il ne l’avait jamais vue dans le coin non plus. Pas tape-à-l’œil ni rien. C’était peut-être la leur. Ou pas.

L’un d’eux se retourna brusquement et s’éloigna. Soulagé, Hugo pensa que cette fois, ils allaient partir. Mais presque aussitôt il se ravisa et… que faisaient-ils, maintenant ? Penché sur le toit de la voiture, un des jeunes déposait quelque chose sur un morceau… un morceau de papier aluminium ? Oui, c’était bien ça… un autre mettait le doigt dessus, puis le portait à sa bouche, le frottait sur ses gencives. Hugo n’en croyait pas ses yeux. Dans cette rue calme et ordinaire, à même pas 2 heures du matin, quatre individus se droguaient tranquillement à côté d’un réverbère – de la cocaïne, il supposait que c’était de la cocaïne, il avait lu ça assez souvent, en avait vu à la télé –, sans se soucier des regards et des oreilles qui pouvaient les surprendre. C’était peut-être pour ça qu’ils se disputaient depuis le début, à cause du prix, qui allait payer, combien.

Il sentit la colère monter.

Et la fenêtre d’en face, les rideaux fermés, pas trace des voisins. De toute manière, il ne les connaissait même pas ; ce n’était plus comme avant, les gens s’en foutaient, ils préféraient dormir, ne rien savoir.

En dessous, un jeune homme bouscula un de ses compagnons en riant, puis ils retournèrent à leurs affaires.

Le téléphone se trouvait sur la table de chevet.

Un auxiliaire civil de la police était passé l’autre jour, un programme de prévention ou quelque chose dans ce genre. Il lui avait laissé une carte avec le numéro du poste le plus proche. Gardez-le à portée de la main. Si vous entendez des bruits inhabituels, inquiétants, n’hésitez pas à appeler. Nous sommes là pour ça. Vos impôts.

Pas les miens d’impôts, avait pensé Hugo. Plus maintenant qu’il ne gagnait que trois sous ici et là en plus de sa retraite.

Il composa le numéro.

Dawn Pritchard était garée à côté du magasin ouvert toute la nuit, lorsqu’elle reçut l’alerte. Son partenaire Richie Stevenson était encore en train d’acheter des sucreries. Snickers, Aero à la menthe, KitKat, Bounty. Avec en prime une canette de Coca ou de Red Bull. N’importe quoi pour tenir jusqu’à la fin du service. Le plus étonnant c’était que, malgré toutes ces cochonneries, il était toujours sec comme une trique, si maigre qu’on pouvait passer à côté sans le voir quand il était de profil. Alors que Dawn, elle, elle n’avait qu’à regarder une barre chocolatée ou même un malheureux Pepsi Max pour devoir défaire les boutons de son uniforme.

– Richie ! cria-t-elle, ouvrant la portière pour héler le policier qui bavardait au comptoir. Viens, on a du boulot.

L’appel du central était classé R pour rapide, plutôt que I pour immédiat, ce qui leur donnait un délai d’une heure, contre huit à douze minutes autrement. Mais la nuit était calme et c’était mieux que rien.

– Qu’est-ce qu’on a ? demanda Stevenson, ôtant le papier d’un KitKat qu’il rompit, lui en offrant deux barres.

Elle secoua la tête.

– Nuisances sonores. Un groupe d’hommes. Peut-être de la drogue, mais ce n’est pas très clair.

– Tu as dit que c’était à Lady Margaret ?

– Lady Somerset.

De grandes maisons, mitoyennes pour la plupart. Quelques-unes étaient encore des demeures particulières, mais il n’en restait pas beaucoup. La plupart avaient été divisées en appartements : deux, trois, voire quatre par étage. L’adresse qu’on leur avait donnée se trouvait cent mètres plus loin, avant que la rue ne redescende.

– Où est-ce qu’ils sont censés être, ces types ?

– J’en sais rien, ils traînaient dehors.

– Eh bien, ils ont dû se tirer.

– Non, attends. Là.

– Où ?

– Là.

Ils étaient assis dans une Saab gris métallisé. Quatre hommes. La lumière intérieure s’éteignit à l’approche de la voiture de police.

– Qu’est-ce que t’en dis ? demanda Stevenson.

Dawn s’arrêta juste devant la Saab pour bloquer toute tentative de fuite.

Les deux coéquipiers sortirent.

Tandis que Stevenson faisait le tour par l’arrière, montant sur le trottoir, Dawn frappait à la vitre du conducteur et lui faisait signe de la baisser.

Stevenson alluma sa lampe torche de l’autre côté : quatre visages jeunes et blancs détournèrent les yeux, éblouis par la lumière.

– Veuillez descendre du véhicule, dit Dawn.

Aucun mouvement.

– Maintenant.

Celui qui était au volant jura dans sa barbe, assez fort pour qu’elle entende, avant d’obtempérer avec tout le dédain dont il était capable. La vingtaine, songea Dawn, ou moins. Cheveux bruns qui bouclaient sur le col de son blouson de cuir, d’une longueur un rien démodée. Plutôt beau gosse, un corps musclé, un visage agréable, mais trop jeune. Trop jeune pour elle, en tout cas.

– Permis de conduire.

– Pourquoi ?

– Permis et on ne discute pas.

– On faisait rien de mal. Si on n’a même plus le droit de bavarder.

– Faites ce que je vous demande.

Il croisa son regard, sa décision prise. Son bras atteignit Dawn en pleine figure, puis, sans attendre, il fit volte-face et s’enfuit en courant.

Mais elle avait déjà tendu la jambe. Il trébucha et tomba contre le capot, roula sur le sol, se rattrapa d’une main, prêt à se relever, quand la matraque de Dawn s’abattit sur son coude. On entendit un craquement que couvrit le hurlement du jeune homme, tandis qu’elle le frappait de nouveau, cette fois à l’épaule, avec une telle force que le coup se répercuta dans son bras et qu’elle sentit un fourmillement au bout des doigts.

Au moment où le conducteur tentait de s’enfuir, les trois passagers avaient jailli de la voiture. En s’ouvrant, la portière faucha Richie Stevenson qui s’affala dans la haie de troènes derrière lui. Il se ressaisit néanmoins assez vite pour plaquer le fuyard le plus lent, avec un style qui n’aurait pas été déplacé sur un terrain de rugby, même s’il déchira son pantalon et s’égratigna les deux genoux.

– Allez, connard. Tu es fait.

Comme dans la série Life on Mars.

Hugo French se tenait sur le seuil, encore en robe de chambre, ses pantoufles aux pieds. Jamais il n’aurait cru que la police réagirait si promptement. Il s’attendait presque à ce qu’on l’envoie promener quand il avait appelé, mais, à présent, il était content de lui. Un peu d’action, ça faisait du bien de temps en temps, songea-t-il redressant le dos machinalement, tandis que la femme se dirigeait vers lui. Le jeune malotru dont elle s’était occupée avec compétence était menotté à l’arrière de la voiture de police et, s’il en croyait les sirènes, des renforts arrivaient.

Comme sa mémoire n’était plus ce qu’elle était, il avait pris la précaution de noter sur un bout de papier ce qu’il avait vu et entendu. Au cas où on lui demanderait de témoigner. Ce serait quelque chose, quand même. Il y aurait peut-être son nom dans le journal local. Mary aurait été contente, fière de lui à sa manière, sans effusion. Elle n’aurait rien dit, mais il aurait su.

– Monsieur French ?

Il tendit la main.

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