Lignes de fuite
Chapitre 33
33
– Un croissant ?
– Quoi ?
La voix de Letitia était rauque, empâtée de sommeil.
– Un croissant ? C’est une viennoiserie, un peu comme…
– Putain, arrêtez, je sais très bien ce qu’est un croissant.
– Alors, sers-toi.
Cordon s’assit au bord du lit, un sac en papier sur les genoux.
Letitia secoua la tête et se redressa, calant les oreillers derrière son dos. Le drap glissa tandis qu’elle se retournait, révélant un sein. Dehors, il tombait une pluie fine. À peine audible contre les volets.
– Où est-ce que vous étiez ?
Il leva le sac.
– Je suis allé chercher ça.
– J’ai pas entendu la voiture.
– Parce que j’y suis allé à pied.
– Sous l’averse ?
Il haussa les épaules.
– J’habite en Cornouailles, tu as oublié ? On s’y habitue.
La pluie avait foncé ses cheveux. Il avait retiré son imperméable et ses chaussures et les avait laissés dans l’entrée. Il voulait se donner le temps de réfléchir, espérant trouver la solution miracle, mais il se retrouvait toujours face aux mêmes impondérables, aux mêmes murs.
Ils avaient pris le ferry de Portsmouth à Saint-Malo. Le père de Letitia les avait conduits au port, puis il avait continué sa route jusqu’à Bristol. Il irait chez des vieux copains qu’il n’avait pas vus depuis trop longtemps. Il avait laissé la librairie. Une pancarte : Fermé jusqu’à nouvel ordre. Après ce qui s’était passé, ils allaient recevoir de la visite, cela ne faisait aucun doute. D’autres amis d’Anton qui poseraient des questions et n’hésiteraient pas à employer tous les moyens pour obtenir des réponses. Et c’était à cause de Cordon.
– Pour qui vous vous prenez ? s’était écrié Clifford Carlin. Shane ? Le cow-boy solitaire qui règle son compte aux méchants ? Le défenseur de la veuve et l’orphelin ?
Un roman de Jack Schaefer. Adapté au cinéma sous le titre L’Homme des vallées perdues, avec Alan Ladd en veste à franges. Un des films préférés de Carlin. De Cordon aussi.
– Quelque chose dans ce goût-là, avait répondu Cordon.
Une chose était sûre, il était plus grand que Ladd. C’était déjà ça.
– Super, avait soupiré Letitia lorsqu’il lui avait appris ce qui s’était passé sur le terrain de caravanes. Vous allez tous nous faire tuer. Vous en êtes conscient, au moins ?
C’était un risque. Une possibilité. Mais, de toute manière, que pouvait-il faire d’autre ? C’était ce qu’il avait dit à Jack Kiley quand il l’avait appelé plus tard, pour lui expliquer la situation et lui demander s’il pouvait l’aider.
– Quoi ? Je t’héberge deux nuits et soudain je suis ton ange gardien ? C’est moi qui ramasse les morceaux ?
– Pardon, Jack. Je crois que je suis un peu dépassé par les événements.
Celui-ci réfléchit quelques instants.
– Letitia et le petit, ils ont des passeports ?
– Il me semble.
Letitia, qui après l’enterrement ne savait pas encore ce qu’elle allait faire, avait pris cette précaution, au moins.
– Pour l’instant, il faut gagner du temps.
De Saint-Malo, suivant les recommandations de Kiley, ils étaient allés en car à Dinard, juste à côté. Une station balnéaire vieillissante, désertée pendant l’hiver. Les grands hôtels du front de mer étaient fermés, les volets clos. Un seul café ouvert le long de la promenade, où Letitia lisait les livres de poche qu’elle avait achetés sur le ferry en fumant cigarette sur cigarette, tandis que Cordon et Dan jouaient au foot sur la plage.
– Soyez patients, avait dit Kiley. Je vous donne des nouvelles dès que possible.
Détail singulier, il y avait une statue d’Alfred Hitchcock qui contemplait le large, entourée d’oiseaux de pierre. Un casino en travaux. En face de la galerie d’art, ils trouvèrent un petit établissement qui servait de bonnes pizzas, où ils traînaient des heures, à l’abri du vent, tandis que les mêmes chansons passaient en boucle.
Kiley téléphona le troisième jour. Une amie de Jane, à l’école où elle enseignait, avait une maison en Bretagne, dans un village à deux heures de route de Dinard. Pas un village, un hameau. Quatre habitations et seulement l’une d’elles occupée en hiver, par un vieil homme et son chien. Ils pouvaient rester là jusqu’à Pâques si nécessaire. Le temps de prendre une décision.
– Je vais peut-être avoir besoin de ton aide pour ça aussi, déclara Cordon.
– Tu m’en diras tant.
Il loua une voiture et, à Lamballe, il l’échangea contre une autre. Si quelqu’un était sur leurs traces, il n’allait pas lui mâcher le boulot. Au Carrefour de Guingamp, ils firent le plein de provisions. Dans le village le plus proche, à cinq ou six kilomètres de l’endroit où ils devaient séjourner, on ne trouvait qu’une boulangerie.
– Putain, attention ! s’écria Letitia.
– Quoi ?
– Le croissant. Vous en foutez partout sur le lit.
– Pardon, je ne m’étais pas rendu compte que tu étais aussi raffinée.
– Ouais, eh bien…
Ils entendirent la chasse d’eau et la voix de Danny qui leur annonçait qu’il pleuvait. Un instant plus tard, il apparut sur le seuil, ébouriffé, les yeux encore gonflés de sommeil, dans son pyjama à motif dinosaure.
– Je vais faire du café, lança Cordon.
– Bonne idée.
Elle souleva le drap et l’enfant grimpa sur le lit.
– Viens à côté de maman, dit Letitia, passant un bras autour de ses épaules et l’embrassant sur le front.
Se sentant de trop, Cordon s’éclipsa.
C’était une ancienne ferme basse et étroite : une longère aux volets marron, dont les murs épais avaient plus d’un siècle. La peinture rouge des fenêtres s’écaillait. Un jardin à l’avant, un à l’arrière, du gravier, de la pelouse et des arbustes. Quelques pommiers rabougris. D’autres arbres, plus haut, abritaient la maison de la route. Des pins d’Écosse ? se demanda Cordon. Comment disait-on ici ? Des pins bretons, peut-être ? Son père aurait… non, il n’allait pas recommencer.
À l’intérieur, il y avait trois chambres, une salle de bains, un salon, une grande cuisine avec une table de réfectoire et un robinet qui gouttait. On aurait pu y mettre au moins deux logements comme la voilerie de Cordon. Ils n’étaient pas les uns sur les autres.
Letitia semblait en plein déni. Chaque fois qu’il essayait de discuter avec elle de ce qu’ils allaient faire, de réfléchir aux solutions possibles, il n’obtenait dans le meilleur des cas qu’un : « Il n’y a pas de solution. »
Elle se levait tard et buvait du vin bon marché. Elle prépara quelques repas à contrecœur. Elle écoutait d’un air maussade le CD de Madeleine Peyroux oublié dans le lecteur portable. Sans trop de résistance, elle se laissa convaincre par Danny de l’aider à faire l’un des puzzles qu’il avait trouvés dans un placard. De temps en temps, elle jouait à cache-cache avec lui jusqu’à ce qu’elle se lasse. Alors, elle lui ébouriffait les cheveux, lui collait un baiser sur la joue et réclamait un peu de repos. Elle voulait lire, à présent.
Lorsqu’elle eut terminé le Martina Cole qu’elle avait acheté sur le bateau, elle s’essaya aux romans oubliés par les propriétaires – Ian McEwan, Rose Tremain, Julian Barnes – avec un succès mitigé. Parfois, elle s’asseyait simplement sur une chaise pliante devant la maison, le col remonté, fumant à la chaîne, les yeux fixés sur le sentier désert au-delà du portail.
Danny, lui, était en vacances et il en profitait. Les propriétaires avaient manifestement des enfants et il y avait des jouets dans des cartons, des DVD de Toy Story, Chicken Run, Tintin, plusieurs épisodes de la série documentaire Planète Terre. Il y avait même un petit vélo dont il fallait continuellement regonfler le pneu arrière. Cordon entreprit de lui apprendre à en faire. Des cercles hésitants qui se terminaient de moins en moins souvent par des larmes, des bosses et des genoux égratignés.
– Je veux pas qu’il s’attache trop, lança Letitia un après-midi d’une voix grinçante. Il a déjà un père à oublier. Il en a pas besoin d’un autre.
Cordon prit la voiture pour aller acheter des côtelettes d’agneau et une bonne bouteille de whisky, du Johnnie Walker Black Label. Il fouilla dans les bacs de CD en promotion et dénicha un vieil enregistrement remasterisé du Paris Jazz Festival de 1949 : le Tadd Dameron Quintet avec Miles Davis.
Dès leur arrivée, il avait appelé le bureau de la police du Devon et de la Cornouailles, à Exeter, et avait annoncé sans entrer dans les détails qu’il avait besoin d’un congé prolongé, un congé sans solde. Qu’ils essaient de le virer à quelques années de la retraite, s’ils en avaient envie, s’ils osaient. Ça leur apprendrait à l’avoir mis au placard parce qu’il se permettait d’avoir des opinions, parce qu’il avait donné un coup de pied de trop dans la fourmilière.
De toute manière, ils ne pouvaient pas rester là éternellement.
Une famille imaginaire.
Une vie clandestine.
À la merci de la générosité des autres.
Curieusement, quelques jours après avoir demandé à une de ses relations de faire des recherches sur Anton Kosach, Jack Kiley avait reçu une visite.
– La SOCA, avait-il raconté à Cordon. Lutte contre le crime organisé. Ce type ressemblait à un inspecteur des impôts. Il voulait savoir pourquoi je m’intéressais à Kosach. Il m’a fait comprendre que j’avais franchi une ligne rouge. Je lui ai balancé quelques mensonges et quelques demi-vérités, comme quoi son nom était apparu dans une affaire dont je m’occupais, mais de manière anecdotique. Je n’ai mentionné personne. Je ne sais pas s’il m’a cru un peu ou pas du tout. Je lui ai demandé pourquoi, bien sûr, et bien sûr il n’a pas répondu. M. Kosach fait actuellement l’objet d’une enquête, point. Autrement dit : bas les pattes. Chasse gardée. J’ai pensé que tu préférerais être au courant.
– Merci, Jack.
Il n’en avait rien soufflé à Letitia.
Puis, un jour, au retour d’une promenade par les étroits sentiers, il trouva la porte grande ouverte.
Il n’y avait personne.
Sa poitrine se serra. Un frisson glacé lui donna la chair de poule. Le livre que Letitia lisait était par terre, à côté de sa chaise. Le vélo de Dan gisait dans la pelouse. À l’intérieur, rien n’avait bougé.
Il alla au bout du chemin et fit quelques pas sur la route, à droite et à gauche, sans voir personne. La fraîcheur matinale s’était dissipée et un pâle soleil filtrait à travers les nuages. Il les appela, mais n’entendit que l’écho de sa propre voix dans l’air immobile.
À l’intérieur, une tache blanche sur le sol attira son attention. Un bout de papier. Une note que Letitia avait laissée sur la table. Elle avait dû tomber, balayée par un coup de vent. On va se promener. On se croisera peut-être. Cordon ouvrit la bouteille de Black Label et se servit un petit verre. Sa main tremblait légèrement lorsqu’il le porta à sa bouche. Bon sang, se dit-il. Ressaisis-toi.
Il se tint quelques instants sur le seuil, l’oreille tendue, scrutant entre les arbres. Ils n’avaient pas dû aller très loin, ils ne tarderaient pas.
À l’intérieur, il mit le dernier CD acheté : la piste deux, une reprise de Good Bait. On ne s’en lassait pas. Il sourit tandis que la trompette s’élevait par-dessus les craquements. Miles à vingt-trois ans, du temps où il n’était pas encore cool, où il essayait d’être un autre. Comme Dizzy, avant qu’il ne se trouve.
C’est comme ça, songea Cordon. On commence par imiter, on apprend sur le tas. L’expérience. Certains réussissent. D’autres non.
– Asseyez-vous et écoutez, lança Letitia, ouvrant la bouche avant même d’avoir franchi la porte. J’ai réfléchi.
Elle avait pris un peu de couleur et n’avait plus ce teint grisâtre qu’elle avait à leur arrivée. Elle paraissait cinq ans de moins. Dire que ses yeux pétillaient serait exagéré, mais ils étaient vivants.
– On ne peut pas moisir ici éternellement, d’accord ?
– D’accord.
Dan tirait sur la manche de Cordon, désireux de lui montrer les coquillages ramassés dans la cour, des coquillages minuscules mélangés au gravier, pas plus grands qu’un ongle.
– Danny, sois gentil, va t’amuser dehors.
La déception se peignit sur son visage.
– Dix minutes, ajouta-t-elle en lui ébouriffant les cheveux. C’est tout. On doit jouer à la balle après, tu te souviens ? Va donc t’entraîner un peu.
– Tout seul, ça sert à rien, répondit-il en faisant la moue.
– Tu n’as qu’à la lancer contre le mur. Mais fais attention aux fenêtres, d’accord ?
– Tu viens bientôt ?
– Promis. Allez, file.
L’enfant sortit de mauvaise grâce. Cordon tira une des chaises qui se trouvaient autour de la table et s’assit.
– Alors, cette idée de génie ?
– Ça va cinq minutes, les sarcasmes à la con.
– Pardon. J’écoute.
– Taras.
– Pardon ?
– Taras, le frère d’Anton.
– Celui qui possède un hôtel…
– Dans le Lake District.
– Oui ?
– Il m’aime bien.
Cordon haussa les sourcils.
– J’ai dit qu’il m’aimait bien, pas qu’il avait des vues sur moi. Enfin, peut-être… mais quoi qu’il en soit, on s’est toujours bien entendus. Et il aime bien Danny aussi. En plus, c’est un mec censé. Pas comme Anton. On peut discuter avec lui, il écoute.
– Et tu penses que c’est ce qu’on devrait faire ? Allez bavarder avec lui ?
– Ce que quelqu’un devrait faire, oui. Pour qu’il parle à Anton, qu’il lui fasse entendre raison.
– Tu crois vraiment que c’est possible ?
Elle haussa les épaules.
– Il faudra bien, non ? Pour Danny et pour tout le monde.
Il jeta un coup d’œil vers la porte.
– Tu as l’impression que son père lui manque ?
– J’en sais rien.
– Je ne l’ai jamais entendu le mentionner. Pas une fois.
– Ça ne veut pas dire qu’il ne pense pas à lui.
Cordon hocha la tête. C’est sans doute vrai. Les enfants, les jeunes enfants avaient besoin de leur père. Apparemment. Jusqu’à ce qu’ils deviennent grands et s’en aillent…
– De toute manière, Danny ou non, on peut pas rester ici éternellement. Il faudra qu’on rentre en Angleterre tôt ou tard et je veux pas passer mon temps à regarder derrière moi, pour voir s’il n’y a pas ces tarés de jumeaux en train de braquer des flingues sur nous.
Cordon tourna un peu sa chaise pour lui faire face.
– Qu’est-ce que tu veux, au juste ? À long terme, je veux dire.
Letitia prit une inspiration.
– Je veux rentrer, retrouver ma vie. Notre vie, la mienne et celle de Danny. Je ne sais pas où. Pas encore. En tout cas, une chose est sûre, je ne retournerai pas avec Anton, c’est fini. Et il doit l’accepter. S’il veut voir Danny régulièrement, ça me va. S’il veut le prendre le week-end, pendant les vacances, ça me va aussi. Mais Danny devra vivre avec moi.
Comme s’il avait senti qu’il était question de lui, la voix de son fils retentit dans le jardin.
– Maman !
– Une existence normale, reprit Letitia. Est-ce que c’est trop demander ?
Cordon secoua la tête. Dans son cas, c’était peut-être trop demander. Et que signifiait normal pour Letitia, de toute manière ?
– Non, répondit-il. Non, je pense pas.
– Votre copain Kiley, vous croyez qu’il accepterait ? De parler à Taras ? De jouer les intermédiaires ?
– Je n’en suis pas sûr. On l’a déjà beaucoup sollicité.
– Mais on peut toujours essayer ?
Cordon hocha la tête.
– On peut essayer.
Un rare sourire illumina le visage de Letitia. Elle était même radieuse, transportée par son idée.
– Il est beau gosse ? En forme ? demanda-t-elle avec un clin d’œil. Je saurai le remercier.
– Maman !
– J’arrive !
Elle tendit la main vers lui et ses doigts effleurèrent son cou au passage. Ce simple contact causa à Cordon un choc qui se répercuta dans tout son corps, comme s’il avait touché un fil électrique.
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