Lignes de fuite
Chapitre 10
10
Sasha Martin. Seize ans et sept mois. Élève dans le même lycée que son amie Lesley Tabor. Mais absente ce jour-là.
La maison se trouvait à deux pas des vastes espaces verts de Mountsfield Park. A vrai dire, on était plus près de Hither Green que de Catford. La banlieue, mais pas exactement telle qu’on l’imaginait. Une Range Rover et une Mini customisées étaient garées dehors. La haie avait été taillée presque au ras du sol.
Pas de démarchage, pas de tracts, pas de courrier non sollicité.
Costello passa devant Karen, sonna et recula.
La femme qui ouvrit avait la quarantaine, mince, élégante, des ongles que n’aurait pas reniés un oiseau de proie. La salle de sport trois matins par semaine, estima Karen. Au moins. A priori, pas encore de chirurgie esthétique, mais ça ne saurait tarder.
– Madame Martin ?
– Oui ?
– Fay Martin ?
Karen présenta sa carte, imitée par Tim Costello.
– Nous souhaiterions parler à votre fille, Sasha. On nous a dit au lycée qu’elle était à la maison.
– Vous n’êtes pas venus à cause de ça, quand même ?
– Non. Non, pas du tout.
– Bon, alors…
Ses yeux allèrent de l’un à l’autre, s’attardant un petit peu plus longtemps sur Costello.
– Entrez. Sasha est en haut, dans sa chambre.
Quelqu’un, peut-être Fay Martin elle-même, avait usé et abusé du Pliz dans l’entrée, cirant le guéridon et frottant le parquet.
– Sasha ! Sasha ! Descends, il y a quelqu’un pour toi.
Un silence, un bruit de porte, puis l’incontournable voix d’adolescente, lasse et excédée.
– Qu’est-ce qu’il y a encore ?
– Des policiers, Sasha. Ils ont quelques questions à te poser.
– À quel sujet ?
– Descends, tu verras.
Elle haussa les sourcils pour signifier : les jeunes, vous savez ce que c’est. Puis elle les conduisit dans un salon qui semblait un hommage à Univers du cuir. Des portes-fenêtres qui donnaient sur une véranda. Un écran plat qui diffusait un talk-show de type grand déballage – j’ai couché avec la sœur de ma copine, la meilleure amie de ma mère –, le son à peine plus haut qu’un murmure. Des visages qui cherchaient la caméra pour s’assurer qu’on ne perdrait rien de leur moment de gloire abjecte.
– Elle descend.
D’un déclic de télécommande, elle éteignit la télévision.
– Peut-être pourriez-vous m’expliquer de quoi il s’agit ?
– Attendons Sasha, si vous le voulez bien.
Elle parut sur le point de protester, puis se ravisa et prit une cigarette.
– Une mauvaise habitude, je sais, dit-elle, gratifiant Costello d’un sourire. Mais c’est la dernière qu’il me reste.
Elle avait gardé ce pouvoir de séduction qui, vingt ans plus tôt, devait faire tomber les garçons comme des mouches. Et il semblait encore produire son petit effet sur Costello, tout miel à côté de Karen.
L’adolescente les rejoignit enfin, se frottant les yeux. Un tee-shirt ample qui lui arrivait mi-cuisses, jambes et pieds nus, cheveux attachés.
– Tu aurais pu enfiler quelque chose de décent, protesta Fay Martin.
– Je suis décente. Je dormais.
Elle s’affala à l’autre bout du canapé, les jambes repliées sous elle, le tee-shirt tiré par-dessus les genoux. Elle n’avait pas encore perdu les rondeurs de l’enfance, mais c’était bien la fille de sa mère, le visage de sa mère.
– Sasha est un peu patraque en ce moment, n’est-ce pas, chérie ? Sinon, elle serait au lycée.
– Alors, on fait l’école buissonnière ? dit Costello.
L’adolescente lui lança un bref regard.
– Sasha, nous voulons te poser quelques questions au sujet de ton petit ami, déclara Karen.
– Quel petit ami ?
– Elle n’a pas de petit ami, n’est-ce pas, Sasha ?
– Petru, rétorqua Karen. Petru Andronic.
Certaines personnes rougissent quand elles sont gênées, d’autres pâlissent. Sasha appartenait à la seconde catégorie.
– Ce n’est pas son petit ami et il ne l’a jamais été. N’est-ce pas, Sash ? Pas vraiment. Et tout ça est fini depuis un bout de temps, hein, ma chérie ? Mais ce qu’il lui est arrivé, à ce garçon, lire ça dans les journaux, le voir aux informations… Quelqu’un qu’on connaissait, même vaguement…
Sasha détourna vivement la tête, luttant contre les larmes et hoquetant.
– Que se passe-t-il, ma chérie ? Qu’est-ce qu’il y a ?
La mère tendit la main, mais l’adolescente recula, secouée de sanglots.
– Enfin, Sasha…
– Laisse-moi ! Fiche-moi la paix, d’accord ? Tu comprends rien ! T’as jamais rien compris.
– Allons bon. Tu imagines que c’était le grand amour de ta vie, c’est ça ? Ce propre à rien ? Ce demandeur d’asile ?
– Et après ?
– Petite conne ! Tu n’as aucune idée de ce qu’est l’amour.
– Ah oui ? Parce que toi, tu sais ce que c’est ?
– Je te parle de l’amour. Pas de se mettre à quatre pattes à l’arrière de la voiture de je ne sais quel abruti boutonneux.
– C’est toujours mieux que de se taper son coach trois fois par semaine pendant que papa est à l’étranger.
– Espèce de garce !
Sa paume s’abattit sur la joue de sa fille, puis elle lui flanqua un coup de poing sur la tempe.
Sasha poussa un cri.
Karen s’empara des poignets de Fay, les tenant solidement.
Le sang perlait déjà au coin de la bouche de l’adolescente.
Tim Costello tira un mouchoir en papier de sa poche et le lui donna, puis se mit en quête d’une salle de bains où il espérait en trouver d’autres.
Un moment s’écoula. Les esprits se calmèrent. Dehors, il faisait presque nuit. Sasha avait battu en retraite dans sa chambre, dont elle était ressortie vêtue d’un pull chaussette et d’un vieux jean, les cheveux toujours attachés. Une petite croûte en train de sécher à la commissure des lèvres.
Fay Martin s’était servi un gin-tonic, qu’elle avait déjà rallongé deux fois, uniquement avec du gin. Résistant à la tentation, Karen avait refusé de l’accompagner, mais accepté du café – soluble, désolée –, tandis que Tim en était à son second verre d’eau du robinet.
L’histoire de Sasha prenait forme peu à peu.
Elle avait rencontré Petru Andronic au début de l’été dernier, au cours d’un concert à Victoria Park. Allongés sur l’herbe. Hot Chip. Bombay Bicycle Club : ce genre de groupes. Elle y était avec sa copine Lesley et quelques autres ; Petru était avec un ami.
– Et cet ami, il avait un nom ? s’enquit Karen.
– Ion.
– Ion Milescu ?
Sasha acquiesça. Karen le nota dans un coin de sa tête.
Ils s’entendaient bien, Petru et elle, très bien. Lesley et Ion aussi. Ils avaient bien rigolé. À la fin du concert, les garçons avaient demandé leurs numéros et, après un bref conciliabule, elles avaient répondu pourquoi pas. Ensuite, ils s’étaient revus plusieurs fois. Ou, du moins, Sasha avait revu Petru. Ion n’arrêtait pas d’envoyer des SMS à Lesley et de proposer des rendez-vous qu’il annulait à la dernière minute. Au bout de quelques semaines, il avait cessé de donner des nouvelles.
– Mais tu as continué à fréquenter Petru ?
– Oui.
Elle lança un bref regard en direction de sa mère.
– Il était gentil, pas comme… pas comme les autres garçons, pas le genre à essayer de me tripoter.
– C’est que tu ne lui plaisais pas tant que ça, intervint Fay Martin avec une moue méprisante.
– Il me respectait.
– Ah oui ?
– Il m’aimait.
– Pitié !
– Il voulait m’épouser.
– Tu aurais dû me passer sur le corps avant !
La femme se resservit une dose de gin.
– Tu ne voyais rien. Tu t’en foutais. Je portais cette bague qu’il m’avait offerte autour du cou et tu n’as même pas remarqué.
– Ton père vous aurait écorchés vifs tous les deux.
– On ne lui en aurait pas donné l’occasion.
– Il t’a interdit de le revoir, tu le sais très bien.
– On allait s’enfuir ensemble.
– Vous enfuir ? Où ça ? Au Kosovo ou je ne sais où ?
– Moldavie. Il venait de Moldavie.
– Eh bien, il aurait mieux fait d’y rester. Il serait toujours vivant.
Sasha se mordit les lèvres et serra les poings, déterminée à ne pas pleurer.
Dans une autre pièce, une horloge sonna six coups.
– Sasha, intervint Karen. Je dois te poser une question. La nuit où Petru a été tué, ton amie Lesley t’a envoyé un SMS pour te demander de le joindre. Il était inquiet. Vous étiez censés vous voir.
– Oui, dit-elle, exhalant le mot comme un lent soupir.
– Mais tu ne l’as pas fait.
Un non de la tête.
– Ni appel, ni SMS, ni rien ?
– Non.
– Pourquoi ?
– J’avais peur.
– De quoi ?
Elle avançait et reculait les pieds sur le sol.
– De mon père.
Elle tripotait un fil qui pendait d’un accroc de son jean.
– Il avait tout découvert. Il avait appris que je le voyais toujours. Petru. Alors qu’il me l’avait interdit. J’étais pas censé le voir, ni lui parler, ni rien.
– Pourquoi ?
– J’en sais rien. Il l’avait pris en grippe, d’entrée de jeu.
– Il l’avait rencontré ?
– Rien qu’une fois. Je l’avais ramené à la maison pour le présenter à maman. Mais papa était là. Si j’avais su. Je croyais qu’il était sorti, ailleurs. Jamais je l’aurais invité, sinon. Dès qu’il a vu Petru, il l’a bombardé de questions : qu’est-ce qu’il faisait ici, comment il vivait, d’où venait son argent. Ce genre de choses. Comme s’il en avait, Petru, du fric. Et au moment où il allait partir, papa lui a dit qu’il voulait plus qu’il mette les pieds ici. Jamais. Que je ne devais pas le revoir. Et quand Petru a tenté de se défendre, de nous défendre, de répondre, j’ai cru que papa allait le frapper. Lui, il avait pas peur, mais mon père, il est costaud, il aurait pu le blesser, je suis sûre qu’il lui aurait fait mal. Très mal. Il est comme ça.
Elle tira plus fort sur le fil qui se rompit.
– Après, papa m’a dit que je devais couper tout contact avec lui. Sinon, il me priverait d’ordi, de Facebook et tout, il me prendrait mon téléphone.
– C’est là que Lesley est devenue votre intermédiaire ?
– Oui. Ça ne la gênait pas. Ça l’amusait, en fait.
– Et ce soir-là, le soir dont nous parlons, vous aviez procédé de cette manière, pour organiser votre rendez-vous ?
– Oui.
– Mais Hampstead. Pourquoi Hampstead ? Ce n’est pas la porte à côté.
– Justement. On voulait pas tomber sur quelqu’un qu’on connaissait. Quelqu’un qui me connaissait et qui risquait de le répéter à mon père.
– Il était tard, il faisait nuit.
– C’était pas un problème. Ça me dérangeait pas.
– Et tu comptais rentrer comment ?
Elle détourna les yeux.
– Je ne comptais pas rentrer. J’avais raconté à ma mère que je dormais chez Lesley.
– Sale petite menteuse, dit celle-ci d’une voix paisible.
– Il y a un snack ouvert toute la nuit. Ils servent des burgers, ce genre de truc. C’est là qu’on devait aller. S’asseoir et bavarder. De ce qu’on allait faire.
– Faire ?
– Quand on serait mariés.
– Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Fay Martin, levant les yeux au ciel.
Tim Costello se pencha en avant.
– Sasha, tu nous as dit que ton père avait appris que tu avais rendez-vous avec Petru, ce soir-là. Comment est-ce que c’est arrivé ?
– Maman était sortie et il était à la maison. Ils…
Elle jeta un bref regard vers sa mère.
– Je pense qu’ils s’étaient disputés. Maman était partie en claquant la porte.
– J’ai fermé la porte normalement, rétorqua Fay d’un ton égal.
– Quoi qu’il en soit, il était là et il m’a demandé où j’allais, alors je lui ai dit : ben, chez Lesley. Et aussitôt je me suis rendu compte qu’il me croyait pas. Il m’a obligée à l’appeler. Elle n’a pas tenu plus de deux minutes. Elle a craché le morceau. Après, tout est sorti. Tout. Le fait que j’avais continué à voir Petru derrière son dos. Où on devait se retrouver ce soir-là, tout. Je pensais qu’il allait hurler, mais rien. Il m’avait prévenue : c’est tout ce qu’il a dit. Qu’il nous avait prévenus tous les deux. Il m’a ordonné de monter dans ma chambre et il m’a enfermée à clé. Il m’avait déjà pris mon téléphone. Cette fois, c’est fini. Il a dit ça. Puis je l’ai entendu sortir.
Les larmes ruisselaient sur ses joues.
– Tu sais où il est allé ?
Elle secoua la tête, les épaules basses.
– Sasha ?
– Non.
Une ambulance passa en faisant hurler sa sirène.
– Madame Martin, vous ignorez où votre époux s’est rendu après avoir enfermé Sasha dans sa chambre, je suppose ?
– Il n’était pas à la maison quand je suis rentrée, c’est tout ce que je peux dire.
– Il était quelle heure ?
– 23 heures, 23 h 30.
– Et vous n’avez aucune idée de l’endroit où il était ?
– Au pub, je suppose. Là où il va quand il est de mauvaise humeur. Et aussi quand il est de bonne humeur.
– Un pub en particulier ?
– Le Four Hands. À Lewisham. Le propriétaire ferme les portes et continue à servir après l’heure, presque tous les soirs.
– C’est là qu’il était, selon vous ?
– C’est une supposition. Il était plus de 3 heures du matin quand il est rentré. Complètement ivre.
– Est-ce que vous attendez votre mari, ce soir ?
– Non, à moins qu’il ait changé ses plans.
– Qui sont ?
– Tallinn.
– En Estonie ?
– Si on l’a pas bougé de place depuis la dernière fois que j’ai regardé sur la carte.
– Une virée entre copains ? intervint Costello.
– Voyage d’affaires.
– Quand doit-il rentrer ? demanda Karen.
– Dans deux ou trois jours.
– Il faudra qu’on lui parle.
– Pourquoi ?
– Nous aimerions entendre sa version de l’histoire de Sasha. Qu’il nous donne son emploi du temps la nuit où Petru Andronic est mort.
– Vous ne pensez pas qu’il a quelque chose à voir là-dedans ? Terry ? C’est une blague…
– C’est la procédure habituelle, madame Martin, c’est tout.
– Il ne va pas être content.
– Il devra faire avec.
Karen laissa une carte de visite sur la table.
– Demandez-lui d’appeler ce numéro dès son retour. Nous aurons besoin de te parler aussi, Sasha. Tu devras faire une déposition, répéter ce que tu viens de nous dire.
– Je suis obligée ?
– Je le crains. Mieux vaut le faire une bonne fois pour toutes. Peut-être pourriez-vous nous l’amener, madame Martin. Demain matin vers 10 h 30 ?
Le regard furieux de Fay Martin les suivit jusqu’à la porte.
Dehors, ils retrouvèrent le froid mordant. Karen frissonna. Tim Costello remonta son col.
– « Je suis sûre qu’il lui aurait fait mal ? » C’est bien ça ?
Karen hocha la tête :
– « Très mal. »
– Et après, il a dit quoi, juste avant de sortir ? « Cette fois, c’est fini » ?
– D’après elle, oui.
– La vérité sort de la bouche…
– Je sais.
Karen se retourna vers la maison. La silhouette de Fay Martin se découpait derrière une fenêtre au premier étage. Elle les regardait.
– Un verre, avant de rentrer, ça te dirait ?
– Le Four Hands ?
– Pourquoi pas.
OceanofPDF.com