Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 7 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 7

7

Karen ne savait toujours que penser de Tim Costello, bien qu’il fît maintenant partie de son équipe depuis neuf mois. À Leeds, il avait été sergent aux Homicides pendant trois ans. Il était grand temps qu’il soit promu. Il avait obtenu son diplôme en criminologie et en sciences médico-légales à l’université John Moores de Liverpool, sa ville natale. On ne l’aurait jamais deviné à son accent : il aurait pu présenter les informations sur Radio 4 sans qu’aucun sourcil ne se fronce. Il avait bénéficié de l’instruction adéquate, pensait Karen. Sa mère l’avait sans doute forcé à suivre des cours d’élocution dès l’âge de six ou sept ans.

Costello avait du sang chinois par sa mère et irlandais par son père. Il avait hérité de la taille et de la carrure anguleuse de ce dernier, et des traits de celle-ci. Son grand-père paternel avait émigré à Liverpool, à l’époque où le travail sur les docks ne manquait pas et où le comté de Galway offrait peu de perspectives. Sa grand-mère maternelle était arrivée en bateau de Hong Kong : une fiancée choisie sur catalogue. En revanche, Karen ignorait comment les parents du jeune homme s’étaient rencontrés.

S’il s’adressait toujours à Karen avec le respect dû à son rang, il pouvait se montrer effronté avec les autres. Un peu trop sûr de lui, selon Ramsden, un peu trop grande gueule. Karen lui accordait le bénéfice du doute. Donnez-lui une chance de s’acclimater, de prendre ses repères : il finira peut-être par s’épanouir, par trouver sa voie.

C’était déjà le cas en ce qui concernait les transports. Il venait à vélo, très tôt, sur un cadre en fibre de carbone équipé d’un dérailleur Shimano, qui, ainsi que Ramsden se plaisait à le souligner, coûtait plus cher que sa première bagnole. Il vivait dans un appartement de Hackney, à la limite de Dalston, avec une petite amie que personne n’avait jamais rencontrée.

Short moulant en lycra renforcé sur collant de cycliste noir et pull à manches longues de couleur vive, casque sur les oreilles pour écouter des groupes qui s’appelaient Foals ou The Geese : Mike Ramsden et lui appartenaient à deux univers différents, et c’était rien de le dire. Karen aimait penser qu’elle se situait quelque part entre les deux, mais au fond elle n’en était pas si sûre. Parfois, quand elle discutait avec Costello d’autre chose que du boulot, elle avait l’impression de passer un examen sur la manière dont on vivait dans son monde à lui et d’être recalée.

Peu après le premier de l’An, pendant ces mornes journées où ils avaient mis un nom sur le cadavre de Petru Andronic, alors que la température refusait de franchir la barre du zéro et que les cieux semblaient avoir décidé de donner un nouveau sens au mot gris, ils avaient obtenu un début de résultat dans l’affaire de Walthamstow. Les balles extraites du corps de la victime venaient du même lot qu’une cargaison d’armes et de munitions saisie par la Central Task Force au cours d’une descente dans un entrepôt de Deptford. Tandis que leurs collègues continuaient d’enquêter sur l’identité des trafiquants, Tim Costello travaillait en collaboration avec la police scientifique pour savoir si on pouvait relier le meurtre à d’autres fusillades récentes.

En ce qui concernait la bagarre qui avait mal tourné à Wood Green, on était encore dans le brouillard. La victime, un adolescent de quinze ans du nom de Derroll Palmer, n’avait a priori aucun lien avec les gangs, mais les deux jeunes hommes arrêtés, puis relâchés étaient membres des Bruce Castle Kings, une branche d’un gang appelé Tottenham Mandem. Tous les deux avaient déjà eu affaire à l’unité Trident et avaient été condamnés pour agression, néanmoins, ils avaient des alibis qui tenaient la route. L’un d’eux avait admis durant l’interrogatoire être présent sur les lieux du crime, avant de se rétracter presque aussitôt, son avocat affirmant que l’aveu lui avait été extorqué dans une atmosphère de peur et d’intimidation.

Allez dire ça au gamin qui est mort, songea Karen, tué pour avoir protesté quand on avait traité de grosse pute sa petite amie, qu’il raccompagnait chez elle.

Quant à Wayne Simon, qui avait disparu depuis les meurtres de Holloway, on ne savait toujours pas ce qu’il était devenu. On l’avait peut-être aperçu à Gateshead, c’est tout. Si c’était vrai, il se dirigeait vers le nord. Tôt ou tard, il atteindrait la mer et devrait s’arrêter.

Elle était en train de rédiger une note en réponse aux derniers chiffres trimestriels faisant état d’une hausse de la criminalité, lorsque Ramsden frappa et entra.

On avait retrouvé une carte SIM au fond de l’un des sacs de déchets prélevés sur les lieux du meurtre d’Andronic. Dans l’avant-dernier, bien entendu. Elle était passée au travers du tri préliminaire et avait été enfouie dans un magma détrempé de journaux déchirés, parmi des papiers de bonbon en décomposition, des mégots écrasés, une crotte de chien et une chaussette d’enfant. Elle avait été ramassée dans les broussailles à l’est de l’étang.

– On est sûr que c’est la sienne ? Celle d’Andronic ?

– Pas totalement.

– Comment ça ?

– On l’a envoyé à nos gars des télécommunications. Il y a deux jours.

– Alors ?

– Une carte prépayée.

Karen secoua la tête. Les problèmes étaient légion quand il s’agissait de cartes prépayées : rien ou presque n’était simple. Règlements en liquide et pas de facture, sans parler des possibilités de faux noms, de fausses adresses, de pistes qui se dissolvaient dans la nature dès qu’on essayait de remonter aux propriétaires. T-Rex domicilié au Nirvana. Ce genre de conneries.

– Et alors ?

Ramsden sourit.

– Radu Rebeja. Une adresse bidon à Londres.

– Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

– Le mec du service m’a dit de faire une recherche sur Internet. Radu Rebeja, le joueur le plus sélectionné dans l’histoire du foot moldave. Il a passé la majeure partie de sa carrière à Moscou. Aujourd’hui, il est vice-président de la ligue moldave de football. Résident à Chisinau.

– Peu de chances que ce soit son téléphone dans ce cas ?

– En effet. Mais, à part Andronic, combien de supporters moldaves risquaient de se trouver à cet endroit précis de Hampstead Heath, ce soir-là, à ton avis ?

– On a la liste de ses appels ?

– Les gars bossent toujours dessus. Ils ne peuvent pas nous promettre quand, ils sont débordés. La routine, quoi. Alors, ne te…

– Je ne m’emballe pas, OK.

Ça pouvait donner quelque chose, mais ça pouvait également déboucher sur quinze mille impasses. Le trop-plein d’informations pouvait détruire une enquête aussi sûrement que l’absence d’indices. Elle se força à se concentrer sur ses tâches administratives, une oreille tendue vers le téléphone obstinément silencieux. À la fin de la journée, il n’y avait rien de neuf concernant la carte SIM.

Lorsqu’elle sortit, il faisait nuit depuis trois bonnes heures, mais c’était la fausse nuit des grandes villes, éclairée par les lumières des vitrines et les phares. Les nuages semblaient peints, un décor de théâtre, le bleu du ciel celui d’une nuit américaine au cinéma, l’horizon baigné d’une lueur orange irréelle.

Sur un coup de tête, elle s’arrêta chez Ottolenghi et acheta une portion de poulet au piment et au basilic, une autre de champignons à la cannelle, avec un gâteau renversé aux poires et aux canneberges en dessert. Fais-toi plaisir, ma belle, et ne regarde pas à la dépense.

Arrivée chez elle, elle se servit un généreux verre de vin et s’installa avec un plateau devant un épisode de la série suédoise Wallander qu’elle avait enregistré sur BBC 4. Angoisse existentielle et meurtres au bord de la Baltique. Tant qu’elle pouvait faire abstraction de son quotidien, chose facilitée par les sous-titres, elle était capable d’apprécier le travail de la police d’Ystad, qui, en dépit de méthodes approximatives, parvenait chaque semaine à boucler une affaire en quatre-vingt-dix minutes. Quant à Wallander lui-même, ou du moins Krister Henriksson, l’acteur qui jouait son rôle, l’exaspération qu’il lui inspirait au début – comment un type aussi bordélique pouvait-il diriger une brigade criminelle ? – s’était transformée en plaisir résigné, lorsqu’elle voyait la colère et l’incompréhension du policier se muer en une forme de clairvoyance.

Sauf quand il s’agissait de sa vie amoureuse.

Là, elle pouvait très bien s’identifier à lui.

Une nuit en boîte, une silhouette athlétique, un visage agréable dans un bar bondé, le jeu des corps qui ondulaient et s’effleuraient, de la piste de danse au taxi, avant la baise, lente et généreuse, ou rapide et brutale, qui de toute manière ne lui suffisait plus. Comme si ça lui avait jamais suffi, depuis qu’elle avait passé vingt ans.

Elle écarta le plateau, vida son verre et éteignit la télé. Elle s’approcha de la fenêtre et resta là quelques instants. Elle voyait son reflet se superposer à la rangée de maisons en face, la ligne d’arbres plus sombre qui marquait la limite de Highbury Fields. Au bord de la chaussée, l’intérieur d’une voiture s’illumina brièvement, éclairant la silhouette d’un homme penché sur le volant.

Toute la journée, puis toute la soirée devant les scènes qui montraient Wallander s’efforçant de combler le gouffre entre lui et sa fille adulte – échouant à chaque fois –, elle avait essayé de ne pas penser à son propre père. Son anniversaire dans moins d’une semaine. Soixante-treize ans. Il aurait eu soixante-treize ans fin janvier, sans cet accident idiot. Phares allumés, la voiture dehors s’éloigna lentement du trottoir et disparut. Il avait traversé la chaussée en courant, un soir comme celui-là, à la vue d’un groupe d’adolescents qui tourmentaient une gamine apeurée. Les garçons blancs, la fille une métisse à la peau claire. Des bousculades, des tripotages, des insultes.

Le visage brouillé de larmes, la fille était à genoux. Le père de Karen s’était précipité à la rescousse avec un rugissement d’indignation vertueuse, ne faisant pas attention dans sa hâte au camion qui venait de tourner au coin de la rue et reprenait de la vitesse.

Son corps soulevé et projeté dans le vide avant de retomber, disloqué, au bord du trottoir. Une scène qu’elle n’avait jamais vue qu’en imagination.

Il avait survécu pendant trois jours à l’hôpital, inconscient, maintenu en vie par des perfusions, des tuyaux et des prières. Sa mère n’avait pratiquement pas quitté son chevet jusqu’à ce qu’il ne reste que la prière. Puis la mort.

Âgée de treize ans à peine, Karen passait à l’hôpital, mais ne s’attardait pas, incapable de supporter la douleur.

Après le décès de son père, sa mère était rentrée en Jamaïque. Karen avait refusé de partir, contrairement à sa sœur Lynette, qui dans un premier temps avait accepté de l’accompagner, pour revenir en Angleterre trois ans plus tard. Elle ne voulait pas abandonner son collège, ses amis. Elle était proche de sa tante et de son oncle qui l’avaient prise chez eux. À présent qu’ils étaient à la retraite, ils étaient rentrés à Spanish Town, eux aussi, résignés et dépassés par une ville qui n’était plus à leurs yeux celle où ils avaient choisi de passer leur vie.

Karen ferma les rideaux.

Le visage de son père lui apparut un instant, comme une lumière fugace.

Karen se démaquilla et se déshabilla au son de Cry, Baby, Cry et de Good Night des Beatles, dans une reprise de Ramsey Lewis, pianos et cordes. Une fois au lit, au bout de trois pages son livre lui échappa des mains et elle s’endormit.

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