Lignes de fuite
Chapitre 32
32
Elle avait lu ça quelque part au sujet de l’odeur des abattoirs : le sang, la pisse, la merde et la peur. La douceur âcre du vomi au fond de la gorge.
Elle vacilla, les yeux vitreux.
La mort, elle l’avait déjà vue, trop souvent. Mais pas comme ça.
Elle dut se forcer à regarder encore.
Un restaurant à kebabs. Voilà à quoi ça lui faisait penser. Un kebab, tard le soir : on rentre à 2 ou 3 heures du matin, la tête lourde et brumeuse, trop de vodka, trop de cigarettes, l’odeur sucrée écœurante de la sauce au piment et de la viande qui tourne lentement, l’homme derrière le comptoir qui s’ennuie, fatigué, et s’essuie les mains sur son tablier sale avant de trancher des lamelles sanguinolentes. Sauf que ces lambeaux de chair suspendus à des traverses d’aluminium sous le toit avaient des bras, des jambes et des têtes, ces dernières à peine reconnaissables, brûlées, évidées, déchiquetées.
La bile lui remonta dans la bouche et elle la garda là, retenant une convulsion, avant de la ravaler.
Elle avait le tournis.
Le ventre ouvert de l’homme le plus proche couvrait en partie son sexe ratatiné et ses testicules.
– Dehors, dit Ramsden. Allons parler dehors.
Il la prit par le coude et l’entraîna doucement, mais fermement, vers les portes.
Lorsque Karen sortit, les techniciens de scène de crime se détournèrent.
La lumière lui piquait les yeux.
Entouré sur trois côtés de garde-meubles de plusieurs étages, le parking grouillait de véhicules de police, d’ambulances et de voitures banalisées.
Elle compta lentement dans sa tête jusqu’à dix.
– Qu’est-ce qu’on a ? demanda-t-elle enfin.
– C’est des livreurs de l’aéroport qui nous ont alertés. Ils venaient chercher un conteneur censé partir ce soir pour Ankara. Les pauvres, ils n’ont pas été déçus du voyage.
– On sait depuis quand les corps sont là ?
– A priori, depuis l’aube.
– Ce matin ?
– Ce serait bien pire, autrement.
Il fit une pause, lui laissant le temps de se ressaisir.
– Les vigiles passent toutes les deux heures. En général deux hommes, parfois un seul.
– Et ce matin ?
– Un seul.
– Pratique.
– Rien sur la feuille de contrôle. On essaie de le joindre.
Karen examina les caméras de surveillance fixées sur plusieurs bâtiments. Une autre, en haut d’un poteau, au centre, pivotait lentement.
– Ce qui est bizarre, dit Ramsden, suivant son regard, c’est qu’il y a eu une panne vers 2 h 30. Dans toute la zone. Un dysfonctionnement. Il était presque 4 heures quand le réseau s’est remis en marche.
– Une coïncidence ?
– Ben voyons.
– Alors ?
– L’agent chargé de la vidéosurveillance a eu la riche idée de tomber malade. Il a fallu un moment avant de trouver quelqu’un pour le remplacer. Deux flics en uniforme du quartier sont allés chez lui. Il n’y avait personne. On cherche toujours.
– Quelles sont les premières conclusions ? Ça ne s’est pas passé ici ? On a amené les corps après ?
C’était une question rhétorique. S’ils avaient été tués sur place, il y aurait beaucoup plus de sang : au plafond, sur les murs, le sol. Et aussi près de l’aéroport, les bruits, c’était trop risqué. Les lents hurlements d’agonie d’un homme. De trois hommes. Elle se rendit compte qu’elle ne savait pas comment ils étaient morts.
– Deux d’entre eux, une balle dans la nuque, répondit Ramsden. Un petit calibre, à bout portant. Après avoir été torturé, je dirai, pas avant. Le plus costaud des trois, hormis ce qu’ils ont fait à sa figure et ses mains, pas de cause précise pour l’instant. Le cœur a peut-être tout bêtement lâché, conclut-il en haussant les épaules.
– On a quelque chose concernant leur identité ?
– Toujours pas. Une fois que les mecs de l’informatique auront bossé sur leurs visages, on aura une idée de la tête qu’ils avaient. On regardera dans la base de données. On verra si on trouve quelque chose.
Karen acquiesça, s’éloigna et se tourna lentement, les yeux vers le ciel nocturne. Un avion décollait, ses feux décrivant une longue courbe. Où qu’il aille, elle aurait aimé être à bord, en route pour quelque part. N’importe où. N’importe où, sauf ici.
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