Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 31 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 31

31

En fin d’après-midi, Karen roulait sur la M1 en direction du nord. Une voiture de service banalisée qui n’avait pas plus de deux ans, la pédale d’embrayage déjà dure. Ça commençait à bouchonner pour sortir de la ville. Lorsque Magic FM passa un second morceau de Neil Diamond en moins d’une heure, elle coupa la radio et mit un CD d’Aretha Franklin à la place, montant le son d’un cran.

Il y avait eu un appel ce matin. Une voix aiguë et hésitante, avec un accent, le sud du Yorkshire peut-être. Une jeune femme, sans doute guère plus de vingt ans, voire moins. Jayne Andrew. Andrew sans S. Jayne AY. Une adresse à Mansfield. Wayne Simon : elle l’avait vu au centre commercial Four Seasons où elle travaillait. Près de chez elle aussi. Aucun doute, absolument aucun. Elle était sortie avec lui. Ça remontait à deux ou trois ans. Elle s’était rendue au commissariat et les policiers lui avaient promis qu’ils en toucheraient un mot au service de sécurité du centre commercial, qu’une voiture passerait faire des rondes devant chez elle, mais a priori, ils n’avaient pas bougé. On lui avait conseillé d’appeler la police de Londres, alors, voilà, elle appelait. Est-ce qu’elle avait bien fait ?

– Oui, lui assura Karen. Vous avez eu raison.

Ramsden, Costello et le reste de l’équipe étaient sortis. Elle aurait pu envoyer un de ses subordonnés, mais elle avait envie d’y aller. Si la femme avait dit la vérité, si ce n’était pas le délire d’une solitaire en mal d’attention, c’était leur meilleure piste depuis le début de l’enquête. Et il y avait le temps : un peu plus tôt, il n’y avait pas un nuage, le ciel pâle mais indéniablement bleu, la promesse d’une belle journée d’hiver. Un signe annonciateur du printemps. Un temps à aller se balader en voiture, une heure avec la musique pour toute compagnie. Il va y avoir du changement, chantait Aretha, et pourquoi n’aurait-elle pas raison ?

La peau laiteuse, menue, Jayne Andrew était enceinte de quatre ou cinq mois et sa grossesse commençait tout juste à être visible. Des cheveux raides et ternes, un reste de teinture blonde ; des yeux gris sous des cils bruns étonnamment longs. Elle portait un haut ample, un pantalon en stretch, des pantoufles. Elle plissa les yeux devant la carte de Karen sans réellement la voir et l’invita à entrer.

Son immeuble semblait dater des années 1970 : façade et toit plats, une boîte rectangulaire avec des logements rigoureusement identiques, un carré de pelouse en bas et une peinture crème qui avait grand besoin d’être rafraîchie. Son appartement qui se trouvait à l’étage supérieur était petit et bien rangé, meublé mi-récupe, mi-Ikea.

– Vous ne travaillez pas, aujourd’hui ?

Elle haussa les épaules.

– Ils arrêtent pas de diminuer nos heures. Trois jours par semaine, c’est tout ce qu’il y a, en ce moment.

Elle toucha son ventre rond.

– De toute manière, bientôt, j’aurai d’autres priorités.

– Le bébé doit naître quand ?

– En juin. Autour du 25.

– C’est le père ? demanda Karen, indiquant une photographie encadrée sur le téléviseur, un jeune homme en uniforme militaire qui regardait droit devant lui.

– Ryan, oui. Il est dans les Royal Engineers. Caporal-chef.

– Bel homme.

Une lueur de fierté passa dans les yeux de Jayne.

– Il est en Afghanistan. À Helmand. Il me dit toujours de ne pas m’inquiéter, que tout ira bien, ajouta-t-elle en écartant une mèche de cheveux. Et je le crois. Il est prudent, Ryan. Pas comme certains. Il m’a raconté des histoires… Mais quand même, on voit des choses aux infos, sa famille a été avertie, et tous ces gens dans la rue…

Elle se détourna pour cacher ses larmes.

Karen posa la main sur son épaule et elle tressaillit.

– Si ça ne vous embête pas, je prendrais bien une tasse de thé.

– Oui, bien sûr. Pardon, je n’ai pas pensé…

– Je peux m’en occuper, si vous voulez.

– Non, non, asseyez-vous. S’il vous plaît.

Karen s’approcha de la fenêtre. Un petit chien aux jambes arquées, un genre de bouledogue croisé avec autre chose, se dandinait dans l’herbe en bas. Une jeune fille vêtue d’une doudoune, dix-huit ans tout au plus, passa sur le trottoir d’en face avec un enfant sanglé dans une poussette, un second à la remorque. Au-dessus du fouillis des toits, le ciel s’assombrissait. L’après-midi touchait à sa fin.

Jayne revint avec des tasses de couleur vive, qu’elle posa sur des dessous de verre.

– Je ne savais pas si vous vouliez du sucre…

– Non merci, c’est parfait.

Elles s’assirent. Un ange passa. L’une se penchait en avant, l’autre reculait. La jeune femme évitait le regard de Karen. Le thé était pâle, souffreteux, aurait dit sa grand-mère.

– Wayne Simon, comment l’avez-vous connu ?

– La première fois ?

– Oui.

– C’était il y a un moment, avant Ryan. J’étais sortie avec mes copines. Samedi soir. Wayne était seul au pub. Il était dans la région pour le boulot. Le bâtiment. On a commencé à bavarder, amicalement. Il avait l’air gentil. Pas le genre grande gueule ou violent.

Pour la première fois, elle regarda Karen dans les yeux.

– Quand j’ai appris ce qu’il est censé avoir fait. Sa femme et son môme, j’y ai pas cru. Je pouvais pas.

– À cette époque, vous êtes sortis ensemble ?

– Pendant quelque temps, oui. Quelques mois. Six peut-être, pas plus.

– Mais c’était sérieux, quand même ?

– Pour lui, je crois.

– Et vous ne saviez pas qu’il avait quelqu’un d’autre à Londres ?

– Bien sûr que non.

Karen avala une gorgée de thé fade.

– Alors, que s’est-il passé ?

– Rien. Rien de spécial. Pas de dispute. Pas à ce moment-là. Wayne est rentré à Londres à la fin de son chantier. Comme si, d’un coup, ça n’avait plus aucune importance.

– Et ça vous a bouleversée ?

Elle passa ses mains sur son visage

– Pas vraiment. Comme je l’ai dit, ça avait l’air plus sérieux pour lui que pour moi. Je l’ai revu une fois, après ça. Une seule. Un beau jour, il a débarqué ici sans crier gare. Il tambourinait à la porte. Il hurlait. Des injures. Il avait bu, mais quand même. J’étais déjà avec Ryan, et heureusement qu’il était sorti, parce que sinon, il l’aurait tué. Et il le tuerait aujourd’hui s’il apprenait ce qui s’est passé.

– Et depuis qu’il est revenu, c’est pareil ? Il vous a fait des scènes ?

– Non, justement. Il est là, planté derrière la vitrine et c’est tout. Il est là et, le temps de tourner la tête, il a disparu. On dirait que j’invente, pourtant, c’est la vérité. En général, je suis à la caisse près de la porte et il n’y a que la vitre entre nous, ajouta-t-elle avec un frisson. Le gérant, il s’est plaint à la sécurité, mais autant pisser dans un violon. Dix minutes plus tard, il est de retour.

– Et il ne dit rien ?

– Juste une fois. Je l’avais pas vu de la journée et, d’un coup, je l’entends derrière moi : « Sale pute, salope, comment ça se fait que t’attends l’enfant d’un autre ? » Il chuchotait dans mon oreille. J’ai éclaté en sanglots, j’ai pas pu me retenir. Et quand j’ai osé me retourner, il était parti.

Elle prit la main de Karen.

– J’ai peur. Peur qu’il fasse quelque chose. Qu’il me fasse du mal. Qu’il fasse du mal à mon bébé.

Karen lui serra la main.

– Ne vous en faites pas. J’ai parlé à la police, en venant. On n’a peut-être pas pris l’affaire assez au sérieux. Je vais m’y arrêter avant de repartir. Je pense qu’il faudrait un dispositif d’alarme. La prochaine fois que vous repérez Wayne, à l’instant où il s’approche, vous appuyez sur le bouton qui est relié directement au poste. Je demanderai à ce qu’un véhicule de patrouille passe devant chez vous toutes les heures pendant la nuit. Et je verrai si on ne peut pas avoir un policier en civil dans le centre commercial pour aider la sécurité.

Elle pressa encore la petite main.

– Ne vous inquiétez pas. Il ne vous touchera pas, je vous le promets.

– Mais s’il…

– Vous avez ma parole.

Une autre expression de sa grand-mère lui revint, tandis qu’elle sortait de l’immeuble, quelque chose au sujet des promesses qui étaient comme les pâtes à tarte : elles s’effritaient au moindre contact.

Elle filait sur la M1, entourée de phares, quand son portable sonna. Elle se gara sur la bande d’arrêt d’urgence.

La voix de Ramsden plus aiguë que d’habitude, perçante :

– Tu es en train de rentrer ? Tu devrais peut-être faire un détour. Stansted. Faut que tu voies ça.

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