Lignes de fuite
Chapitre 25
25
Le cimetière se trouvait juste au sud de la route qui séparait Heamoor de Penzance, une étendue de terre protégée par des arbres où s’alignaient les dalles de marbre et de pierre. L’après-midi s’achevait. Les vents qui s’étaient déchaînés toute la journée étaient retombés et la lumière déclinait. Le père de Cordon était inhumé ici, depuis un certain temps déjà. Sa tombe, sobre et sans fioritures, comme il l’aurait souhaité. Trois vers de Robert Louis Stevenson gravés :
Sous le ciel vaste et étoilé,
Creuse la tombe et laisse-moi m’allonger.
J’ai joui de la vie et me réjouis de la quitter.
Cordon les avait trouvés, maladroitement soulignés, dans un recueil à côté du lit de son père au centre de soins palliatifs.
Trois caveaux plus loin était enterré un officier de la marine marchande, un Français anonyme victime de la Première Guerre mondiale, qui avait échoué sur cette partie de la côte. Il y avait d’autres marins inhumés ici. Cordon l’avait appris à l’école. Dix-sept du chalutier le Wallasea, coulé par un torpilleur allemand à Mounts Bay, en janvier 1944. En primaire, ils avaient fait des dessins : écrasant, le bleu de la mer houleuse, le ciel au-dessus déchiqueté par l’explosion écarlate des obus. Leur instituteur les avait emmenés sur le chemin qui, à marée basse, permettait de se rendre à St Michael’s Mount et il les avait invités à se recueillir, à penser à l’impensable. Il avait les doigts glacés, se souvenait Cordon, tandis que les vaguelettes qui annonçaient le retour de la marée clapotaient autour des minces semelles de ses tennis.
Seule la plus petite des deux chapelles était encore utilisée. Les amis de Maxine étaient là, une petite troupe disparate, mais fidèle : les gens qu’elle avait connus dans la rue et les squats, les potes de galère qui n’étaient pas morts et d’autres, qu’elle avait rencontrés aux petits déjeuners gratuits du Churches Breakfast Project ou via Addaction, une association d’aide aux toxicomanes. Il y avait également quelques voisins du dernier quartier où elle avait habité, dont une femme qui invita tout le monde à venir se réunir chez elle autour d’un thé et de sandwichs.
Personne de la famille proche de Maxine.
Ni Clifford Carlin.
Ni ses fils.
Ni Letitia.
Assis sur le banc de bois dur, les genoux pressés contre le dossier devant lui, Cordon devait faire un effort pour se concentrer sur les paroles du pasteur, les platitudes sans conséquence, les omissions pudiques concernant une vie dissolue. La mort d’une brebis égarée.
Le costume d’un vieil homme derrière lui dégageait une odeur de naphtaline presque insupportable. Les têtes courbées, quelques larmes ici et là, chassées d’une toux ou d’un reniflement.
Lorsque l’organiste entama l’introduction du psaume 23, « Le Seigneur est mon berger », Cordon se dirigea vivement vers la sortie.
Elle se tenait juste en face de la porte, un imperméable clair ouvert sur une robe noire, sa bouche dessinant une plaie rouge sombre dans son visage exsangue.
Surpris, il s’arrêta net.
– Je ne suis pas un fantôme, lança Letitia. Regardez, c’est réel, ajouta-t-elle en pinçant sa joue à la peau tendue.
Les rides, la figure émaciée, elle était presque plus séduisante, songea Cordon, bannissant presque aussitôt cette pensée.
– Ça fait une paye.
– Oui.
– Combien de temps ?
– Je n’en sais rien. Plusieurs années.
– Trop longtemps, c’est ce qu’on est censé répondre dans ce cas-là. Et aussi : tu n’as pas beaucoup changé, dit-elle, le regard moqueur.
– C’est vrai.
– Des clous !
– On vieillit tous un peu.
– Pas vous. Vous avez toujours été vieux.
Elle prit une cigarette dans son sac.
– Alors, maintenant, tu travailles dans un hôtel du Lake District ?
– Ça vous dérange ?
– Non, mais je pensais que, toi, ça t’ennuierait.
– Quand c’est trop chiant, on a toujours le musée du crayon pour s’éclater.
– On ?
– Moi et ceux qui se trouvent être là. Bougeons d’ici avant d’être piétinés par la foule, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil vers la porte.
Ils se placèrent près du mur de pierre bordé d’ifs de chaque côté. Les phares des voitures jaunes et orange transperçaient l’obscurité derrière eux. À cinquante mètres, la terre retournée d’une tombe fraîchement creusée.
– Elle est venue te voir à Londres. Maxine.
– Quelle idiote.
– Elle était inquiète.
– Parce que j’avais pas envie d’aller écouter les vieux disques de mon père, pendant qu’il m’expliquerait tout ce que j’aurais pu faire de ma vie ?
Elle tira sur sa cigarette avant d’ajouter :
– J’ai changé d’avis. C’est pas un crime.
– Mais tu l’as vue ? À Londres.
– Putain, c’est pas bientôt fini toutes ces questions ?
– Tu l’as vue ?
– Non, jamais. Je savais même pas qu’elle était là.
– Elle avait ton adresse à Finsbury Park.
– Et après ?
– Elle a dû passer voir si tu y étais.
– Elle risquait pas de m’y trouver.
Letitia se tourna vers la porte.
– Ils sortent. Allons-y. On va l’escorter jusqu’à sa dernière demeure. C’est comme ça qu’on dit, non ?
Cordon marcha en silence quelques instants à côté d’elle, puis la prit par le coude.
– Maxine. Tu crois vraiment qu’elle est tombée ?
Elle se dégagea avec irritation.
– Elle est morte, non ? Dans cette saloperie de boîte. Enfermée dans un cercueil à cause de ce putain de métro…
Elle passa la main sur son visage, devant ses yeux.
– Si vous voulez jouer au flic, allez faire ça ailleurs, pas avec moi. Pigé ?
La terre tombait en pluie sur le cercueil. Des cailloux rebondissaient et glissaient sur les côtés. La petite pelle circulait de main en main. Letitia la dédaigna et se baissa pour ramasser une poignée de terre, qu’elle laissa filer entre ses doigts au-dessus du trou, jusqu’à ce qu’il ne reste que de l’air.
Il aurait dû y avoir des freux qui croassaient vers le ciel, songea Cordon. Mais tout était silencieux, presque un vrai silence, puis on entendit un piétinement hésitant, tandis que le groupe commençait à se disperser. Il pensait à son père, qui planifiait méticuleusement le moindre déplacement, la moindre excursion, dans une réserve ornithologique ou un sanctuaire animalier, les petits carnets où il notait tout ce qu’ils avaient vu. Un soin qui mettait Cordon en rage quand il était enfant.
Si une chose en vaut la peine…
Il entendit finalement un croassement, freux, corbeau ou choucas – son père aurait su –, mais, lorsqu’il leva les yeux, l’oiseau n’était plus là : il appartenait au passé.
Des épaules le frôlèrent. Lui ne bougeait pas, il se remémorait la dernière fois qu’il s’était penché pour embrasser son père, la peau qui piquait, l’odeur de lente décomposition qu’il exhalait quand il respirait. Lorsqu’il était sorti, il avait trouvé un crépuscule très semblable à celui-ci.
Peu à peu, il se rendit compte que quelqu’un se tenait à côté de lui.
– Ça va ? demanda une femme au visage rond, emmitouflée de noir.
– Oui, merci, ça va.
– Parfois, on a besoin d’un peu de temps, dit-elle en serrant sa main. Vous passerez à la maison ? On a préparé des bonnes choses, ce serait gâcher de pas les manger.
Lorsqu’il chercha des yeux Letitia, elle était partie. Elle avait dû prendre un des taxis qui rôdaient comme des charognards au portail des cimetières. Et de là, la gare. Le train en début de soirée. Plymouth, puis Bristol. Et après ? Londres à l’est ou les lacs vers le nord ?
De retour chez lui, Cordon mit de la musique, se versa une rasade de whisky. Si vous voulez jouer au flic, allez faire ça ailleurs, pas avec moi. Pigé ? Et, en dessous, le ton patient de son père : Si une chose en vaut la peine…
Il augmenta le son et se posta à la fenêtre, contemplant la baie au-delà des toits.
Eric Dolphy à Champaign, Illinois, mars 1953. Something Sweet, Something Tender.
Qui croyait-il abuser ?
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