Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 42 sur 62

Pages du PDF

Lignes de fuite

Chapitre 42

42

À leur arrivée, Jarvis terminait une manche qu’il aurait sans doute remportée : plus que deux billes rouges sur la table et toutes les couleurs bien alignées. Il tenta de frapper Costello avec sa queue de billard, mais il était trop lent, pas assez précis. Peut-être n’aurait-il pas touché la noire après tout. Costello se baissa pour l’éviter et lui décocha un coup de pied au-dessous du genou. Avant que Jarvis n’atteigne le sol, trois policiers étaient sur lui et le plaquaient contre la table, bras et jambes écartés, les billes un peu partout.

Son adversaire fut déclaré gagnant par forfait.

Jarvis embarqué, Costello commit l’erreur de relever le défi que lui proposait Ramsden. Il perdit les cinq manches suivantes en un rien de temps, tandis que son partenaire vidait la table deux fois sans que Costello parvienne à rentrer la moindre rouge.

– Dans ce genre de jeu, la chance n’a pas sa place, affirma Ramsden, tandis qu’il soulageait le jeune homme de presque tout le contenu de son portefeuille. De l’habileté. De l’entraînement. Et aussi une bonne vue, conclut-il avec un clin d’œil.

Dans la salle d’interrogatoire, Jarvis avait d’abord tenté de faire passer Brendan Cullen pour un menteur congénital. Pourquoi irait-il donner une arme à ce mec ? Pour qu’il la jette ? S’en débarrasse ? Il faudrait être débile. À quelqu’un comme Cullen, en plus ? Mais les images où on le voyait très nettement s’enfuir après les tirs de Woodford, ainsi que le rappel des circonstances de sa précédente arrestation – des témoins qui les avaient reconnus, lui et Rory Bevan, à Walthamstow à l’heure approximative où un autre jeune homme avait reçu des coups de feu – l’amenèrent à changer de tactique.

Bon, d’accord, il avait peut-être passé le pistolet à Cullen. Il disait bien peut-être, hein ? Mais ce soir-là, à Woodford, il ne s’agissait que de menaces. Faire peur au gamin, lui faire comprendre qu’il devait se calmer, rien de plus. Lui fourrer le flingue sous le nez et le regarder chier dans son froc. Sauf que, pour Rory Bevan, ça ne suffisait pas. Un vrai fou furieux. C’était lui qui avait appuyé sur la détente, voilà.

– Comme la fois d’avant à Walthamstow ? s’était enquis Costello, tout miel.

– Ouais, pareil, exactement pareil.

Après cela, Rory Bevan avait été arrêté et, depuis, ils s’accusaient mutuellement, offrant un récit circonstancié de tous les délits qu’ils avaient commis au cours des seize dernières années.

Tant mieux, songea Karen. Ils avaient besoin d’une petite avancée, ils l’avaient méritée et il était temps. Elle écarta les rideaux pour regarder le trottoir sombre et glissant après l’averse matinale. Les premiers rayons de soleil s’étiraient dans le ciel, au bord du point de rupture.

Elle fit chauffer de l’eau, se doucha, s’habilla, alluma la radio – l’économie n’allait pas mieux – et l’éteignit presque aussitôt pour mettre de la musique. Tout en fredonnant, elle prépara des toasts et du café, se maquilla et consulta son téléphone. Trois messages et quatre SMS, l’un de Carla, deux de sa sœur et un de sa mère en Jamaïque, qui tous exigeaient un peu de son temps et étaient en droit d’attendre une réponse.

Elle se promit d’appeler sa mère, au moins. Rinça sa tasse et son assiette, les laissa dans l’égouttoir, puis enfila son manteau. Ses bottes avaient besoin d’un coup de cirage, mais tant pis…

Une bonne heure plus tard, elle était à son bureau, vérifiait des listes de services et signait des papiers, se demandant d’où viendrait son prochain café, lorsque Mike Ramsden apparut. Il avait la tête de quelqu’un qui avait passé la nuit sur un banc public, mais il tenait deux gobelets en équilibre l’un sur l’autre et trouvait en plus le moyen de sourire.

– Tu as gagné au loto ?

– Presque.

– Crache le morceau.

– Les caméras de surveillance sur les routes autour de Stansted. Comme il n’y avait aucune image au garde-meuble, on s’est concentrés là-dessus. Les pauvres gars avaient le tournis à force. Ils ont dû se taper des heures d’enregistrement. On cherchait des fourgons et des camionnettes en priorité. Vous imaginez combien il y en a qui passent en une heure, dans un sens et dans l’autre ? On a dû vérifier chacun d’entre eux. Mais ça a fini par payer. On a repéré un utilitaire Ford sur la bretelle de la M11, juste après 4 heures du mat, en direction de l’aéroport. Il était escorté d’une bagnole, une Volvo vert foncé, une S60 a priori. Environ une heure plus tard, ils repassaient tous les deux en sens inverse. L’utilitaire, c’est un Transit 360. La plaque d’immatriculation est parfaitement lisible à un moment donné. Loué il y a six semaines dans un garage de Milton Keynes.

– Sous un faux nom, je parie ?

– C’est ce que je croyais au début, mais finalement il semble que non. D & J Foods. Une boîte de la ville. Le directeur s’appelle Dennis Broderick. Son nom figure dans l’en-tête.

– Beau boulot. Cormack est au courant ?

– J’ai pensé que tu voudrais lui annoncer toi-même.

Avec un sourire de remerciement, Karen composa le numéro de Warren Cormack.

Un peu plus de vingt-quatre heures plus tard, aussi ponctuel que la dernière fois, Cormack la rappela avec de bonnes nouvelles. Outre son bureau de Milton Keynes, la société en avait un second à Luton, ainsi que des entrepôts dans un petit parc industriel à la sortie de l’A1, près de Bedford, et d’autres qu’elle n’utilisait plus depuis six mois, sur un aérodrome désaffecté à Wing, à la limite du Buckinghamshire.

– On a fouillé avec l’aide de la police locale. Rien à Bedford, pour l’instant, mais une voiture du comté était à l’aérodrome ce matin. Ils ne savaient pas trop quels étaient les bâtiments loués par Broderick, alors ils ont fouiné à droite et à gauche. Et ils n’ont pas été déçus du voyage. Dans un des entrepôts les plus anciens, qui semblait abandonné depuis un bout de temps. Du sang partout à l’intérieur. Beaucoup de sang. Pas tout frais, mais on dirait bien qu’on a trouvé ce qu’on cherchait. Des vêtements brûlés. Et ce n’est pas tout. Des crochets et des chaînes qui ont pu servir à attacher des gens.

Karen sentait monter l’adrénaline.

– La zone est bouclée ?

– Hermétiquement bouclée. C’est ce qu’on m’a dit en tout cas.

– Et c’est où exactement ? À Wing ?

– La M1 vers le nord. Puis l’A5 vers l’ouest. Une heure de route. On se retrouve sur place.

L’aérodrome avait abrité la base d’entraînement 26 du commandement tactique aérien de la RAF pendant la Seconde Guerre mondiale, puis il avait accueilli de nombreux soldats qui rentraient au pays entre le printemps et l’été 1945. Après, on l’avait laissé à l’abandon. Les mauvaises herbes poussaient dans les fissures le long de ses deux pistes. Les préfabriqués et les hangars s’étaient délabrés. Aujourd’hui, une partie des terres avaient retrouvé leur vocation agricole et des installations industrielles légères s’élevaient sur la bande la plus proche de la route, bien que quelques-uns des anciens bâtiments soient encore debout.

C’était dans l’un de ces édifices que la police du comté avait fait sa découverte.

Lorsque Karen arriva, Cormack l’attendait, élégant dans son pardessus bleu noir déboutonné, une écharpe en cachemire grise autour du cou. Et il n’était pas seul. Des hommes de son équipe l’accompagnaient et quelques techniciens étaient déjà au travail.

– Par ici.

Karen le suivit, les autres derrière eux.

Il poussa une porte en bois cintrée et s’écarta pour laisser entrer la jeune femme la première. Elle fit trois pas et s’immobilisa, le temps de s’accoutumer à la pénombre.

Elle vit émerger peu à peu des chaînes suspendues à des crochets fixés aux poutres, qui aussitôt la transportèrent en esprit à Stansted, ressuscitant les corps mutilés et l’odeur du sang. Des chaînes qui devaient entraver les victimes pendant que leurs bourreaux se concentraient sur leur tâche. Un travail lent, soigneux, exécuté avec un plaisir sadique et un certain talent.

Elle avait l’impression de sentir le sang séché presque noir, qui formait un genre d’empâtement près de l’endroit où elle se tenait. Quelque chose bougea parmi les détritus qui moisissaient dans le coin le plus éloigné.

– Vous en avez assez vu ? demanda Cormack qui s’était approché sans bruit.

– Oui.

La bile lui montait à la gorge, si épaisse qu’elle avait la sensation d’étouffer.

– On devrait sortir, laisser les techniciens faire leur boulot.

Ils se tenaient à présent sous un ciel opaque, silencieux, pas encore prêts à parler. Cormack poussait du pied une touffe d’herbe coincée entre deux dalles de béton, des petits coups précis du bout des orteils. Karen porta sa main à sa bouche et frissonna, mais ce n’était pas à cause du vent cinglant qui balayait le champ.

Cormack sortit un paquet de cigarettes, en offrit une à Karen qui secoua la tête, puis accepta.

– J’ai arrêté, expliqua-t-elle, tandis que Cormack allumait son briquet, une main devant la flamme.

– Moi aussi.

La fumée gris pâle s’éleva et disparut.

– Tant que les analyses ne confirment pas que le sang correspond à celui des victimes, on ne peut être sûrs de rien, dit Cormack. Il pourrait s’agir d’animaux.

– Un peu d’abattage au marché noir ?

– Tout est possible.

– Broderick entreposait encore des marchandises ici jusqu’à récemment ?

– Oui, dans ce bâtiment et dans un autre, tout neuf, au bord de la route. C’est tranquille, ajouta-t-il en pivotant lentement. Le coin est désert. La nuit surtout. C’est pas exactement une voie fréquentée.

– Et Stansted, c’est à quelle distance ?

– Cent quatre-vingt-seize kilomètres zéro cinq. Durée estimée du trajet : une heure vingt-sept. Les merveilles de la technologie moderne, conclut Cormack.

– Vous avez parlé à Broderick ?

– Pas encore. Mais il a une maison à côté de Cublington, à quelques kilomètres à l’ouest d’ici. Si on lui rendait une petite visite ?

OceanofPDF.com