Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 48 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 48

48

Cette fois-ci, la réunion se tenait dans une salle de conférence, au onzième étage d’un hôtel proche du Westway, la voie express qui traversait l’ouest de Londres. L’anonymat du monde de l’entreprise. De l’autre côté des fenêtres à triple vitrage, la circulation lente et fantomatique s’écoulait sans bruit sur trois files en direction du centre-ville, les conducteurs mornes au visage blafard écoutant distraitement la radio, fumant et utilisant leur portable malgré les interdictions. Sur la table, des carafes d’eau, des verres, un assortiment de biscuits, des blocs-notes et des stylos qui affichaient le logo et le nom de l’hôtel. Par intermittence, la climatisation couvrait le faible bourdonnement des radiateurs.

Un environnement assez stérile pour réaliser une opération chirurgicale, songea Karen.

Burcher.

Cormack.

Alex Williams.

Charlie Frost.

Karen avait fait son rapport et les avait mis au courant des dernières avancées de son équipe : les liens entre Dennis Broderick et Gordon Dooley, les éléments qui indiquaient que les corps de Valentyn Horak et des deux autres avaient été transportés jusqu’à Stansted dans le fourgon que Broderick avait loué sans doute à la requête de Dooley, tandis que Stuart Dyer conduisait le second véhicule. Dyer qui avait identifié cinq collaborateurs de Dooley sur les lieux où les trois hommes avaient été torturés et probablement tués.

– Il ne risque pas de se rétracter ? demanda Cormack.

– Il y a toujours un risque, répondit Karen. Il pourrait subir des pressions. Se laisser persuader de changer d’avis ou être réduit au silence une bonne fois pour toutes.

– Il doit y avoir moyen d’éviter ça, intervint Alex Williams. Plaçons-le en détention provisoire.

– On ne peut pas dire qu’on ait eu beaucoup de succès de ce côté-là récemment, lança Cormack.

– Il ne nous glissera pas entre les doigts, trancha Burcher. Nous avons retenu la leçon.

– Dans ce cas, il vaudrait mieux arrêter Arthurs et les autres rapidement, déclara Karen.

– Ne perdons pas de vue notre véritable objectif, rétorqua Burcher. Pour l’instant, on n’a rien de concret pour relier Dooley à tout ça.

– Il y a eu de nouveaux développements qui pourraient nous être utiles, dit Cormack. Un ouvrier chinois appréhendé sur une des exploitations de cannabis a accepté de coopérer contre la promesse de régularisation de son statut. Il a au moins reconnu un visage. Mike Carter, armé d’une machette. Et les preuves des liens entre Carter et Gordon Dooley ne manquent pas.

– C’est quelque chose, admit Burcher, mais cela ne suffira pas.

– Peut-être que Karen a raison après tout, lança Alex Williams. On pourrait coffrer Arthurs, Carter et les autres maintenant. S’ils pensent avoir quelque chose à gagner en donnant Dooley, cela pourrait nous fournir ce dont nous avons besoin. Pour peu qu’il panique et commette une imprudence, ce serait encore mieux.

– De notre point de vue, il y a un gros risque si nous intervenons trop tôt, dit Frost, qui ouvrait la bouche pour la première fois. Vous n’êtes pas sans savoir que ce qui intéresse la SOCA, c’est le blanchiment d’argent. Et vous savez peut-être aussi que l’une de nos cibles principales, Anton Kosach, a – ou plutôt avait – des liens avec Valentyn Horak que nous avions établis assez clairement au moment de son malencontreux trépas.

Son malencontreux trépas : Karen ne put s’empêcher de sourire.

– De grosses sommes payées à l’une des filiales de Kosach. À partir de là, l’argent était envoyé à l’étranger, blanchi par le biais de quelques sociétés-écrans et versé sur un certain nombre de comptes anonymes aux Caïmans…

– Ou à Jersey, compléta Alex Williams.

– Ou à Jersey. Quoi qu’il en soit, nous avons des preuves que Dooley, après avoir repris les affaires de Horak, a fait appel à Kosach par relations interposées pour sortir de l’argent du pays.

Le capitalisme, quelle invention merveilleuse, songea Karen.

– Nous avons des preuves, conclut Frost, mais pas assez.

– De combien de temps avez-vous besoin ? demanda Burcher.

– Combien de temps puis-je avoir ?

Burcher ouvrit les paumes en signe d’ignorance.

– Warren ? Qu’en pensez-vous ?

– Ma foi, tout ce que nous savons tend à indiquer que Kosach est un gros poisson. Et je ne parle pas que de blanchiment d’argent. Il a les mains autrement plus sales. Traite d’êtres humains. Prostitution. Ce serait une bonne chose de le faire tomber. Mais je me rends compte qu’on joue avec le feu. Si on tarde trop, on risque de tout perdre. Tout ce qui découle des tirs de Camden.

Burcher se massa le crâne. Réfléchit. Attendit. Réfléchit encore.

– Très bien, voici ce que je propose. Karen, vous et votre équipe, avec des renforts, vous surveillez de près les hommes de main de Dooley. Warren, vous vous occupez de Dooley lui-même. Cela pour donner à Charlie le temps de rassembler les preuves dont il a besoin. Mais il faut que la SOCA se magne le train, nous parlons de jours, pas de semaines. Et si Dooley ou n’importe qui dans son entourage trahit le moindre signe de panique, on les embarque tous. Sans exception.

Son regard fit le tour de la table.

– Tout le monde est d’accord ?

Tout le monde était d’accord.

Karen espérait échanger quelques mots avec Alex Williams à la sortie, mais Burcher la devança :

– Alex, pouvez-vous m’accorder quelques minutes ?

La porte se referma sur eux et Karen rejoignit Cormack et Charlie qui attendaient l’ascenseur un peu plus loin dans le couloir.

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