Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 13 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 13

13

Sans trop d’espoir, Cordon, qui par chance n’avait pas jeté le bout de papier que Maxine avait fourré dans sa main, se rendit à la dernière adresse connue de Letitia à Londres. À quelques minutes à pied de l’endroit où elle était morte.

La pluie tombait, presque invisible sur fond de ciel gris pâle. Les pavés luisants glissaient sous ses pieds.

Il se trouvait au milieu d’une rue résidentielle, où toutes les maisons étaient traversantes, autrefois cossues, aujourd’hui miteuses. Les deux étages supérieurs de celle qu’il examinait avaient brûlé. Assez récemment. La charpente noircie, des plumets de suie sur la brique. De près, on sentait encore une vague odeur de bois carbonisé dans l’air.

Cela remontait à quelques jours seulement, dans ce cas. Au moment de la mort de Maxine Carlin ou juste après.

Au rez-de-chaussée, les fenêtres avaient été barrées par des planches. Celles du demi-sous-sol couvertes de vieilles plaques de tôle. Les poubelles devant la maison débordaient. Plusieurs matelas calcinés et un cadre de lit cassé en équilibre précaire contre le mur. Une enseigne avait été partiellement retirée de la vitre au-dessus de la porte d’entrée. Dessus, les traces d’une inscription ancienne, témoignage d’une autre vie : Bentinct Hotel. Chambres. Bed & Breakfast.

La maison avait dû renoncer à sa fonction hôtelière depuis un bout de temps, soupçonnait Cordon.

Une double rangée de sonnettes, avec à côté des étiquettes pâlies ne portant aucun nom. S’appuyant d’une main contre la porte, il souleva le rabat de la boîte aux lettres et jeta un coup d’œil à l’intérieur.

– Y a plus personne. Ils ont fichu le camp et bon débarras. Ils ont mis le feu avant de se barrer. Si quelqu’un avait pas réagi tout de suite, toute la rue y passait.

Cordon avait remarqué l’homme un peu plus tôt : ancien boxeur, ancien lutteur, des cicatrices autour des yeux, les muscles flasques. Devant lui, sans laisse, son chien entrait et sortait des jardins, fouillait dans les poubelles.

– C’était sérieux, alors ?

– Je veux. Une demi-douzaine de camions de pompiers, peut-être plus, en pleine nuit. Si c’est pas assez sérieux pour vous, je sais pas ce qu’il vous faut.

– Ça remonte à quand ?

– À peine une semaine.

– Des blessés ? Des gens coincés à l’intérieur ?

L’homme s’approcha.

– Justement. Avant, ça arrêtait pas, les allées et venues. Que des gars. Une maison, c’est sûr.

– Une maison close ?

– Appelez ça comme vous voulez. Jamais vu le même visage deux fois. Puis l’incendie, les pompiers qui débarquent, la police et, à part les cafards, la baraque est vide. Ils voulaient récupérer le fric de l’assurance ou alors ils ont fait le ménage avant de se faire choper. De toute façon, il suffit de quelques pipes pour que les flics regardent ailleurs.

– Et les gens qui habitaient sur place ? Ceux qui géraient le lieu, vous avez une idée de ce qui leur est arrivé ? Où ils sont allés ?

– Pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?

À la pointe d’agressivité dans la voix de l’homme, le chien s’était mis à gronder. Son maître jura sans conviction et lui donna un coup de pied dans les côtes.

– Je cherche quelqu’un. Une amie. Elle a peut-être travaillé ici à une époque. Letitia Carlin. Trente ans environ, sans doute rouquine. Elle se faisait aussi appeler Rose.

– Elle aurait pu s’appeler Marie-Madeleine que j’en saurais pas plus. Elles restaient entre elles.

– Vous ne vous souvenez pas d’avoir vu quelqu’un lui ressemblant ?

– Vous perdez votre temps, désolé.

Cordon le regarda faire demi-tour et s’éloigner. Il pleuvait toujours, une bruine régulière qui glissait sur ses épaules et dans son dos.

– Alors, qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? demanda Kiley.

Ils étaient assis chez lui, le piano de Mose Allison et sa voix aux intonations du sud des États-Unis couvrant à peine les bruits de la circulation, les moteurs qui accéléraient et ralentissaient, en direction du nord, vers Muswell Hill et Finchley Central, à l’heure de sortie des bureaux.

À son arrivée, Kiley lui avait lancé une serviette, prêté un pull sec et servi un whisky qu’il avait posé à portée de sa main droite.

– Le père. Il est censé tenir une librairie du côté de Hastings. Il en tenait une, en tout cas.

– Tu penses aller y faire un saut ?

– Peut-être.

– Une heure de train. De Victoria, je crois. Ou de Charing Cross, je ne me souviens plus. Puisque que tu es là, ce serait dommage de ne pas y faire un tour.

Cordon savait qu’il avait raison. Après avoir quitté la maison où, selon Maxine, Letitia aurait vécu et travaillé, il s’était arrêté au poste de police du quartier où il était tombé sur un sergent en uniforme de son âge, suffisamment loquace. L’endroit avait été signalé, on soupçonnait qu’il abritait des activités que réprouvait la morale, mais on n’avait pas de preuves. Pas assez pour faire condamner ni même traduire en justice qui que ce soit. Et sinon, oui, la thèse de l’incendie volontaire n’était pas exclue, cependant on n’avait rien de concluant dans le compte rendu préliminaire. Certainement pas de quoi engager des poursuites, s’ils parvenaient à s’y retrouver dans l’écheveau administratif qui entourait l’identité des propriétaires. Pas de victimes, en effet. La maison semblait avoir été vidée avant le sinistre.

Cordon songea qu’il serait mieux à Newlyn, à faire son possible pour donner une belle image de la police de proximité.

– Tout à l’heure, on peut aller faire un tour, dit Kiley. Il y a un pub à Kentish Town, l’Oxford. Parfois, il y a du jazz à l’étage. Et on mange correctement au bar. On peut essayer, si ça te tente.

– Pourquoi pas.

Le guitariste, originaire d’un quelconque pays européen, faisait des bruits de chat ébouillanté. Assis derrière un ensemble composé de cinq cymbales, trois toms et d’une grosse caisse qui semblait empruntée à un kit pour enfant, le batteur cognait avec entrain, dans un univers polyrythmique où il vivait manifestement seul. Il n’y avait que le pianiste perché derrière un clavier électrique qui semblait conscient de l’existence de notions démodées comme la mélodie et l’air. C’était une chose d’admirer Eric Dolphy et une certaine forme de délire, songea Cordon, mais ces mecs étaient carrément à côté de la plaque.

Par bonheur, le rez-de-chaussée leur redonna foi en la vie. On y servait une excellente Sussex Old Ale de la brasserie Harveys de Lewes, riche et sombre. Quant au steak et au filet d’agneau, ils étaient tous deux tendres et goûteux, d’une belle couleur rosée. Environ une heure avant la fermeture, Kiley appela Jane pour lui proposer de les rejoindre, ce qu’elle accepta. Brune, les traits fins, un rire franc et ouvert, des mains qui s’immobilisaient rarement, soulignant ceci, démontrant cela. Cordon, qui appréciait sa compagnie, l’imaginait très bien devant une classe. Lorsque Kiley et elle partirent ensemble à la fin de la soirée, le laissant avec la clé de l’appartement, il éprouva un regret qu’il eut du mal à analyser.

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