Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 17 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 17

17

 

Le London College of Communication se trouvait sur la rive sud, trop proche de ce carrefour hypertrophié qu’était Elephant and Castle pour être bien situé. Curieusement, la majeure partie de la façade était occupée par de larges panneaux montrant des gros plans élégamment éclairés d’un couple s’embrassant avec fougue. Ça paie de faire de la pub, songea Karen. Des hordes d’étudiants étaient massés dans la rue en bas, la plupart vêtus comme les étudiants du monde entier. Elle se félicita d’avoir enfilé une tenue plus décontractée que d’habitude : blouson de coton, pull, jean usé, sa plus vieille paire de Converse noire. Une sacoche en cuir râpée.

Les vitres reflétaient le pâle soleil.

Des voix qui se hélaient. Des accolades. Des rires.

Un bus à destination de New Cross Gate ralentit.

Elle repéra Ion Milescu qui marchait d’un pas vif, se faufilant entre les petits groupes, son sac à dos sur l’épaule.

Karen avança, prête à l’intercepter, mais il venait de s’arrêter pour saluer des camarades, le garçon apparemment africain, la fille chinoise.

– Ion…

Il ne la reconnut pas tout de suite : un visage hors contexte.

– Je voudrais simplement te parler.

– J’ai cours.

– Un café rapide, c’est tout.

– Je sais pas…

Il semblait agité, mal à l’aise. Son ami intervint :

– Hé, s’il ne tient pas à vous parler…

– Non, c’est bon.

– T’es sûr ?

– Oui.

L’autre garçon haussa les épaules.

– OK. Alors, à plus.

Il fit signe à la Chinoise et ils s’éloignèrent.

– Tu connais un endroit où on peut discuter tranquillement ?

Elle espérait un de ces petits lieux branchés, un comptoir éphémère qui servait un bon expresso, tenu par des Néo-Zélandais désireux d’amasser quelques sous avant de poursuivre leur tour du monde. Elle eut droit à un boui-boui fatigué, entre une laverie et un vendeur de journaux, dans une rue de locaux commerciaux à l’écart de la voie principale. Un établissement qui avait eu des velléités de rajeunissement pour satisfaire sa clientèle étudiante, puis avait renoncé. Paninis et friture, cappuccinos au lait de soja et thé si fort que la cuillère tenait toute seule dedans.

Prudente, Karen se rabattit sur un café allongé, tandis que Ion Milescu commandait un Pepsi.

– De nouveaux éléments sont apparus depuis notre discussion. Je veux simplement vérifier quelques détails.

– Quel genre d’éléments ?

Il regardait le comptoir, le mur opposé. N’importe où, sauf dans la direction de Karen.

– Petru et toi, par exemple. J’avais cru comprendre que vous ne vous connaissiez pas très bien.

– Oui.

– Quelques matchs de foot, c’est ça ?

– Oui.

– Et Victoria Park, là-dedans ?

– Pardon ?

– Victoria Park. Les Hot Chip. Lesley Tabor. Lesley, tu l’as oubliée ?

Il marmonna un mot, peut-être salope. Elle espérait avoir mal entendu.

– Tu te souviens de Lesley ?

– Malheureusement.

– Je croyais que tu étais sorti avec elle, au moins quelque temps.

– C’est ce qu’elle pensait, en tout cas.

– Lesley et toi, Petru et Sasha. Chacun sa chacune.

– C’est pas ça du tout.

– C’était quoi, alors ?

– C’était rien. Je suis sorti quelques fois avec elle, parce que…

Mal à l’aise, il prit une brève inspiration, baissa la tête.

– Oui ?

– Parce qu’il me l’a demandé.

– Il ?

– Petru. Qui d’autre ?

– Ce garçon que tu connaissais à peine ?

– Ça va, ça va, merde !

L’éclat de voix fit tourner quelques têtes : l’ouvrier à sadroite leva les yeux du Sun, les deux étudiants se désintéressèrent un instant de l’assiette de beans on toast qu’ils partageaient.

– D’accord, on a traîné un peu ensemble, on est allés à deux ou trois concerts. Il n’avait pas beaucoup d’amis, je ne sais pas pourquoi. On a joué au foot quelques fois, on est retournés au café…

– À Chiswick ?

– Oui. Et après ça, il s’est accroché à moi. Pendant un moment. Je le plaignais un peu. Il vivait avec un oncle du côté de Wood Green. C’est ce qu’il m’a dit, en tout cas.

– Tu n’y croyais pas ?

– Je n’en sais rien. C’était un peu… vague. On devait aller lui rendre visite une fois. Il avait tout organisé et, à la dernière minute, il a annulé sous prétexte que son oncle n’avait pas le temps, qu’il ne voulait pas être dérangé. C’était un peu bizarre, la façon dont il l’a dit.

– Mais tu as continué à le voir ?

– Un peu moins, peut-être. J’avais pas mal de boulot à l’école. Pas mal de devoirs et lui, la plupart du temps, il semblait n’avoir rien à faire. Il traînait. Puis il y a eu cette histoire avec Lesley. Sa copine, Sasha, chaque fois que je la croisais, elle me demandait pourquoi tu prends pas des nouvelles de Lesley, envoie-lui un SMS, elle a super-envie de te voir et gna gna gna… à la fin, j’en pouvais plus.

Karen but une gorgée de café. Ni meilleur ni pire que ce qu’elle attendait.

– Petru, il ne faisait pas grand-chose, tu disais ?

– Non.

– Il n’avait pas de petit boulot ? Il ne faisait pas d’études ? Rien ?

– Il avait postulé quelque part. Dans une école, pour faire je ne sais quoi. Un truc informatique, je crois. Technologies de l’information. Je ne sais même pas s’il a été pris. En tout cas, il n’y a jamais mis les pieds.

– Et pas de travail ? Quand vous sortiez, il lui fallait bien de l’argent.

– Je n’en sais pas plus que vous. Il donnait un coup de main à son oncle de temps en temps, c’est tout ce qu’il m’a dit.

– Mais il faisait quoi, tu as une idée ?

Il secoua brièvement la tête.

– Non.

– Tu n’as jamais eu l’impression qu’il vendait de la drogue ?

– Petru ?

– Oui.

– Impossible.

– Tu es bien catégorique.

– Oui.

– Comment est-ce que tu peux en être sûr ?

– Il n’en prenait même pas… S’il y avait quelque chose qui tournait, vous savez, un joint, des cachets, il refusait toujours. Toujours.

– Ça ne veut pas dire…

– Je sais. Mais non, Petru, se laisser embarquer dans un truc comme ça, je n’y crois pas.

Il consulta sa montre.

– Il faut vraiment que j’y aille.

– Très bien.

Elle repoussa sa tasse à moitié pleine.

– Cet oncle, Petru n’a pas mentionné de nom ? Une adresse ?

– Non. Il ne parlait pas beaucoup de lui. À part une fois où il a dit que sa famille lui manquait, sa mère, surtout. J’en ai déduit qu’ils ne vivaient pas ensemble. Qu’elle était restée en Moldavie.

Karen hocha la tête. Jusque-là, toutes leurs tentatives pour contacter les proches de Petru Andronic par l’intermédiaire de l’ambassade de Moldavie à Dolphin Square s’étaient heurtées à l’inertie de la bureaucratie. Elle demanderait à l’un de ses hommes de réessayer, de distribuer quelques coups de pied aux fesses diplomatiques.

Dans la rue, Milescu derrière elle, elle fit deux pas, puis s’arrêta.

– Apparemment, ton père a causé à mon chef. Au chef de mon chef. Je ne sais pas à quoi tu es mêlé, mais il a l’air un peu inquiet.

– Vous déconnez ?

– Pas du tout.

– Il est dingue. Je suis mêlé à rien du tout.

Je l’espère, songea Karen. Elle lui tendit sa carte.

– S’il y a quelque chose dont tu veux me parler, n’importe quoi, n’importe quand, passe-moi un coup de fil.

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