Lignes de fuite
Chapitre 54
54
Après avoir vu Letitia, la première pensée de Cordon fut qu’il était temps de rentrer en Cornouailles et de mettre la plus grande distance possible entre eux. Fini. Il avait promis à Kosach qu’il n’insisterait pas. Affaire classée. Sauf qu’il n’y avait jamais eu d’affaire, pas au sens officiel du terme. Et de quel droit avait-il enquêté dessus, de toute manière ?
Une femme dont la vie s’était achevée sous une rame de métro. Par accident ou non, il ne le savait toujours pas et ne le saurait sans doute jamais. Une autre qui avait disparu. Mais en fait pas vraiment, parce qu’elle avait choisi de disparaître. De se mettre dans une situation impossible. Et c’était là qu’il était arrivé, maladroit, lent, fermant les yeux quand il aurait dû les ouvrir. Pataugeant hors de sa juridiction, sans savoir où il allait. Il s’était laissé entraîner, s’était jeté tout seul dans une histoire dont il n’avait jamais bien pris la mesure. Une dispute d’ordre privé entre Letitia et son mari, s’il l’était réellement, dans laquelle il n’était guère plus qu’un pion.
Qu’avait-il fait en fin de compte ? Qu’avait-il réussi ? Si ce n’était voler au secours d’une femme qui ne voulait pas être secourue.
Pourtant, il était toujours là.
Morose, il traînait chez Jack Kiley, parlant peu ou pas du tout. Il passa quelques longs après-midi dans des bars déprimants au fin fond de Kentish Town, repu d’autoapitoiement et de mauvaise bière.
– Viens, dit Kiley, un jour en fin de journée. Je sais ce qu’il te faut.
Ils prirent le métro aérien de Gospel Oak à Leyton Midland Road et se joignirent à la foule qui se dirigeait vers les projecteurs de Brisbane Road. Leyton Orient contre Dagenham & Redbridge, un match local. Des cris et des rires bruyants. Des stands qui vendaient des hamburgers, des saucisses et des bacon rolls : l’odeur sucrée des oignons frits dans la brume du crépuscule. Ils s’installèrent en haut de la tribune centrale, à l’instant où on annonçait les équipes, juste avant l’entrée sur le terrain. Kiley pensa à l’époque lointaine où lui aussi attendait dans le couloir, l’estomac noué par l’impatience, les paumes moites et glacées.
Quand ils apparurent, la foule se leva, les supporters des deux camps scandant le nom de leur club et applaudissant, tandis que les joueurs sautillaient, s’étiraient, décontractaient leurs muscles raides, rejoignaient leur poste, guettant fébrilement le coup de sifflet qui relâcherait la tension.
Au moins, Kiley était désormais capable de suivre un match sans avoir envie de frapper dans le ballon ou de se redresser pour faire une tête, sans avoir l’impression de sentir chaque tacle. À côté de lui, Cordon se laissait prendre peu à peu et poussait des oh et des ah en chœur avec le reste du stade, tandis que l’action se déplaçait rapidement sur le terrain, tirs tantôt ratés, tantôt arrêtés, et que l’arbitre se faisait copieusement huer, pour des hors-jeu signalés à tort ou des penalties refusés.
À la mi-temps, il y avait un partout. L’équipe qui recevait dominait le jeu, mais de très peu. Un quart d’heure avant la fin du match, le score était toujours identique et ce n’était pas faute d’avoir essayé de marquer.
– Ils vont y arriver, affirma Kiley. Tu vas voir.
À la quatre-vingt-septième minute, Charlie Daniels monta en attaque pour rattraper une volée, esquiva le défenseur, courut vers la ligne, la cage droit devant, et fit une passe puissante au buteur qui plongea et d’un coup de tête, envoya le ballon dans le filet, tandis que le gardien s’étalait de tout son long.
Le stade en délire.
Fin de partie.
Ils les attendaient devant l’appartement. Deux hommes dans une voiture garée le long du trottoir, entre le supermarché incendié et l’école. Le type de la SOCA qui avait cuisiné Kiley la dernière fois, en costume d’agent d’assurance escorté d’un acolyte en jean et blouson de cuir, peut-être son garde du corps, au cas où les choses tourneraient mal.
– Je parie que ce n’est pas une coïncidence, lança Kiley.
– Je crains que non.
– Et je suppose que vous préférez qu’on parle à l’intérieur ?
– Si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
Il ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’ils passent leur chemin, songea Kiley. À ce que Cordon ne l’ait jamais entraîné dans cette histoire.
Il sentait le plus costaud observer Cordon dans l’escalier, comme s’il pensait qu’il allait tenter de s’échapper, et s’apprêtait à lui sauter dessus.
– Charlie Frost, se présenta l’homme de la SOCA, une fois dans le salon.
Son compagnon resta anonyme.
Il y avait juste assez de sièges pour tout le monde. L’hospitalité de Kiley commençait et s’arrêtait là.
– Lorsque nous avons parlé des raisons pour lesquelles vous vous intéressiez à Anton Kosach, vous m’avez menti, déclara Frost en s’adressant à Kiley.
– Mentir, c’est un grand mot.
– Un nom qui était apparu dans une affaire, mais de manière anecdotique, ce n’est pas ce que vous avez dit ? Rien de plus.
– La situation a changé.
– Il semblerait.
Frost se pencha pour prendre quelque chose dans sa mallette. Peut-être allait-il essayer de leur vendre une assurance après tout, songea Kiley. En fait, il en sortit un iPad, l’alluma et il ouvrit un fichier.
– Voilà. Regardez ça.
La première photo montrait Taras Kosach qui pénétrait dans le restaurant ukrainien de Caledonian Road, puis on voyait Kiley et Cordon arriver et repartir, le second en levant la tête vers un appareil dont il ignorait l’existence.
Ensuite, Taras avec un autre homme, plus tard dans la même journée – on pouvait lire la date et l’heure en bas de l’écran –, tous les deux fumant devant la porte. Taras et son frère Anton.
Puis un extrait de vidéo : un chemin désert, abrité du soleil. Plusieurs secondes sans rien, jusqu’à l’apparition d’une automobile sombre qui roule vers la caméra, la dépasse, un visage dans l’ombre à la fenêtre arrière.
Arrêt sur image.
Zoom.
Cordon qui regarde dehors.
– Vous reconnaissez l’endroit ? L’occasion ? demanda Frost.
Cordon hocha la tête sans rien dire.
Une série de clichés, pris en succession rapide à l’aide d’un téléobjectif. Cordon se dirige vers la maison, les gorilles de Kosach en col roulé noir l’attendent, le fouillent. La porte d’entrée s’ouvre. Anton Kosach, le bleu ciel de sa chemise surexposé, presque blanc. Et plus rien.
– Nous n’avons pas pu nous approcher autant que nous l’aurions souhaité. On ne pouvait pas prendre le risque d’alerter la cible, voire de provoquer sa fuite. Mais c’est bien vous, monsieur Cordon, qui rendez visite à M. Kosach ? Je ne me trompe pas ?
– Bien sûr que c’est moi.
– Et quel était le but de cette visite, si je puis me permettre ?
Pas de réponse.
– Je pose la question, car, à ma connaissance, la juridiction de la police du Devon et de la Cornouailles ne s’étend pas aussi loin ?
Son arrogance commençait à irriter Kiley.
Rien dans l’expression de Cordon ne trahissait ce qu’il pensait.
– Monsieur Cordon ?
– Je rendais visite à un de mes amis, déclara-t-il enfin d’une voix blanche.
– Anton Kosach est de vos amis ? C’est ce que vous êtes en train de nous dire ? Anton…
Il leur raconta. Avec la précision monotone d’un rapport que l’on fait à un supérieur, ce qui, d’une certaine manière, était le cas. Letitia. Sa mère. Danya. La rupture apparente de Letitia avec Kosach et ses efforts pour la récupérer. Il ne mentionna pas ce qu’elle faisait quand Kosach était son employeur – le bordel, le centre d’hébergement – ni les choses qu’il n’avait pu que deviner.
Frost écouta avec intérêt, sans presque jamais quitter des yeux le visage de Cordon. Son compagnon semblait plus distrait, blasé même, comme si rien de tout cela n’avait d’importance et qu’il attendait que ce soit fini.
Kiley se leva, s’étira et proposa du thé ou du café, malgré l’heure tardive.
– L’enquête sur Kosach touche au but, déclara enfin Frost. Rien d’étonnant à ce que nous nous intéressions à toutes les nouvelles personnes qu’il rencontre. Ainsi que vous avez pu le constater, ajouta-t-il en désignant l’iPad. Et nous étions un peu intrigués par ce qu’il pouvait y avoir entre vous. Mais après les vérifications d’usage…
Il sourit, puis reprit :
– Pas de dépense extravagante, pas de gros versement inexpliqué sur vos comptes respectifs…
Cordon cligna des yeux, Kiley se hérissa, mais se tut.
– … Et votre récit recoupe plus ou moins ce que nous savions déjà. Je dirai même qu’il ajoute une touche de grâce ici et là, et je vous en remercie, monsieur Cordon. Mais je dois vous demander de ne plus vous approcher d’Anton Kosach et de ne plus essayer d’entrer en contact avec lui.
Il s’était levé, son gorille à ses côtés.
– On ne veut pas de vague, rien qui puisse l’alerter. Vous savez ce que c’est.
Devant la porte, il se retourna.
– Et le match de ce soir, qui a gagné ?
– Leyton Orient, répondit Kiley. D’un seul but.
Frost hocha la tête.
– En ce qui me concerne, je préfère Tottenham.
Je l’aurais parié, pensa Kiley.
De la fenêtre, il les regarda grimper dans leur voiture et disparaître.
– Je m’excuse de t’avoir embarqué là-dedans, Jack, dit Cordon.
Un peu tard, songea l’autre. Il alla chercher deux bières au frigo.
– Laisser tomber, ne plus t’en mêler… tu t’en sens capable ?
Cordon fit sauter l’opercule de la boîte.
– J’ai pas vraiment le choix, je crois.
Il revit Letitia, qui serrait son fils dans l’escalier, aucune trace d’émotion sur le visage, ne révélant rien.
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