Lignes de fuite
Chapitre 38
38
Le battement assourdi de la musique dans l’appartement du dessus réveilla Karen. Elle se retourna, grogna, se redressa sur un coude et alluma le petit réveil sur sa table de chevet. 6 h 03. Qu’est-ce qui leur prenait ? Pendant des semaines, elle n’avait entendu personne, pas le moindre bruit de pas, et voilà que ses voisins avaient décidé de mettre la radio à fond, l’émission matinale de Kiss FM ou de Choice, avec du dubstep reggae pour démarrer la journée sur les chapeaux de roue.
Lorsqu’elle s’assit, elle eut l’impression qu’une balle de squash rebondissait dans tous les sens à l’intérieur de son crâne. Avec une grimace, elle ferma les yeux, s’apprêtant à se lever. Mais à l’instant où ses pieds touchèrent le sol, la musique se tut.
Merci bien.
À pas précautionneux, elle se rendit à la salle de bains, pissa, s’aspergea le visage d’eau froide, sortit deux comprimés de paracétamol de leur plaquette et les avala. La dernière fois qu’elle avait eu une gueule de bois aussi carabinée, c’était le lendemain de l’anniversaire de Carla, en septembre, quand celle-ci avait décidé de leur offrir une imitation de Christina Aguilera à pleins poumons et qu’elle-même avait failli emballer un Black magnifique, un footballeur qui prétendait avoir joué avec Leyton Orient.
Le dernier verre était de trop, dans les deux cas. Pourtant, chez Alex, elle n’avait pas eu l’impression de boire tant que ça.
Elle ouvrit les rideaux et contempla la rue déserte, la file de voitures garées. Un cycliste vêtu d’une veste à bandes réfléchissantes et équipé d’un feu avant clignotant passa à toute allure. Karen posa son front contre la vitre fraîche.
Elle était dans la cuisine et préparait du café, se demandant si elle voulait des toasts, lorsque son portable sonna.
Saleté de téléphone !
La voix de Tim Costello. Des tirs devant un supermarché Tesco à Woodford, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Aux alentours de 4 heures du matin. Un jeune de seize ans qui retirait de l’argent au distributeur. Blessé au flanc, à l’épaule, à l’arrière des jambes. Transporté à l’hôpital de Whipps Cross. Toujours entre la vie et la mort.
– Au distributeur ? C’était un vol, alors ?
– Peut-être, ou une histoire de drogue. La brigade des stups locale le surveillait. Ça bouge pas mal en ce moment. Les guerres de territoires habituelles.
– Ça pourrait être un contrat.
– Possible.
– Des témoins, à cette heure ?
– Personne pour l’instant. Mais des caméras. On vérifie.
– Tiens-moi au courant si on trouve quoi que ce soit.
– Bien sûr.
Elle avait à peine franchi le seuil que son téléphone sonnait de nouveau. Le standard, avec un appel du sergent Barry Morgan, négociateur pour les prises d’otages à la police de Nottingham.
– On a un problème, ici. À Mansfield. Un homme armé qui retient prisonnière une femme enceinte. Vous les connaissez tous les deux, je crois.
Karen soupira.
– Jayne Andrew ?
– Gagné.
– Et Wayne Simon.
– Recherché en lien avec le meurtre de sa compagne et de leur enfant, à la fin de l’année dernière, c’est ça ?
– Oui.
– Vous avez des infos sur lui ? Quelque chose qui pourrait nous être utile ?
– Utile ? Il la harcelait depuis un certain temps. Au travail et chez elle. Je craignais qu’il arrive quelque chose comme ça. J’ai pourtant insisté sur ce point quand je suis venue chez vous, il n’y a pas si longtemps. Lourdement. Mais pas assez, il faut croire.
Morgan ne répondit pas.
– Comment ça va finir, à votre avis ? demanda Karen.
– Difficile à dire. Ces types-là ne sont pas vraiment rationnels. Je lui ai parlé deux fois au téléphone. Sur le portable de la femme. Beaucoup de colère, un discours incohérent. Depuis, il ne décroche plus. On attend qu’il se lasse.
Karen entendit sa propre voix, douce et persuasive : Il ne vous fera pas de mal, je vous le promets.
– J’arrive.
– Je pense pas que ce soit nécessaire.
– S’il se passe quoi que ce soit, appelez-moi à ce numéro.
Karen coupa la communication et, veillant à ne pas bouger la tête trop brusquement, se baissa pour enfiler ses chaussures.
C’était une journée grise. Des nuages ardoise pâle qui annonçaient de la neige. Elle roulait trop vite, utilisant sa sirène et son gyrophare magnétique pour se faufiler dans les embouteillages sur l’autoroute entre Leicester et Nottingham.
Un poste de commandement avait été établi dans un fourgon à soixante-quinze mètres de la porte de l’immeuble, du goudron défoncé et de la pelouse boueuse entre les deux. Les habitants des logements voisins avaient été évacués par précaution, les abords immédiats bouclés.
Barry Morgan accueillit Karen d’une brève poignée de main et l’invita à entrer. Il fit les présentations : le chef du groupe armé et le responsable de l’intervention. Ils lui serrèrent la main à leur tour, puis se remirent au travail. Un plan de l’appartement était affiché contre le pare-brise. Le salon et la cuisine, qui donnaient sur l’avant de l’immeuble, une porte qui s’ouvrait sur un étroit balcon, la chambre et la salle de bains à l’arrière. Des policiers armés étaient déjà en place.
– On les a vus il y a près d’une demi-heure. À la fenêtre du salon. La fille, avec Simon derrière elle, un couteau contre son cou, là, cet enfoiré.
Il pointait deux doigts juste en dessous de l’oreille.
– On aurait dû le descendre à ce moment-là, il était dans notre ligne de mire pendant cinq bonnes secondes, dit le chef de l’équipe armée.
– Pas la peine de prendre le risque de toucher la femme, intervint Morgan. Pas tant qu’il nous reste du temps.
– Mais est-ce qu’il nous en reste ? demanda Karen.
– Ça dépend.
– Quand est-ce que vous lui avez parlé pour la dernière fois ?
– Il y a une heure. Toujours le même délire. Le monde est pourri. On conspire tous contre lui. On veut l’écraser. Surtout les femmes. Toutes des salopes.
– Il n’a rien réclamé ?
– Il s’est contenté de nous menacer. Si on approche de l’appartement, à la moindre tentative de la secourir, il lui tranche la gorge.
– Et si on ne bouge pas ?
– Il lui tranche la gorge aussi, mais plus tard.
Le chef du groupe armé écarta les jumelles qu’il avait devant les yeux et s’adressa à Karen :
– C’est lui qui a tué cette jeune femme à Londres, n’est-ce pas ? À coups de casserole, puis au couteau pour faire bonne mesure. Et sa gamine par la même occasion. La prochaine fois que mes gars l’auront dans leur viseur, laissez-moi donner l’ordre de tirer. Une balle dans la cervelle. C’est tout ce qu’il mérite.
Il se racla la gorge, mais ne trouvant nulle part ou cracher, ravala sa salive.
– Quand on a affaire à des types comme ce Simon, l’eugénisme, c’est peut-être pas une mauvaise chose.
Pendant quelques instants, les autres évitèrent de se regarder.
Puis le bruit d’un hélicoptère qui tournait au-dessus d’eux rompit le silence.
– Vous qui avez discuté avec la fille, vous devez avoir une idée sur elle. Comment vous pensez qu’elle tient le coup ? demanda Morgan à Karen.
Elle se souvint de la jeune femme au visage blafard qui lui avait préparé du thé, lui avait parlé de son compagnon en Afghanistan, de l’enfant à naître. De Wayne Simon.
J’ai peur. Peur qu’il fasse quelque chose. Qu’il me fasse du mal. Qu’il fasse du mal à mon bébé.
– Elle doit en baver. Elle n’est pas forte physiquement. Elle manque de confiance en elle. Et elle avait peur pour elle et l’enfant.
– Pourquoi est-ce qu’il s’est accroché à elle comme ça ?
– Les types comme lui, ils sont attirés par les femmes qu’ils estiment faibles. Ils croient que ce sera plus facile de les dominer, de les modeler. Et quand ces femmes commencent à penser par elles-mêmes, à s’éloigner, ils se déchaînent contre elles parce qu’ils ne savent pas faire autrement.
– Fin de la leçon, dit le chef du groupe armé, pour lui-même autant que pour la compagnie, veillant néanmoins à ce que Karen l’entende.
Personne n’avait vu Jayne Andrew depuis plus de trente minutes à présent, uniquement l’ombre de Simon qui se déplaçait dans l’appartement sans logique apparente.
Karen songea encore à la vaine promesse qu’elle lui avait faite.
Morgan composa le numéro du portable de la jeune femme, celui qui lui avait permis de parler à Wayne Simon un peu plus tôt. Alors qu’il sonnait, il y eut un mouvement soudain derrière les rideaux du salon, la fenêtre s’ouvrit et deux téléphones atterrirent dans l’herbe. Celui de Wayne et celui de Jayne.
– Merde, murmura Morgan, baissant la tête.
– Étape numéro deux, commenta le responsable de l’intervention, non sans une certaine satisfaction.
Morgan attachait déjà son gilet pare-balles. Quelques instants plus tard, il sautait du fourgon, un haut-parleur à la main.
– Wayne, écoutez-moi. Il y a moyen de s’en sortir. Pour tout le monde. Pour vous. Tout le monde peut s’en tirer sans mal, inutile de faire de bêtise. Vous m’entendez ? Vous comprenez ?
Pas de mouvement. Pas de réaction. Pas de réponse.
– Laissez-moi voir Jayne, laissez-la approcher de la fenêtre, seule. Je veux seulement voir si elle va bien. Puis vous pourrez la libérer.
De légers flocons s’accrochaient dans les cheveux de Morgan qui avançait d’un pas à la fois prudent et décidé.
– Personne n’est blessé. Il ne s’est rien passé. Tout ça peut se régler en discutant raisonnablement tous les deux. Vous et moi. Mais d’abord, il faut laisser Jayne partir. Après, on parlera. D’accord, Wayne ? Tout peut s’arranger.
Il n’avait pas terminé que la porte de l’immeuble s’ouvrit et que Jayne Andrew sortit en chancelant, une main tendue devant elle, l’autre tenant son ventre. Couverte de sang.
Morgan lâcha le haut-parleur et s’élança vers elle.
– Allez-y ! cria le chef du groupe armé, et aussitôt ses hommes avancèrent, convergeant vers le balcon, armes levées.
Karen courait elle aussi, trébuchant sur le sol inégal.
Jayne s’écroula dans les bras du premier policier. La soutenant, il la porta vers le mur et la déposa délicatement par terre. Karen la rejoignit au même instant. Accroupie, la jeune femme sanglotait et bredouillait entre des traînées de morve et de larmes. De près, le sang encore plus vif sur son visage et ses mains.
Pas le sien.
Karen souleva doucement le menton de Jayne Andrew et l’essuya, puis l’aida à se remettre sur ses pieds. Elle l’enlaça et la conduisit avec fermeté vers les auxiliaires médicaux, l’ambulance, un bain chaud et des soins attentifs, le premier d’une longue série de cauchemars et de flash-back.
Au moins, elle était en vie.
Wayne Simon s’était tranché la gorge alors qu’il la tenait contre lui, la lame transperçant la carotide sous l’oreille.
Il gisait sur le dos, les jambes écartées, la tête tournée de profil. Un poisson échoué sur la plage, la chair ouverte comme une seconde bouche.
Des fleurs de sang parsemaient le sol le long du mur.
– Regarde ! avait dit Simon avant d’enfoncer le couteau. Regarde ce que tu me fais faire.
Au retour, Karen conduisit plus lentement. Elle se sentait vidée. La neige annoncée tombait sur le pare-brise et quelques flocons restaient accrochés hors de portée des essuie-glace. Elle songea à Carla, en tournée dans une petite ville de province, qui tous les soirs avançait sous les projecteurs pour interpréter La Tragédie du vengeur, et qui savait à présent comment jaillissait le sang, à quelle vitesse. Elle pensa à Alex, à l’assurance enviable avec laquelle elle menait sa vie et sa carrière, à sa main qui avait effleuré son bras.
À la station-service, elle but un café noir et consulta ses messages sur son portable. Les caméras de sécurité de Woodford montraient deux hommes fuyant la scène des tirs. L’un d’entre eux, Liam Jarvis, avait déjà été interpellé puis relâché dans une affaire similaire, à Walthamstow. Un mandat d’arrêt avait été établi contre lui et on s’était rendu à sa dernière adresse connue sans succès.
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