Lignes de fuite
Chapitre 35
35
Ils restaient sur le qui-vive, aux aguets dès qu’une voiture approchait, dès qu’ils entendaient des voix inconnues, dès qu’un véhicule s’engageait sur le chemin. Néanmoins, ils avaient trouvé une forme de train-train. Letitia était la plus apathique. Elle était sujette à des crises d’abattement que seule la bonne humeur persistante de son fils parvenait à apaiser.
Kiley avait contacté le frère d’Anton, Taras, comme on le lui avait demandé. Il l’avait retrouvé dans un hôtel Ibis, à la sortie de la M6, au nord de Preston. Puis il appela Cordon pour faire son rapport.
Anton avait beaucoup de soucis, selon Taras, désireux d’expliquer la conduite de son frère. Les affaires, ça n’allait pas toujours comme on voulait. Il n’avait pas donné plus de détails. Et cette histoire avec Letitia et l’enfant… Taras aimait beaucoup Letitia, mais elle avait tort. Prendre un fils à son père, la chair de sa chair.
Taras avait serré le bras de Kiley.
– Dans notre pays, en Ukraine, c’est lien très important. La famille. Le père et le fils. C’est sacré, vous comprenez ? Ici, en Angleterre, peut-être c’est différent. Mais pour nous, pour Anton… Et Letitia, pourquoi elle fait ça ? Elle croit qu’elle peut se cacher éternellement ? Et vous, vous savez où elle est. Où ils sont, elle et le garçon.
Kiley avait secoué la tête.
– Vous devez savoir.
– Pas exactement.
– Et l’homme avec elle…
– L’homme avec elle ?
– Cet homme, c’est son amant ?
– Non.
– Vous êtes sûr ?
Kiley acquiesça
– Alors, pourquoi ?
– C’est un ami.
– Un idiot.
– Peut-être.
– Vous savez où ils sont, répéta Taras.
– Elle veut être certaine qu’il ne lui arrivera rien. Si elle revient. Qu’ils ne risquent rien, elle et le petit. Elle veut savoir si Anton est prêt à discuter. À discuter raisonnablement.
– Bien sûr.
– Il faudra faire appel à un avocat.
– Pas d’avocat. Il n’aime pas les avocats.
– Il faudra trouver un accord. Qu’ils aient tous les deux un accès égal à l’enfant.
– Égal, non. Il n’acceptera jamais. Danya est son fils.
– Un accès égal et un arrangement financier pour l’éducation du petit. Les détails, on verra après.
Chaque fois, Taras secouait la tête.
– On m’a dit que vous étiez un homme sensé. Un homme généreux. Quelqu’un à qui on pouvait se fier.
Taras plia les doigts de ses deux mains, fit craquer les articulations.
– Je vais lui parler. À mon frère. Je vois ce que je peux faire. Je vous tiens au courant.
– Merci.
– Mais pas de promesse.
– Je comprends.
– Qu’en penses-tu ? demanda Cordon, une fois que Kiley eut terminé.
– Le plus probable, à mon avis ?
– Oui.
– Je dirai que, tôt ou tard, Anton se laissera convaincre. Ou fera semblant, en tout cas. Il acceptera ses conditions, puis, dès qu’il les aura récupérés, il reviendra sur toutes ses promesses. D’ici là, je ferais gaffe.
– Tu es un vrai copain, Jack.
– Attends de recevoir ma note.
Cordon décida que c’était une plaisanterie et croisa les doigts. Il était conscient que Kiley avait déjà fait plus qu’il ne pouvait espérer. S’il finissait par l’envoyer balader, il ne pourrait s’en prendre qu’à lui-même.
– Dès que j’ai des nouvelles de Taras, je t’appelle.
Ils attendaient toujours.
Dans la cuisine, par comparaison avec Letitia, Cordon avait l’impression d’être Bocuse et Brillat-Savarin réunis.
– Le Cordon bleu est aux fourneaux ? plaisanta Letitia, qui sortait de la salle de bains et traversait la cuisine, enroulée dans une serviette qui glissa légèrement avant qu’elle ne disparaisse dans sa chambre.
Il retournait à l’aide d’une fourchette les saucisses qu’il faisait revenir avec des oignons, deux feuilles de laurier et un peu de fenouil. Dès que les pommes de terre seraient cuites, il les écraserait avec du lait et du beurre. Il versa une rasade de vin rouge sur les saucisses, une autre dans la sauce qu’il laissait épaissir dans une petite casserole à côté.
– Vous feriez un mari idéal, affirma Letitia lorsqu’elle reparut. On ne vous l’a jamais dit ?
– Pas récemment.
Elle goûta le vin dans le verre de Cordon. Puis, avec une expression approbatrice, elle s’en servit un.
– Tu peux appeler Danny. Le dîner est presque prêt. Il est collé devant la télé.
Trois quarts d’heure plus tard, les assiettes pleines au début du repas étaient presque vides. Même Danny avait englouti deux énormes saucisses et une bonne louche de purée noyée dans le jus. Il n’avait laissé que les oignons dans un coin.
– Ne me dites pas qu’il y a de la tarte aux pommes en dessert ? demanda Letitia.
– Désolé, non.
– On a quelque chose ?
– Des poires. Du fromage.
– Quel genre de fromage ?
– Du chèvre.
Elle mit deux doigts dans sa bouche et fit mine de vomir, à la plus grande joie de Danny dont le rire se transforma en une quinte de toux qui lui amena les larmes aux yeux.
Cordon fit la vaisselle et Letitia l’essuya, après avoir mis Danny dans son bain.
Il ouvrit une seconde bouteille de vin.
Letitia lava les cheveux de son fils, les rinça et les sécha avec une serviette. Puis elle l’embrassa et le coucha. Elle lui lut une histoire puis une autre jusqu’à ce que ses paupières se ferment. Elle l’embrassa encore, doucement, puis le regarda dormir un moment et sortit de la chambre sur la pointe des pieds, refermant la porte sans bruit.
Elle ne voulait pas le perdre, quoi qu’il arrive.
Un mince croissant de lune brillait dans le ciel, des étoiles pâles. Blottie dans l’encadrement de la porte, Letitia frissonna et alluma une cigarette. Cordon se tenait entre la maison et la grange, les yeux en l’air. Son père lui avait appris comment s’appelaient les constellations, mais aujourd’hui, même s’il reconnaissait leurs différentes formes, il n’aurait pu en nommer aucune, hormis Orion.
Et après, quelle importance ? se dit-il. Pourtant, il avait l’impression de trahir son père, de renier tout ce qu’il représentait, ce qu’il était.
– Vous avez pas un fils quelque part ? lui avait demandé Letitia l’autre jour. En Afrique du Sud ? Ou en Australie ?
Il n’avait pas répondu.
Sa cigarette brillait dans l’obscurité derrière lui.
– Danny dort ?
– Je pense, oui.
Elle crut qu’il allait s’arrêter à la porte, mais il passa à côté d’elle et rentra.
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