Lignes de fuite
Chapitre 24
24
Vingt-quatre heures. Warren Cormack tint parole. Ils se retrouvèrent, comme il l’avait suggéré, dans les jardins de Victoria Tower, un peu après le Parlement, au-dessus de la Tamise. À marée basse, les mouettes cherchaient à manger sur une étroite bande boueuse jonchée d’ordures. New Scotland Yard était à quelques minutes à pied, une promenade plutôt agréable, sous un lavis de nuages vaporeux, un vernis bleu pâle.
Cormack était plus jeune que sa voix, pas si abrupt. Visage mince, costume bien coupé, chemise blanc cassé, cravate gris perle, moins de trente-cinq ans.
– Ça vous va ? demanda-t-il, indiquant un banc face au fleuve, Lambeth Palace et St Thomas’ Hospital sur la rive opposée.
– C’est parfait.
– Il n’y a pas trop de passage, en général.
– Un refuge ?
– Si on veut.
Assis, il desserra un peu sa cravate, un bras replié derrière le dossier du banc. Il la faisait attendre. Deux corbeaux déplumés les regardaient. L’un d’eux abandonna son compère pour sautiller dans leur direction, s’approcha étonnamment près, puis repartit.
– Jamie Parsons, dit-il enfin. Les photos que vous avez envoyées. Aucun doute.
– Il est connu chez nous ?
– Indirectement. C’est pour ça qu’il n’est pas apparu sur votre radar. Du menu fretin. Il bossait pas mal pour un certain Gordon Dooley, qui, lui, nous intéresse beaucoup.
– Dooley ?
– Un dealer, un gros. Il a des contacts tout le long de la côte sud : Margate, Brighton, Portsmouth, Southampton. Jusqu’à récemment, il se fournissait aux Pays-Bas, Rotterdam, mais depuis que les douanes sont parvenues à couper cette filière, pour l’instant en tout cas, il doit chercher à s’approvisionner ailleurs. On n’a aucune preuve concrète, néanmoins on pense qu’il est à l’origine d’une série de razzias sur les exploitations de cannabis du sud-est. La dernière, c’était dans l’Essex, les dépendances d’une ferme abandonnée, près de Manningtree. Avant ça, une chapelle désaffectée à la sortie de Great Yarmouth. Rien que ces deux-là, plus de deux mille plants volés, ça va faire environ cinquante tonnes de cannabis à vendre.
– Et ces plantations, qui est derrière ?
– Difficile à dire avec précision. Les ouvriers dans les deux cas étaient en majorité des Chinois entrés illégalement sur le territoire, qui parlaient à peine l’anglais. Ils ont été salement malmenés. On en a retrouvé certains ligotés avec du fil de fer. Terrorisés. De toute manière, ils ne pourraient pas nous apprendre grand-chose, même s’ils le voulaient. Mais ce trafic, ce qui n’est pas encore entre les mains de Dooley et consorts, est le pré carré des gangs mafieux d’Europe de l’Est. La Turquie, l’Albanie.
Un bateau touristique passa devant eux, se dirigeant vers Tower Bridge et la Barrière de la Tamise, quelques téméraires sur le pont, emmitouflés dans leurs écharpes et leurs polaires, la voix du guide déformée par le vent.
– Ce Dooley, s’il est impliqué, il ne devait pas faire ces raids tout seul ?
Cormack secoua la tête.
– Son royaume, c’est le sud de Londres. Son territoire. S’il a besoin de gros bras, c’est là qu’il recrute. Et les volontaires ne manquent pas, quand il y a de la castagne à la clé. Surtout s’il y a un bon pactole à l’arrivée. Deux ou trois complices connus, quelques parasites.
– Dont Parsons.
– Dont Parsons.
– Et Aaron Johnson.
– Peut-être. On est en droit de le supposer. Mais on ne peut pas l’affirmer. À ce stade, rien n’indique qu’ils s’étaient déjà vus avant Camdem. Rien qui les relie, si ce n’est un goût commun pour Ronny Jordan.
– Et Terry Martin ?
– Vous cherchez un lien ?
– Peut-être.
– Une raison particulière ?
Karen lui parla du meurtre de Petru Andronic et de ses soupçons concernant Martin.
– Ma foi, c’est un nom qui ne nous est pas inconnu, mais surtout à cause de ses relations.
– Quelles relations ?
Cormack sourit, changea de position sur le banc.
– Écoutez un peu ça. Un des durs qui bossent pour Dooley est sorti de prison un mois avant le raid de Manningtree. Il avait été condamné après avoir esquinté un type qui avait du retard sur les paiements qu’il devait à Dooley. Il l’avait laissé avec un éclatement de la rate et je ne sais combien de côtes brisées.
– Attendez, je sais : Carter.
– Mad Max en personne.
– Le lien entre Martin et Dooley ?
– L’un des liens, en tout cas.
– Dans quelle mesure Martin serait mêlé au sale boulot de Dooley, à votre avis ?
– Difficile à dire. Tout est possible, de pas du tout à jusqu’au cou. En tant qu’exécutant, c’est probable. Plus que ça…
Il haussa les épaules, baissa la tête.
– Il ne trafique pas lui-même, je présume ?
– Pas à notre connaissance. On s’est demandé à un moment s’il ne cachait pas de la drogue dans ses cargaisons de la Baltique. On a fouillé deux conteneurs : uniquement des habits bon marché sous plastique qui devaient être livrés à des petits magasins et des étals de marché à travers le pays.
Karen passa en revue les possibilités et les variables dans sa tête.
– Comment est-ce que vous voulez qu’on procède ?
– Vous menez votre enquête et vous donnez à votre équipe les informations dont elle a besoin. Nous continuons de surveiller Dooley, peut-être un ou deux autres de ses acolytes. Si on apprend quelque chose d’intéressant, je vous tiens au courant.
– Pareil de mon côté.
– Très bien.
Il se leva et elle l’imita. Un groupe de pigeons ébouriffés fit mine de s’envoler, puis se ravisa.
Karen le remercia sincèrement, ils se serrèrent la main et elle se dirigea vers la station Westminster. Les manifestants qui, d’après ce qu’elle avait compris, avait été évacués de Parliament Square, ne se laissaient pas décourager. Les tentes avaient disparu, plus personne ne dormait à la dure, mais les banderoles foisonnaient. Le capitalisme ne fonctionne toujours pas. Non à la guerre en Afghanistan. Rappelez nos troupes. Et, écrit en grosses lettres, le nombre de victimes croissant de ce qu’un général ou un politicien quelconque avait baptisé sans ironie volontaire Opération Liberté Immuable, un total qui n’en finissait pas d’augmenter, année après année.
Par comparaison, songea-t-elle en slalomant entre les voitures qui avançaient au pas, ses affaires, si graves soient-elles, c’était de la petite bière.
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