Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 47 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 47

47

On avait retrouvé la Volvo chez un ferrailleur, à côté d’Erith, près de l’estuaire de la Tamise, à Crayford Ness. La même Volvo qui avait été volée sur le parking du centre commercial Westfield à Shepherd’s Bush – quatre mille cinq cents places, service voiturier, l’embarras du choix – avant de réapparaître sur les caméras de surveillance de Stansted, escortant le Transit, à l’aller et au retour. À présent, c’était une carcasse dont on avait retiré le moteur, démonté les portières et les panneaux intérieurs, le châssis prêt à être soulevé. Un joli tas de pièces détachées à examiner à la loupe. Résultat : un index droit sur la colonne de direction, une empreinte partielle à côté et une autre – l’auriculaire gauche – sur le tableau de bord. Une paume sur la portière côté conducteur.

Où serions-nous sans l’informatique, le système d’identification automatique des empreintes digitales et l’ADN ? se demanda Karen.

Réponse : très loin derrière.

Les empreintes relevées sur la Volvo confirmèrent ce que le ferrailleur leur avait dit : l’homme qui avait apporté la voiture s’appelait Stuart Dyer, tout juste vingt et un ans, récemment arrêté puis relâché pour possession de stupéfiants avec intention de vendre. Deux mises en examen avant cela, pour possession uniquement : un non-lieu la première fois et une courte peine dans un établissement pour mineurs la seconde. Dans les deux cas, l’autre accusé était son cousin, Jamie Parsons. Parsons qui faisait des petits boulots pour Gordon Dooley et qui, à cause de cette funeste association, avait été abattu devant le Jazz Café à Camden. Meurtre vengé, présumait-on, par la torture et l’assassinat de Valentyn Horak et de ses hommes.

Il suffisait d’attendre et tout finissait par s’emboîter.

Lorsque Ramsden débarqua avec des renforts dans la tour de Foots Crays où habitait Dyer, celui-ci était devant la télé en compagnie de sa mère. Une publicité pour un monte-escalier destiné aux personnes handicapées. Il avait une canette de Kestrel à la main, sa mère buvait du cidre. Ils fumaient tous les deux, tandis qu’à leurs pieds un genre de bouledogue grognait dans son sommeil.

Dyer se raidit, prêt à s’enfuir, mais la lueur qu’il vit dans le regard de Ramsden le fit changer d’avis.

– Qu’est-ce qu’il y a encore ? Pourquoi vous lui foutez pas la paix à mon gars ? pesta Mme Dyer.

Jeremy Kyle, animateur star de la télé-poubelle, réapparut à l’écran sous un tonnerre d’applaudissements, s’apprêtant sans doute à révéler le dilemme poignant de l’un de ses invités aux spectateurs. Ramsden s’empara de la télécommande sur le canapé et coupa le son.

– Merde, je regardais !

Le chien gronda paresseusement, puis baissa la tête.

– Pardon, madame Dyer, mais je souhaiterais avoir deux mots avec le jeune Stuart.

– Et si lui, il veut pas vous parler ?

– Qu’est-ce que tu préfères, Stuart ? On discute ici ou au poste ?

– J’ai vraiment le choix ?

Ramsden sourit, révélant des dents tordues.

– Putain, vous faites chier. Attendez, je prends mon manteau.

– Vous le brusquerez pas trop, hein ? fit sa mère lorsqu’il eut quitté la pièce. Il est grande gueule, mais il est pas bien fute-fute. Il est influençable, vous voyez ce que je veux dire ?

Elle récupéra la télécommande et monta le son.

Mal à l’aise, Dyer se balançait sur sa chaise métallique. Une veste à capuche grise, avec l’inscription A & FITCH en lettres blanches sur la manche. Cheveux noirs ébouriffés. Plutôt joli garçon, si ce n’était les boutons d’acné qui fleurissaient autour de sa bouche. À demi cachés derrière ses cils, des yeux gris-vert.

Ramsden avait envoyé un policier chercher un soda au distributeur et Dyer tambourinait sur sa canette de Dr Pepper de ses doigts aux ongles rongés.

Il feignait la nonchalance.

Si, sous cette façade, il n’était pas terrorisé, il était réellement aussi bête que sa mère le prétendait.

– Commençons par la Volvo, annonça Ramsden. Celle que tu as déposée à Erith. Après l’avoir piquée à Westfield, tu te souviens ? Une Volvo S60, vert bouteille. C’est Arthurs qui t’a demandé ça ? Ou c’est Dougie Freeman. En tout cas, on t’a recruté comme chauffeur. Dégote-nous une bonne caisse, Stuey, une bagnole qu’en a sous le capot, confortable. Une Volvo, ça serait cool.

– Je sais pas de quoi vous parlez.

– Te fatigue pas, Stuart. On a tes empreintes digitales partout sur la voiture et, comme si ça ne suffisait pas, les caméras de surveillance t’ont chopé en train de foncer sur la route de Stansted.

– C’est des conneries.

– Tu crois vraiment ?

Dyer but un peu de soda pour gagner du temps, se racla la gorge.

– Mettons. Je dis mettons, hein, je dis pas que j’ai chouravé c’te caisse, mettons que je sois parti avec. Personne va m’envoyer en taule à cause de ça. On va me sucrer mon permis pendant six mois, un an max. Une petite amende, un délai pour payer. Liberté surveillée.

– Stuart, Stuart, tu n’écoutes pas. À partir de l’instant où tu t’es mis au volant, où tu as accepté d’aller à Stansted, tu t’es fourré dans quelque chose d’autrement plus grave. Plus grave que tu ne l’imagines. Un complice, Stuart, c’est ce que tu es. Complice de torture. Mieux encore : de meurtre. Tu t’es bien foutu dedans, cette fois, ajouta Ramsden en secouant la tête. Et jusqu’au cou.

Les joues du garçon avaient perdu leur couleur et un tic prononcé agitait ses yeux gris-vert.

– Tu veux savoir de quoi je parle, Stuart ? Regarde un peu.

Avec un soin exagéré, Ramsden étala une demi-douzaine de photographies prises dans le garde-meuble de Stansted. Trois corps, pendus comme du bétail de boucherie.

– Beau travail, hein ?

Dyer se mordit la lèvre inférieure si fort qu’elle saigna.

– Bien sûr, poursuivit Ramsden sur un autre ton, je peux comprendre pourquoi tu as voulu participer. Jamie Parsons, celui qui s’est fait descendre à Camden. C’était ton cousin, non ?

Dyer hocha la tête.

– Tu devais être là pour le venger. La famille, pas vrai ? Ta mère a dû te le dire, j’en suis sûr. Faut pas se laisser faire, Stu. Faut y aller. Mais je parie que pas un instant elle n’a imaginé un truc pareil, affirma Ramsden en tapant sur les photos. Et toi non plus. Je me trompe, Stuart ? Je me trompe ? Tu n’as jamais…

Ses yeux brillaient, affolés, à présent. Le genre de panique qui saisit les rats pris au piège, songea Ramsden.

Lentement, il se pencha, pas assez pour effrayer, juste ce qu’il fallait pour rassurer.

– Maintenant, tu dois m’expliquer comment tu t’es retrouvé mêlé à ça. Qu’on voie si on peut faire quelque chose. S’il y a moyen d’éviter le pire. D’éviter que tu sois logé à la même enseigne que les autres. Homicide volontaire, Stuart. Pas un seul, mais trois. Finir ta vie en prison. C’est ce que tu veux ?

Ramsden tendit le bras et lui tapota la main.

– D’accord, Stuart ? On va voir ce qu’on peut faire.

– Tout a été enregistré ? demanda Karen. On a un procès-verbal ?

Ramsden sourit.

– On le tape en ce moment même.

Ils se trouvaient dans le bureau de Karen. Il était tard, mais tout le monde était encore là. Des sandwichs à demi mangés, des cafés qui refroidissaient. De l’autre côté des vitres semi-opaques, on voyait les policiers se déplacer comme s’ils étaient sous l’eau. Ils se penchaient sur leur bureau, sur leur ordinateur, consultant telle ou telle liste, appuyant sur des touches, passant des appels.

– Il a balancé tout le monde ?

– Tous les occupants de la voiture et du Transit. Tous ceux qui étaient là.

– Incroyable.

– Kevin Martin, Leslie Arthurs, Jason Richards et Dyer dans la Volvo. Dougie Freeman et Mike Carter devant dans le fourgon.

– Seulement Kevin Martin ?

– Oui.

– Pas Terry ?

Ramsden secoua la tête.

– Dommage.

– Oui. Rien sur Dooley non plus. Trop prudent pour se salir les mains. En ce qui concerne Dyer, ce n’est qu’un nom qu’il a entendu.

– Qui est-ce qui l’a recruté, alors ?

– Arthurs, apparemment. Il lui a parlé de représailles contre ceux qui avaient tué son cousin Jamie. Une bonne correction, c’est ce qu’il avait compris. Il n’a su ce qui s’était passé à Wing qu’après.

– Alors qu’il était sur place ?

– On l’a envoyé acheter des pizzas. C’est ce qu’il prétend. Trente kilomètres aller et retour pour aller chercher des grandes pepperoni. Quand tout ça sera fini, il décrochera peut-être un job de livreur chez Domino’s.

– Tu y crois ? Tu le crois ou tu penses qu’il nous balade ?

Ramsden haussa les épaules.

– Un peu les deux, à mon avis. Mais pour l’instant, ça nous arrange de croire tout ce qu’il nous raconte. Tant qu’il continue de parler. En plus, ça vient plutôt confirmer nos soupçons : c’est Carter et Arthurs qui se sont tapé le sale boulot. Des grosses brutes, ces deux-là. Plus vite ils seront sous les verrous, mieux tout le monde s’en portera.

Karen acquiesça

– J’ai déjà eu une conversation avec Burcher. Je dois lui parler encore demain.

– Il n’est pas prévu d’arrêter Arthurs et les autres tout de suite, alors ?

Elle secoua la tête.

– On se contente de les surveiller. Jusqu’à nouvel ordre. Je présume qu’en haut lieu on préfère attendre que tout soit en place pour faire un beau coup de filet.

– Tant qu’on n’attend pas trop longtemps. Il ne faudrait pas qu’ils réussissent à passer entre les mailles. Faites en sorte que le patron n’oublie pas à qui il doit tout ça. Que les honneurs soient partagés.

Un petit sourire se dessina sur le visage de Karen.

– Compte sur moi, Mike.

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