Lignes de fuite
Chapitre 18
18
Le reste de la journée baigna dans un brouillard administratif. Des questions qui, au mieux, obtenaient des demi-réponses, des pistes qui pourrissaient dans des impasses, des demandes de renseignements qui piétinaient : le bruit lointain mais familier de têtes qui se cognaient avec constance contre des murs.
Sur le chemin du retour, elle s’arrêta au supermarché où elle acheta deux repas tout prêts et du vin en promotion. Elle venait de se doucher, avait mis son kofta d’agneau avec du riz au micro-ondes et ouvert une bouteille de syrah, quand Ramsden appela, sa voix plus dure que d’habitude, plus acerbe. Comme un poing qui raclait contre un mur de brique.
Karen l’écouta, jurant intérieurement, et éteignit le micro-ondes.
– J’arrive aussi vite que possible, Mike.
Le corps de Hector Prince avait été retrouvé dans l’ascenseur d’une tour de Tottenham High Road, la cabine coincée au quatorzième étage, sa cheville gauche en travers de la porte. Le flanc gauche et l’arrière des deux jambes poignardés plusieurs fois, les muscles de la cuisse profondément entaillés, l’omoplate droite fracassée par un coup violent, sans doute porté par un objet contondant, type batte de base-ball. Ce même objet avait écrasé la pommette et fendu l’arcade sourcilière gauche.
Il était encore en vie à l’arrivée des auxiliaires médicaux, mais il respirait à peine. Son pantalon de survêtement molletonné gluant de sang collait à la porte de l’ascenseur déjà poisseuse.
L’un des locataires à l’étage au-dessus avait appelé les secours lorsqu’il avait entendu les bruits de l’agression et avait vu les assaillants fuir de son balcon. L’ascenseur et l’escalier avaient été bouclés, tandis que des policiers cherchaient des indices à genoux et que d’autres avaient la tâche ingrate de frapper aux portes.
Karen était plantée dans la cour, les mains autour d’un café venant d’un fast-food de High Road, qui sentait encore la graisse brûlée.
Mike Ramsden se baissa pour passer sous le ruban de sécurité et se dirigea vers elle.
– Ils étaient une demi-douzaine. Ils s’en sont pris à Prince pendant qu’il faisait la queue pour acheter sa dose de poulet frit. Ils l’ont poursuivi jusqu’ici et l’ont rattrapé dans l’escalier. On ne sait pas s’il est entré de lui-même dans l’ascenseur pour leur échapper ou s’ils l’ont poussé. Ils se sont dispersés quand quelqu’un a donné l’alarme.
– Des témoins ?
– Un seul, pour l’instant. Il les a vus s’enfuir d’assez haut. Noirs, ou du moins c’est son impression. Capuches. Rien de surprenant.
– Une vengeance, alors. Pour Derroll Palmer. C’est notre meilleure piste ?
– On dirait bien. À partir du moment où Prince n’a rien trouvé de mieux à faire que clamer sur tous les toits qu’il avait été arrêté et relâché, aux yeux des copains de Palmer, il était condamné.
– Tu penses qu’il en était conscient ?
– Les mecs comme Prince – comment se faisait-il appeler, Mohock ? –, ils risquent leur vie chaque fois qu’ils mettent un pied dehors. Le danger, ça fait partie du jeu, ça les excite. Ne jamais savoir quand on risque d’être descendu.
– Je croyais que Palmer n’appartenait pas à un gang.
– Il a été tué sur le territoire d’un gang, ça suffit.
– Wood Green. Les MOB, c’est ça ? On commence par là ?
– Je pense. J’appellerai quelqu’un de Trident demain, histoire de voir s’ils peuvent nous filer quelques noms.
Karen se retourna, frissonnant. Pas seulement à cause du froid. Cette violence absurde. Vengeance, respect, œil pour œil. Le besoin de reconnaissance. Que s’était-il passé, encore récemment ? Un jeune qui en avait tué un autre à coups de couteau parce qu’il l’avait traité de pédé sur Facebook.
La plupart du temps, ça ne l’affectait pas autant, pas comme ça, mais là, curieusement, oui.
Le gâchis.
Ramsden le lut dans ses yeux.
– Rentre.
– Pardon ?
– Tu es venue. Tu t’es montrée. Inutile de traîner ici.
– Mike…
Avec douceur, il posa une main sur son bras.
– Tu as l’air crevée. Rentre.
– Je ne peux pas.
– Un des privilèges de la hiérarchie. Tu peux déléguer. Va dormir, je me charge de tout. On se voit au bureau demain à la première heure.
Elle attendit quand même encore presque une heure, puis, constatant qu’elle ne pouvait rien faire de plus, elle décida de prendre Ramsden au mot.
Le kofta était froid. Elle en avala une bouchée et jeta le reste à la poubelle. Le vin était aigre. Elle se fit un thé léger, avec deux sucres, qu’elle but en se déshabillant. Le livre qu’elle était en train de lire posé par terre, un bout de papier en guise de marque-page. Elle le ramassa.
Marée noire, Attica Locke.
Houston, au Texas, à la fin des années soixante. Il y a de la révolution dans l’air. Aretha Franklin chante A Change is Gonna Come de Sam Cooke. Lors d’un meeting étudiant, Stokely Carmichael, sur le point de rejoindre les Black Panthers, lance aux quelques Noirs armés de leur diplôme universitaire – leur passeport pour la classe moyenne américaine – que l’intégration n’est pas la solution. Que l’intégration, c’est reconnaître que leur culture et leur mode de vie ne valent rien, qu’ils ne valent pas la peine qu’on s’y accroche.
Karen se rappelait quand, jeune femme, elle dansait sur ce cultissime morceau de James Brown, Say it Loud, I’m Black and I’m Proud, avec un abandon qui aurait fait honte à sa pauvre tante, balançant des hanches, les mains en l’air, et oui, elle le chantait fort : elle était noire et elle en était fière.
Ces jeunes gens, ces jeunes hommes de Tottenham et Wood Green, les Hector Prince qui formaient des gangs et les Derroll Palmer qui se retrouvaient pris entre deux feux : aucun danger qu’ils rejoignent un jour la classe moyenne blanche, qu’ils obtiennent des diplômes universitaires. Leur choix, se demandait-elle, ou celui de quelqu’un d’autre ? Et le choix de qui, dans ce cas ?
Ces garçons risquaient leur vie chaque fois qu’ils mettaient un pied dehors, avait dit Ramsden.
Et elle, une Noire qui portait l’uniforme de l’homme blanc et faisait respecter ses droits, ainsi qu’une « sœur » le lui avait rappelé, à l’époque où elle était simple agent. Karen n’avait rien répondu, elle avait poursuivi son chemin et la fille lui avait craché au visage.
Aujourd’hui, des années plus tard, il lui arrivait encore de lever la main pour s’essuyer, par réflexe.
Elle attendit que ses yeux se ferment tout seuls avant de poser le livre et d’éteindre la lumière.
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