Lignes de fuite
Chapitre 56
56
L’opération fut saluée comme un succès. C’est ainsi qu’on la présenta à la presse et aux médias en général.
Cinq arrestations ont eu lieu ce matin à l’aube, à Londres et dans le
Sud-Est.
Des chefs d’accusation allant du trafic de drogue au meurtre. Grâce à une série de raids soigneusement coordonnés, la police a
démantelé un vaste réseau de trafic de stupéfiants et de blanchiment
d’argent, avec des profits illégaux estimés à cent millions de livres.
Cent millions, ça en jetait.
Le genre de chiffres que les gens retenaient.
Burcher, le visage public de la police pour l’occasion, parla devant les caméras de renseignements accumulés avec minutie, d’organisation méticuleuse, d’actes de courage individuels.
« Cette opération a mis en évidence les liens entre la drogue et la violence qui sous-tendent le trafic de stupéfiants dans ce pays. »
La drogue et la violence. Des rappels de ce qui s’était produit à Camden et à Stansted. Des photographies, des vidéos. Certaines images peuvent heurter la sensibilité des personnes non averties.
« Le malheureux incident qui a coûté la vie à l’un des malfaiteurs armés, lequel avait au préalable tiré sur un policier et cherchait à s’échapper, a bien sûr été transmis à l’inspection de la police. Le policier blessé devrait par bonheur se rétablir complètement. »
Karen quitta tôt les libations officielles et retrouva Ramsden qui fumait une cigarette sur le parking, appuyé contre un Toyota Land Cruiser équipé d’un siège enfant à l’arrière.
– Pas la tienne, je présume ?
– C’est une blague ? Tu as une idée de ce que ça coûte un engin pareil ?
– Cinquante mille livres ?
– Et des poussières…
Un sourire passa sur le visage de Karen.
– Quoi ?
– Rien.
Elle venait de penser au catéchisme, quand elle avait sept ou huit ans : tu ne convoiteras pas les biens d’autrui.
– Alors, les festivités sont terminées ?
– Elles ne font que commencer.
– Ça ne te dit rien ?
– Non. Et toi ?
Ramsden fit la grimace.
– L’occase de picoler, de se taper la femme d’un collègue. Un coup vite fait contre le mur. Qui voudrait faire un truc pareil ?
Pas moi, songea Karen.
– Tu vieillis, Mike.
– J’espère bien. Plus que cinq ans avant la quille. Je trépigne d’impatience.
– Ça m’étonnerait. Je suis sûre qu’il faudra te jeter dehors à coups de pied aux fesses.
– Que tu crois.
Il alluma une nouvelle cigarette avec celle qu’il terminait et tendit le paquet à Karen. Elle secoua la tête. Il avait une flasque argentée dans sa poche intérieure. Du brandy. Ils burent à tour de rôle, ignorant les éclats de musique qui s’échappaient du bâtiment principal. Autrefois, les flics de la trempe de Ramsden tiraient leurs trente ans, puis reprenaient un magasin de presse ou un pub, un peu comme les footballeurs. À présent, ils devenaient agents de sécurité, paradaient dans un centre commercial sous les insultes des gosses à qui ils demandaient de ne pas faire de skateboard dans les allées et essayaient de repérer les voleurs à l’étalage professionnels qui piquaient pour plusieurs milliers de livres par jour. Ou alors, ils montaient la garde devant une enclave résidentielle protégée, arborant une casquette et un ersatz d’uniforme.
Pauvre Mike !
Elle le regarda attentivement tandis qu’il lui passait la flasque une dernière fois. Les rides qui creusaient son visage et les cernes sous ses yeux étaient bien réels.
– J’y vais, annonça-t-elle soudain. Il faut que quelqu’un ait la tête claire demain matin.
– Je te dépose ?
– Pas la peine, merci.
Pas la peine, en temps normal. Mais ce soir, Karen était rincée. Elle voulait se coucher aussi vite que possible.
Pas de bol, son portable sonnait. Un numéro qui ne lui disait rien.
Charlie Frost.
– Je peux vous parler ? Quelques minutes, c’est tout.
À la soirée, il avait un air de chien battu, en dépit de son époustouflante cravate Jackson Pollock. Averti à temps, Anton Kosach avait quitté le pays à bord d’un avion qui avait décollé d’un aérodrome privé, près de la côte du Sussex. On supposait qu’il avait rejoint ses frères jumeaux, Parlo et Symon, à Sofia. Ou un autre de ses frères, Bogdah, en Ukraine. Taras, le seul resté en Angleterre, avait accepté de parler, comme sa femme, et tous deux seraient sans doute relaxés.
Néanmoins, la SOCA avait trouvé assez de preuves dans la maison – entre les ordinateurs, les disques durs externes, les relevés de comptes, les carnets d’adresses et les agendas – pour qu’Anton passe les trente prochaines années derrière les barreaux s’il remettait les pieds ici ou s’il essayait de s’installer dans un pays avec lequel l’Angleterre avait des accords d’extradition. L’un dans l’autre, Kosach blanchissait un million de livres par jour, selon les calculs de Frost.
Une légère odeur de cire et des relents de pin flottaient à l’intérieur de la voiture de Charlie Frost. On n’avait pas ôté la protection en plastique qui couvrait la banquette arrière. Pas de paquet de chips vide, pas un mouchoir en papier qui traînait.
– Vous vous souvenez que j’avais évoqué un lien possible entre Kosach et Paul Milescu ? dit-il.
Karen acquiesça.
– Je n’en mettrais pas ma main au feu et je ne voudrais pas que ça sorte de cette voiture, mais nous en avons peut-être trouvé un. De grosses sommes qui seraient sorties du pays par le biais de l’une des sociétés de Milescu, d’abord au Luxembourg, puis aux Émirats Arabes Unis et à Singapour. De là, on n’est sûrs de rien. Je ne serais cependant pas surpris d’apprendre que cet argent se trouve dans un paradis fiscal, sur un compte dont le numéro est tatoué dans le cerveau d’Anton Kosach.
Il offrit à Karen un sourire pincé.
– Mais j’ai un problème. On a porté à ma connaissance l’existence d’une éventuelle relation entre Paul Milescu et le commissaire divisionnaire Burcher. C’est délicat, car nous n’avons aucune preuve, mais, dans ce cas, on serait en droit de se demander si des informations concernant la dernière opération ont pu être transmises à Milescu et seraient ainsi arrivées aux oreilles de Kosach assez vite pour qu’il fuie le pays. Et si ces informations ont été rétribuées d’une manière ou d’une autre.
Merde, pensa Karen, qui se demandait ce qu’on attendait d’elle et ce qu’elle était censée dire.
– J’ai cru comprendre que le commissaire divisionnaire a essayé d’intervenir dans une enquête que vous meniez sur le fils de Milescu. Est-ce que je me trompe ?
Karen resta un instant sans voix.
– C’est Alex Williams qui vous en a parlé ?
– Tout ce que je vous demande, c’est de me dire si c’est vrai ou non.
– Que Burcher est intervenu ?
– Oui.
– Ce n’est pas le mot que j’emploierais.
– Que s’est-il passé, alors ?
– Il a demandé à être informé si nous trouvions quoi que ce soit de sérieux concernant Ion Milescu.
– Et l’avez-vous informé ?
Karen secoua la tête.
– Il n’y avait rien. Rien d’important. Rien à dire.
– Mais vous avez déduit de cette conversation officieuse… car elle était officieuse ?
Karen hocha la tête
– Vous avez déduit de cette conversation officieuse que le commissaire divisionnaire Burcher et Paul Milescu étaient proches ? Peut-être amis ?
– Pas nécessairement, non.
– C’était quand même une requête pour le moins surprenante ?
– Je suppose que oui.
– Oui ?
– D’accord, oui.
Karen inspira profondément, se demandant comment elle en était arrivée là. Voilà qu’elle donnait l’impression de défendre Burcher, à présent !
– Dois-je comprendre que le commissaire divisionnaire fait l’objet d’une enquête ?
Frost sourit. Deux fois en l’espace de quelques minutes. Un record.
– Il est fort possible que l’on pose d’autres questions. Officieusement j’imagine, au début. Que l’on vérifie des comptes en banque, sa situation financière, quelque chose dans ce goût-là. Ensuite, si nécessaire, il y aura une procédure plus officielle pour accéder à des informations confidentielles. Mais ce ne sont que des conjectures.
Karen savait pertinemment ce que cela signifiait. Si elle répétait quoi que ce soit à Burcher – pour l’avertir, mais pourquoi ferait-elle une chose pareille ? –, si elle en parlait à qui que ce soit, ses supérieurs finiraient par l’apprendre. Elle serait rappelée à l’ordre. Au pire, elle serait accusée de complicité. Au mieux, on en conclurait qu’elle n’était pas digne de confiance. Et elle pourrait dire adieu à son avancement.
– C’est tout ? demanda Karen.
– Oui. Pour l’instant. Et merci de votre coopération, inspecteur divisionnaire.
OceanofPDF.com