Lignes de fuite
Chapitre 3
3
Partout, ce n’était que boulangeries et cafés kurdes ou turcs. Il y avait aussi des épiceries dont les étals, qui croulaient sous des pyramides de fruits et de légumes, empiétaient largement sur le trottoir. Les vitrines affichaient des tarifs avantageux pour appeler en Afrique et au Moyen-Orient, vantaient des méthodes sûres pour envoyer de l’argent à ses proches.
– Mon père m’a amené ici, une fois, déclara Ramsden. Aux courses de chiens de Harringay. Au bout de la rue. Deux ou trois ans avant que la piste ferme. J’étais encore à l’école. Il m’a fourré un billet de cinq livres dans la poche en me disant : « On va voir combien de temps il te faut pour perdre ça. » Il m’a fallu deux courses, peut-être trois. On n’a gagné ni l’un ni l’autre, ce soir-là.
– Il te manque ? demanda Karen, qui savait que le père de Mike était mort du cancer l’an passé.
Il secoua la tête.
– J’y pense pas très souvent.
Il détourna les yeux.
– S’il voyait ça, le pauvre vieux se retournerait dans sa tombe.
La rue qu’ils cherchaient se trouvait sur la gauche, deux rangées de petites maisons mitoyennes, les façades sobres, certaines rénovées récemment, d’autres s’acheminant lentement mais sûrement vers la décrépitude. L’adresse qu’on leur avait donnée se situait entre les deux extrêmes : des travaux entamés, puis abandonnés. Une nouvelle fenêtre au rez-de-chaussée, un coup de peinture, des rideaux neufs. Au premier étage, en revanche, on n’avait pas remplacé la fenêtre qu’on avait ôtée. À la place, une bâche claquait au vent, laissant pénétrer la neige. Les tuiles tombées du toit formaient un dallage incongru sur la terre nue du jardin. On avait passé une couche d’apprêt sur la porte d’entrée.
Ramsden sonna, puis, comme personne ne se manifestait, frappa deux coups vigoureux.
Il était impossible de donner un âge à la femme vêtue d’une burqa qui leur ouvrit, un bébé de quelques mois endormi dans l’écharpe en travers de sa poitrine. À la vue de Ramsden, elle recula d’un pas. Elle laissa sans réponse les questions de Karen, appelant quelqu’un derrière elle. Le garçon qui les rejoignit avait douze ou treize ans, les yeux noirs, une coupe de cheveux qui méritait d’être rafraîchie.
– Est-ce que tu parles anglais ? demanda Ramsden.
– Bien sûr. Ma mère aussi. Mais elle ne répond pas aux inconnus. Mon père, il aime pas ça.
La femme s’était réfugiée dans le couloir, une main sur la nuque du bébé.
– Vous êtes de la sécu ? Non. La police. C’est ça, hein, la police ?
Karen acquiesça.
– Nous cherchons quelqu’un qui pourrait nous renseigner sur un certain Petru Andronic.
– Qui ?
– Petru Andronic. On nous a dit qu’il habitait ici.
Le garçon secoua la tête, se dandinant d’un pied sur l’autre.
– Ici, y a que moi, mes frères, ma sœur, ma mère et mon père.
– D’où est-ce que vous venez ? demanda Ramsden.
– Tottenham. South Tottenham.
– Et avant ?
– L’Irak.
– Depuis combien de temps est-ce que vous vivez dans cette maison ? intervint Karen.
– J’en sais rien. Ça fait un bail. Un an ? Plus. Avant mon anniv’. Donc, ouais, plus d’un an, c’est sûr.
– Et personne d’autre n’a habité chez vous pendant cette période ? Vous n’hébergiez personne ? Un locataire.
Le garçon secoua la tête. Derrière lui, le bébé poussa un cri, mais sa mère le fit taire aussitôt.
– Tu en es certain ?
– Bien sûr.
Karen lui montra la photographie.
– Est-ce que tu l’as déjà vu ?
– Non.
– Regarde attentivement, s’il te plaît.
– J’ai regardé attentivement.
– Alors, regarde encore une fois, lança Ramsden.
Le garçon se renfrogna et marmonna quelque chose, puis, avec une lenteur exagérée, fit ce qu’on lui demandait.
Rien.
Karen le remercia pour son aide.
Ils essayèrent les autres maisons de la rue. Trois personnes déclarèrent que le visage leur rappelait quelque chose, sans être catégoriques. Un homme qui résidait dans le quartier depuis près de quarante ans – et qui mit du temps à ouvrir, car il marchait avec une canne – réfléchit longuement avant de répondre qu’il était certain de l’avoir vu :
– L’an dernier, dans la maison, là-bas. Avec les plantes derrière la fenêtre. Oui, celle-là.
Ils avaient sonné : personne. C’était à l’autre bout de la rue par rapport à l’adresse initiale, mais on peut se tromper de numéro, confondre, mal lire, mal entendre. Les plantes étaient parfaitement visibles, vert brillant entre les lattes des stores vénitiens. Les stores eux-mêmes étaient blancs et chers : le genre que Karen avait envisagé d’acheter pour son appartement, avant de reculer devant le prix. On apercevait également au mur un petit cadre éclairé par la lueur diffuse d’une lampe qu’on avait laissée allumée. Un tableau, songea Karen, pas une affiche.
– Les habitants de cette maison essaient de rehausser le niveau du quartier à eux seuls, commenta Ramsden.
Ils regagnèrent la rue principale et s’assirent dans un restaurant minuscule, où ils mangèrent des böreks à la feta et aux épinards, puis des biscuits saupoudrés de sucre glace, le tout arrosé de café fort sucré. Ragaillardis, ils reprirent leur quête, montrant la photographie à chaque porte, chaque magasin. Visages déconcertés, regards soupçonneux, certains désireux d’aider, d’autres non. Andronic ? Andronic ? Beaucoup de signes de dénégation. Est-ce que vous avez essayé Turnpike Lane ? Finalement, ils retournèrent à la maison aux plantes.
Cette fois, il y avait un chat roux tigré sur le rebord de la fenêtre, qui attendait qu’on lui ouvre. Lorsque Ramsden tendit la main pour le caresser, l’animal arqua le dos et cracha.
– Pas très accueillant, désolé. Il ne se sent pas encore chez lui.
Un Blanc, la trentaine, lunettes à monture invisible, cheveux courts bien coiffés. Pantalon en toile marron, tee-shirt gris, pull d’une autre nuance de gris. Le chat passa devant lui pour se faufiler dans la maison chauffée, tandis que l’homme prenait le temps d’examiner leur carte.
– Adrian Osborne, dit-il enfin en leur tendant la main. Vous allez attraper la mort dehors. Entrez donc.
Son compagnon et lui avaient acheté il y avait un peu plus de six mois, l’été dernier. Ils avaient gardé leur appartement de Stoke Newington pendant les travaux : les pièces du rez-de-chaussée entièrement refaites, cuisine et douche neuves. Ils envisageaient de percer une grande fenêtre à l’arrière, pour la lumière, mais on ne peut pas tout faire. Pas d’un coup. Les gens qui vivaient là avant, des locataires. Pas longtemps. Moins d’un an. Andronic ? Non, ça ne me dit rien. Je ne me souviens pas du nom, honnêtement. Une famille, ça oui. Assez nombreuse. Au moins quatre ou cinq, deux filles en bas âge, un garçon adolescent. Affiches de foot aux murs. On ne les a vus que deux fois. Le père, lors de la première visite. Il a à peine desserré les dents. Après, surtout l’agent immobilier. Et l’entrepreneur.
Osborne se pencha pour regarder de nouveau la photographie.
– J’aimerais pouvoir vous aider. Ce pourrait être un des fils, mais je n’ai pas fait plus attention que ça. Ce n’est pas comme si on nous avait présentés.
Il reposa la photo sur la table.
– Je regrette.
– Ils vous ont peut-être donné une adresse pour faire suivre le courrier ? dit Karen.
– Ce n’est pas faute de leur en avoir demandé une. Plusieurs fois. Je croyais qu’ils la laisseraient en partant. Mais rien. Vous pouvez toujours essayer auprès de l’agent immobilier. C’est lui qui leur louait la maison. J’ai ses coordonnées : numéro de téléphone, e-mail. Il devrait savoir.
Le chat leva une patte et jeta un regard menaçant à Ramsden lorsqu’ils se dirigèrent vers la porte.
L’agence se trouvait près du centre commercial Shopping City. Ils s’y rendirent à pied, pataugeant dans la neige fondue qui éclaboussait l’arrière de leur pantalon. Le bureau était au deuxième étage. Une légère odeur d’encens et d’huile capillaire. L’agent était pakistanais. De la musique en bruit de fond, vaguement classique, des guitares. Une brève poignée de main, s’attardant une fraction de seconde de trop sur les doigts de Karen. Ongles manucurés. Haleine parfumée à la violette. Une adresse de réexpédition, bien sûr. À Mile End, quelque chose comme ça. Deux ou trois clics de souris, sans fil, et elle apparut sur l’écran. Mile End, en effet.
– Si vous cherchez une propriété, ajouta l’agent. Un investissement…
Dans la rue, Karen aspira une grande goulée d’air froid.
– Un verre, ça te dit ? proposa Ramsden.
– C’est un peu tôt, non ?
– Tôt ou tard. C’est selon.
Ils dénichèrent un petit pub en retrait de High Road, quelques vieillards qui rêvaient leur vie en buvant des pintes de blonde tirées sans hâte. Pendant que Ramsden commandait, Karen passa un coup de téléphone et demanda à être mise en relation avec le poste de police le plus proche de l’adresse à Mile End pour qu’on y envoie quelqu’un. La seconde tournée était déjà bien entamée et Ramsden avait entonné son couplet habituel sur la décadence de la société lorsqu’on rappela Karen. L’adresse en question n’existait pas.
Comme tant d’autres, Petru Andronic était arrivé en Angleterre et avait effacé ses traces, disparaissant jusqu’à ce que son corps refasse surface par un glacial matin de décembre.
OceanofPDF.com