Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 20 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 20

20

« Puisque tu es là, ce serait dommage de ne pas y faire un tour », avait dit Kiley au sujet de la librairie que tenait le père de Letitia à Hastings. En plus, la mer manquait à Cordon, même s’il l’avait quittée il n’y avait pas si longtemps. L’odeur, perceptible de la gare, l’attira vers le bord de l’eau.

Il déambula entre les baraques à frites et les pizzerias, les galeries de jeux et les panneaux qui invitaient le chaland à s’embarquer pour l’Aventure des contrebandiers ou le Monde sous-marin, et continua en direction d’East Cliff, jusqu’à une plage de galets où étaient échoués des bateaux de pêche rouges, bleus et vert vif, abrités de la route par une rangée d’étroites et hautes maisons en bois noires où l’on entreposait autrefois les filets.

Longeant les bateaux, Cordon humait l’air, écoutait le cri des mouettes, sentait rouler les cailloux sous ses chaussures. Cet endroit, la côte sud, devait plaire à Letitia, pensa-t-il, et lui rappeler les petites choses – peu nombreuses, c’est vrai – qui devaient lui manquer quand elle était loin de sa ville natale. Un peu plus près de Penzance que Finsbury Park.

Il s’assit.

Il revit le visage de Letitia. Pas comme la dernière fois, quand il les avait croisées, Maxine et elle, pimpantes pour une soirée en ville, ou ce qui là-bas passait pour la ville. Non, c’était Letitia à seize ans, sexuellement majeure, comme elle l’avait dit elle-même ; la Letitia qui s’était introduite chez lui avec la clé qu’elle utilisait pour promener le chien, chez lui et dans son lit, où, emporté par ses rêves et ses fantasmes, Cordon, qui avait reconnu la chaleur bien réelle de la chair juste à temps, l’avait repoussée, se précipitant dans la salle de bains, la main devant son sexe dur, son sexe trop humain, pour s’asperger la figure d’eau froide. La Letitia qu’il avait vue alors dans le miroir derrière lui, mi-moqueuse, mi-vulnérable, blessée d’avoir été rejetée.

Après cet épisode, ça n’avait plus jamais été pareil entre eux. Pourtant, le souvenir remontait parfois, importun, le prenait par surprise, et il se sentait toujours tiraillé entre le désir et la honte.

Il ramassa un galet et le soupesa. Un ricochet, deux. Il se détourna avant qu’il ne s’enfonce dans l’eau.

Il quitta la plage et traversa la route pour se diriger vers la vieille ville.

La boutique était coincée dans un écheveau de ruelles, l’enseigne au-dessus de la porte peinte en violet délavé : Clifford Carlin, Libraire. Antiquités et Occasions. Deux cartons bloquaient en partie l’entrée : Tous les livres à 10 pence. À l’intérieur, des livres du sol au plafond, sur tous les murs. Hautes bibliothèques remplies d’éditions de poche, organisées par genre, formant un dédale de travées.

Cordon tenta de se repérer et s’approcha d’une importante sélection de romans sur l’Ouest américain : Jubal Cade, Herne the Hunter, Apache, Edge. Comment s’appelait cet auteur que son père aimait tant ? Louis L’Amour ? Toute la collection semblait là. Et il y en avait un autre, il en était sûr. Oakley quelque chose. Oakley Hall ?

Au fond, près de la fenêtre, se trouvait une section enfants, avec des petites tables et des chaises en plastique, des crayons de couleur dans d’anciennes boîtes à café, des feuilles de papier pour dessiner, des vieux exemplaires de Beano disposés en éventail. Deux ados gothiques examinaient le rayon médecine alternative et psychothérapie, tandis qu’un jeune homme à l’air concentré, la tête inclinée sur le côté, passait en revue les livres sous l’intitulé Science-fiction et Fantasy.

De la musique s’échappait d’un lecteur de CD en piteux état, perché au sommet d’une tour d’encyclopédies à l’équilibre précaire. Guitares nasillardes, basse rythmée, voix frénétiques. Du rockabilly ? Est-ce que c’était ça ? Cordon jeta un coup d’œil à la pochette rouge du CD au passage. Charlie Feathers. Il n’était guère plus avancé.

Carlin – il présumait qu’il s’agissait de Carlin – discutait avec un client chargé de sacs en plastique qui semblaient contenir toutes ses possessions. Cheveux longs attachés en queue-de-cheval, bouc, tee-shirt délavé de la tournée 1976 des Rolling Stones. La petite soixantaine, peut-être un peu moins. Une dizaine d’années de plus que lui.

Voyant que le libraire était occupé, Cordon retourna aux romans de western. Il parvint à dénicher un Oakley Hall. Pas Warlock – il se souvenait du titre à présent – que son père avait lu, non pas une, mais plusieurs fois et dont on avait tiré un film, L’Homme aux colts d’or. Non, là, il s’agissait d’un livre de poche de quelque trois cents pages : Separations. Un canyon sur la couverture, des parois abruptes qui plongeaient dans une eau bleu-gris.

Il l’ouvrit au début et s’arrêta sur la première phrase.

Lorsque Mary Temple lut dans l’Alta California qu’on avait vu une

femme blanche dans un village indien du territoire de l’Arizona, elle sut

que c’était sa sœur.

Tant d’histoires, réelles ou inventées, commençaient ainsi, par une personne qui en cherchait une autre. Une quête. Il referma l’ouvrage et le déposa sur le comptoir. L’homme aux sacs partait justement.

– Deux cinquante ? demanda Cordon.

– Si c’est ce qui est écrit dessus.

– Les autres sont moins chers.

– Parce qu’ils sont moins bons.

Quelque chose brilla dans la bouche de Carlin quand il sourit, un éclat doré.

Cordon lui tendit un billet de cinq livres et attendit sa monnaie, la paume ouverte.

– Votre fille.

– Pardon ?

– Votre fille.

– Qui vous dit que j’ai une fille ?

– Rose. Letitia.

Carlin lâcha les pièces.

– Qui êtes-vous ? Vous êtes de la police ?

– Un ami, plutôt.

– De Letitia ?

Cordon hocha la tête.

– C’était une idée à vous. Le nom. C’est ce qu’elle affirmait, du moins.

– Ça lui allait bien. À l’époque, en tout cas.

– Joie et bonheur.

– C’est ce que ça veut dire, oui. Je n’ai jamais aimé le prénom Rose. C’est sa mère qui l’avait choisi, pas moi.

Il le laissa, le temps de vendre aux gothiques un ouvrage sur la nécromancie antique et médiévale.

– Vous avez appris pour sa mère ? demanda Cordon. Maxine ?

Carlin hocha la tête.

– Elle cherchait Letitia, c’est sans doute à cause d’elle qu’elle était à Londres.

– Elle était censée venir ici, vous savez ? Juste après le Nouvel An. Elle a appelé pour dire qu’elle prenait le train. Et plus rien. Jusqu’à il y a deux jours. J’ai reçu une carte postale. Attendez, je l’ai quelque part.

Il fouilla dans les tiroirs du bureau.

– Un bled du Lake District. Voilà. Keswick.

Cordon examina une photo de lacs et de montagnes aux couleurs artificielles. Une écriture en pattes de mouche, des bises, un nom.

– Elle travaille dans un hôtel, c’est ce qu’elle prétend.

– Pourquoi là-bas ?

– Pourquoi pas ? Letitia n’en fait qu’à sa tête. Ne vous fatiguez pas à chercher une raison.

– Vous n’êtes pas inquiet, alors ?

– Non, enfin, je l’étais un peu quand même. Mais maintenant que j’ai eu de ses nouvelles… Elle a toujours été comme ça, dit-il en haussant les épaules. Même quand elle était haute comme trois pommes. Têtue. Elle ne pliait jamais. Plutôt rompre. Et maintenant qu’elle est majeure, il n’y a rien à faire. Ici aujourd’hui, ailleurs demain. Surtout ailleurs, ajouta-t-il avec un bref sourire.

Il regarda le livre que tenait Cordon.

– Vous avez besoin d’un sac ou…

– Non merci, ça ira.

– Vous êtes venu pour la journée ?

– Oui, on peut dire ça.

– Si Letitia appelle, ce qui est peu probable, mais au cas où, je lui dirai que vous avez demandé de ses nouvelles.

Cordon sortit une carte de visite et la posa sur le comptoir.

– Vous êtes de la police. J’avais raison.

Cordon haussa les épaules.

– De la police et loin de chez moi.

Peut-être trop loin, songea-t-il.

– Bonne lecture.

– Merci.

Charlie Feathers chantait toujours lorsqu’il franchit la porte, entonnant le refrain de We’re Getting Closer to Being Apart.

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