Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 23 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 23

23

 

Lorsque Karen arriva, la rue était bouclée avant le carrefour au nord et jusqu’à Arlington Road. Des flics en uniforme, du ruban jaune et pléthore de véhicules de police.

Les lumières au-dessus du Jazz Café brillaient toujours, mais les stores bleus avaient été baissés devant les fenêtres et il faisait sombre à l’intérieur. Des gens attendaient autour du périmètre de sécurité, en groupe de deux ou trois, trop hébétés pour rentrer chez eux, certains parlant de manière décousue et absente à des policiers qui prenaient des notes dans leur calepin. Ronny Jordan était parti depuis longtemps, le court trajet de la loge à sa limousine, de la limousine à l’hôtel.

Karen connaissait l’inspecteur appelé sur les lieux, un confrère d’Albany Street qui était de garde quand on avait téléphoné. Imperméable bleu foncé, crâne dégarni, paupières lourdes. Les mains dans les poches, il avait la voix rauque à cause des cigarettes et du manque de sommeil.

– Le type qui a fait ça est une ordure, décréta-t-il.

Deux morts, l’un tué dans la file d’attente, d’une seule balle dans la tête, l’autre descendu alors qu’il tentait de fuir. Il s’était vidé de son sang dans l’ambulance qui le conduisait à l’hôpital. Les médecins n’avaient pu que constater le décès.

– Une belle ordure.

Karen acquiesça.

Elle trouva Carla assise contre le mur, au milieu d’un tas de vêtements, dans le hall du cinéma Odeon juste en face. Un employé était allé lui chercher une tasse de thé sucré et des mouchoirs en papier pour essuyer son visage. Il restait du sang ici et là, sur sa peau et dans ses cheveux.

À la vue de Karen, elle éclata en sanglots.

Celle-ci lui pressa l’épaule, puis lui prit les mains.

– Je te l’avais dit, hein ? lança Carla, se forçant à sourire. Je t’avais prévenue que t’allais louper quelque chose.

Karen s’accroupit à côté d’elle.

– Ça va ?

– À ton avis ?

– Tu n’as pas été touchée ?

– Non, mais j’ai eu la frousse de ma vie.

– Et tu n’as pas vu…

– Rien du tout. Que ce mec, celui qui…

Carla ferma les yeux. Elle le voyait qui tombait sur elle, mais au ralenti à présent, comme s’il était dans l’eau. Elle tendait les mains pour le rattraper, machinalement, et pendant un instant il était à l’abri entre ses bras, puis il était mort.

– Uniquement l’homme qui a été tué, reprit-elle, se ressaisissant. Rien d’autre. Pas le… tireur. Est-ce qu’on dit comme ça ? Le tireur ? À force de voir des séries policières, on apprend le jargon.

– Oui, ou l’auteur des tirs, peut-être. Peu importe.

– Quoi qu’il en soit, je ne l’ai pas vu. Pas vraiment, seulement quelqu’un qui s’engouffrait dans la voiture, tête baissée.

Karen hocha la tête, sachant qu’il était inutile de l’interroger sur le véhicule. De toute manière, les descriptions ne manqueraient pas, il y en aurait même trop, certaines contradictoires. Pareil en ce qui concernait l’auteur des tirs. Et le chauffeur. Trop de témoins ou pas assez.

– Je vais te faire reconduire chez toi. Demain, il faudra que tu passes au poste pour qu’on prenne ta déposition.

– Non, je préfère t’attendre. Je ne me sens pas capable de rester seule chez moi.

– Dans ce cas, prends ça, dit Karen en sortant ses clés de son sac. Va chez moi, je te rejoindrai là-bas. Je vais trouver quelqu’un pour t’emmener. Douche-toi, change-toi et dors. Je ferai aussi vite que possible.

– Tu es sûre ?

– Certaine. J’ai un double au poste, je le récupérerai au passage.

Karen se pencha et l’embrassa rapidement sur le front.

– À toute.

Il était près de 4 heures du matin lorsque Karen rentra, plus tard que prévu. Carla ronflait doucement, blottie dans son lit, vêtu d’un vieux pyjama qu’elle lui avait emprunté. Elle ressortit de la pièce sans bruit et se rendit à la cuisine. Chocolat chaud. Toast et confiture. Le travail préliminaire sur la scène de crime terminé, l’inspecteur avait été trop heureux de refiler le bébé à Karen et à son équipe : les homicides, c’est vous, après tout. Il avait assez à faire comme ça. Sur le canapé, elle commit l’erreur de fermer les yeux et, une minute plus tard, elle dormait.

Elle se réveilla moins d’une heure plus tard, jeta à la poubelle le toast qu’elle n’avait pas touché, versa le chocolat froid dans l’évier et rinça la tasse. Puis elle avala deux Ibuprofène avec de l’eau, se doucha rapidement et s’habilla. Elle pensa un instant réveiller Carla, qui dormait comme une bienheureuse, puis se ravisa. Elle lui laissa un message. Dans la journée, elle trouverait bien une minute pour l’appeler ou lui écrire un SMS, voir avec elle quand elle pourrait passer au commissariat et s’assurer qu’elle allait bien.

Environ une heure plus tard, Mike Ramsden était dans son bureau pour faire le point sur ce qu’ils savaient, ce qu’ils avaient besoin de savoir et ce qui devait être fait.

Le véhicule utilisé, la plupart des témoins semblaient d’accord, était une BMW X5 noire. Pas de certitude concernant la plaque, hormis un consensus autour du nombre 233. On visionnait les images des caméras de surveillance, on avait envoyé plusieurs numéros possibles au service des immatriculations à Swansea et contacté les sociétés de location de voitures de luxe.

L’individu qui avait abattu les deux hommes – le tireur, l’auteur des tirs – avait été décrit comme petit, grand, de taille moyenne, mince, trapu. Cheveux bruns, à l’exception d’un témoin qui l’avait vu coiffé d’un béret et un autre prêt à jurer qu’il était chauve et le teint foncé. Noir ? Non, pas noir. Asiatique ? Non. Arabe ? Non plus. Basané. Blanc, mais basané. Européen.

L’homme tué sur le trottoir à côté de Carla avait été identifié grâce au contenu de son portefeuille : Aaron Johnson. La seconde victime n’avait ni papiers, ni carte bancaire, ni permis de conduire, ni téléphone, ce qui était suspect en soi.

Aaron Johnson, quarante-trois ans, une adresse à Lewisham : l’un des noms qu’ils avaient vus passer lorsque Tim Costello s’était renseigné sur les relations de Terry Martin.

Tué d’une balle dans le crâne.

Un règlement de comptes, certainement.

Pourtant, d’après son casier, Johnson n’avait purgé que deux courtes peines inférieures à dix-huit mois pour de petits larcins. En outre, une plainte pour coups et blessures avait été étouffée avant que l’affaire n’aille au tribunal. Il avait été aussi accusé de cambriolage avec voies de fait, mais on avait abandonné les poursuites, lorsque les deux témoins avaient fort opportunément perdu la mémoire. Rien là-dedans n’indiquait qu’il était assez lié à un gang pour mériter ce genre de traitement.

Peut-être avait-il tenté de jouer dans la cour des grands et s’était fait remettre à sa place, songea Karen.

Elle téléphona à Gerry Stine, du service des Renseignements criminels, qui leur avait permis d’identifier le corps de Petru Andronic au début de l’année. Après l’avoir écoutée pendant quelques minutes, il l’interrompit :

– Vous ne vous adressez pas à la bonne personne. Ça ne relève pas de mon champ d’expertise. Mais je peux vous filer quelques noms de collègues qui seront peut-être mieux à même de vous aider.

Le premier, Warren Cormack, appartenait au département de lutte contre le crime organisé, le SCD7, qui, si elle en croyait l’organigramme de la Metropolitan Police, s’intéressait aux réseaux criminels multidimensionnels, aux gangs à composante ethnique et aux contrats d’assassinats proactifs. Elle avait entendu parler de lui une ou deux fois, en bien. C’était l’occasion de vérifier si sa réputation était fondée.

Son appel à son bureau fut renvoyé automatiquement sur son portable ou une voix brusque l’invita à laisser un message. Elle décida d’attendre deux heures. Puis elle passerait au suivant sur la liste.

Moins d’une heure plus tard, elle avait Cormack au bout du fil. Il avait entendu parler des tirs à Camden. Pensant qu’il s’agissait presque certainement d’une affaire de gangs, il avait commencé à fouiner de son côté.

– On ne connaît toujours pas l’identité de la seconde victime ?

– Non.

– Description ?

– Homme blanc, entre trente et trente-cinq ans, taille moyenne, cheveux bruns, yeux bleu-gris. C’est à peu près tout.

– Pas de signes particuliers ? Cicatrices ? Tatouages ?

– Niet.

– Un dossier dentaire ?

– Rien pour l’instant.

– Un passant innocent ?

– Possible.

– Qui a vécu une vie pure et sans tache.

– Et qui s’enfuit en courant ?

– Vous n’en auriez pas fait autant ?

Elle entendait un bruit de circulation au loin, comme si Cormack se tenait près d’une fenêtre ouverte. S’enfuir ? Bien sûr qu’elle s’enfuirait. Ou elle se baisserait, se planquerait. Mais l’auteur des tirs aurait-il pris le risque d’être identifié, voire capturé, s’il avait déjà rempli son contrat ?

– Le mieux, c’est encore que vous m’envoyiez des photos. La tête et les épaules, de face, de profil, ce genre de choses. Je les passe à la moulinette et on verra ce qui en ressort.

– Il vous faudra combien de temps ?

– On aura peut-être de la chance. Demain à la même heure ? Mais si je n’ai rien trouvé d’ici là, c’est que je ne peux rien pour vous.

– Merci, dit Karen.

Il avait déjà raccroché.

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