Lignes de fuite
Chapitre 16
16
– Alors, Terry Martin ? demanda Ramsden à Karen.
– Est-ce que je pense qu’il est coupable ?
– Oui.
– J’aimerais bien. L’idée me plaît, mais je n’en sais rien.
Ils se tenaient devant la porte de l’un des pubs préférés de Ramsden, dans les entrailles de Camden. Près de la sortie de secours : vue imprenable sur les poubelles et quelques voitures garées. Ramsden fumait un de ces petits cigares serrés qu’il appréciait à l’occasion. Leur haleine visible dans l’air nocturne.
C’était un pub irlandais à l’époque où l’Irlande était plus en vogue : il y avait encore des trèfles en plastique derrière la fenêtre et un bodhran suspendu au-dessus du bar. Mais, depuis environ un an, le soir et les week-ends, gothiques et fans de heavy metal s’appropriaient les lieux : Black Sabbath et Metallica dans le juke-box, des filles sous-alimentées au visage livide, leurs lèvres couleur de sang séché. On ne risquait pas d’y croiser un flic, sauf en cas de descente. Et la blonde n’était pas mauvaise, ce qui ne gâtait rien.
– Le problème, c’est qu’on n’a pas l’ombre d’une preuve, reprit Karen. Pas d’arme du crime, pas d’empreinte, pas de caméra de surveillance.
– Mais ton impression ?
– C’est possible. Il en est capable, j’en suis sûre. Et il avait des raisons de vouloir le tuer, surtout s’il était bourré.
– Alors, qu’est-ce que vous allez faire, le jeunot et toi ?
– Je m’inquiète pas pour le jeunot. Il a besoin de prendre un peu de recul, c’est tout. De se rendre compte qu’il n’a rien à prouver.
– Je ne doute pas qu’entre tes mains expertes…
Un sourire concupiscent aux lèvres, Ramsden mimait joyeusement une séance de masturbation quand la porte s’ouvrit sur un homme aux cheveux blonds. Il fit un pas, les regarda, adressa un clin d’œil égrillard à Ramsden, puis battit en retraite.
– Il croit qu’il y a un truc entre nous, dit Ramsden. Il ne voulait pas bousiller mes chances.
– Ah oui, s’esclaffa Karen. Tu parles d’une chance.
Ramsden avala une généreuse gorgée de bière.
– Alors, pour Martin, c’est quoi le plan ?
– Le jeunot, comme tu dis si bien, est censé retourner parler au barman du Four Hands, lui soutirer d’autres noms et essayer d’établir un peu plus précisément combien de temps Martin a passé dans ce pub. Puis on va se renseigner auprès des sociétés de taxi et des VTC : tous ceux qui auraient pu le conduire à Hampstead. Y compris la voiture qui l’aurait ramené à l’aube.
– C’était peut-être un pote.
– Je sais. Je vais envoyer des membres de l’équipe interroger ses acolytes, au cas où.
Ramsden ne semblait pas convaincu.
– Ça va demander du monde. Pas mal d’heures en perspective.
– Tu as une autre suggestion ?
– On le traîne au poste et on le fait suer un peu. Pour voir ce qu’il a à raconter. Laisse-moi bavarder avec lui.
Karen sourit.
– Et c’est là que tu lui flanques un coup sur la nuque avec un bon vieil annuaire des familles ?
– Ça marche. Ça a marché, en tout cas.
– À ce qu’il paraît.
Ramsden vida son verre.
– Une autre ?
– Pourquoi pas. Mais rien qu’une. Maintenant que tu as terminé ton immonde petit cigare, on peut peut-être rentrer ?
Ils trouvèrent une table assez éloignée du juke-box pour pouvoir discuter. Selon Ramsden, Hector Prince continuait de fanfaronner, il se vantait d’être ressorti de chez les flics aussi vite qu’il y était entré et clamait même que, maintenant, il était intouchable.
– Il devrait se méfier, ça risque de se retourner contre lui.
– Possible.
– Et les insinuations de Martin ? Qui accusait le jeune Andronic de dealer ?
– Je n’y crois pas trop.
– Ce serait pourtant un mobile éventuel. S’il en mettait une part dans sa poche, rognait sur les doses, quelqu’un a pu avoir envie de lui donner une leçon.
– Un peu rude, la leçon.
– Faire un exemple.
– On n’a rien d’autre qui relie Andronic à la drogue. Je pense que Martin cherchait seulement à nous embrouiller.
Ramsden se crispa au son d’un riff particulièrement tonitruant d’Iron Maiden, qui fit trembler les murs et s’entrechoquer les verres sur la table.
– N’empêche que ça coûte rien de fouiner du côté de son copain, celui qu’il a appelé le fameux soir. Milescu. Jeter un œil à sa page Facebook, ce genre de truc. Se faire une idée des gens qu’il fréquentait, ça peut pas faire de mal. Je voudrais pas que tu élimines des pistes trop vite, que tu te mettes des œillères, conclut-il, railleur.
– Tu te prends pour mon manager, maintenant ?
– Ouais, j’ai un peu cette impression, parfois, répliqua Ramsden, goguenard.
Karen lui rendit son sourire.
– Tu sais quoi ?
– Quoi ?
– Va te faire foutre !
Karen avait toujours un petit sourire en coin lorsqu’elle sortit du métro. Si travailler avec Tim Costello était intéressant, presque drôle – le regarder rouler les mécaniques, voir jusqu’où il irait –, avec Ramsden, tout était facile : l’impression de retrouver des vieilles habitudes, d’enfiler des gants assouplis par l’usage. Ça lui rappelait une chanson. An Old Raincoat Won’t Ever Let You Down. Un vieil imper te laissera jamais tomber. Ramsden était comme ça. Vieux et fiable. Même s’il était un peu défraîchi sur les bords.
Le vent faisait claquer son manteau et soulevait ses cheveux, charriant les premières gouttes d’une averse. Lorsqu’elle quitta St Paul’s Road pour Highbury Grove, elle remarqua la voiture qui roulait au pas devant elle, indifférente à la circulation. Une Volvo marine, presque noire. Le véhicule serra le trottoir et ralentit encore à son approche. Elle nota mentalement le numéro, prête à traverser la rue, à se défendre ou à s’enfuir si nécessaire.
Elle rattrapa la voiture, qui resta à sa hauteur. La vitre arrière s’abaissa sans bruit.
– Karen.
C’était Burcher. Le commissaire divisionnaire Anthony Burcher. Depuis quand s’appelaient-ils par leurs prénoms ?
La portière s’ouvrit.
– Montez.
La Volvo rejoignit la circulation, des banlieusards qui pour rentrer chez eux devaient passer par Seven Sisters, Stroud Green, Stamford Hill et Edmonton. Au-delà, il y avait de vrais champs, des enclos avec des chevaux, des petits vergers, des golfs où on pouvait faire un circuit de dix-huit trous sans traverser une route.
On étouffait dans la voiture. Le chauffage était réglé un poil trop fort, l’air sucré par les pastilles à la menthe de Burcher.
– Vous passiez dans le coin, patron ?
– Si l’on veut.
À l’avant, le chauffeur réprima un gloussement, se rappelant à temps qu’il n’était pas censé être là. Ne rien voir, ne rien entendre.
– L’affaire de Hampstead Heath, Andronic, il y a du nouveau ?
Elle lui rapporta les déclarations des Martin, père et fille. Ses soupçons, l’absence de preuves.
– Et le petit Milescu, il est impliqué ? Sérieusement, je veux dire.
Pas de raison de le croire, patron. De manière très périphérique, a priori. Mais tout est possible.
– Son père est inquiet.
– C’est lui qui vous l’a confié ?
– Il a des amis. Un ou deux, en haut lieu.
– Je ne pense pas qu’il ait de souci à se faire.
– C’est bon à savoir. Et, bien sûr, s’il y avait la moindre chose, la moindre raison de s’inquiéter, vous me tiendriez au courant ?
– Bien sûr.
Burcher hocha la tête et s’absorba soudain dans la contemplation du paysage. Au croisement, sans qu’on lui ait demandé quoi que ce soit, le chauffeur tourna à gauche, puis encore à gauche.
– Coopération des autres services, effectifs, vous avez tout ce dont vous avez besoin ?
– Oui, patron.
– Parfait.
La Volvo s’arrêta à soixante mètres de sa porte.
– On peut vous laisser ici ?
– Merci.
Il pleuvait plus fort et les gouttes crépitaient sur le toit de la voiture qui s’éloignait. Tout compte fait, Mike Ramsden n’avait peut-être pas tort. Creuser un peu du côté de Ion Milescu ne ferait sans doute pas de mal.
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