Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 55 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 55

55

 

On délivra les mandats d’arrêt. Michael John Carter et Leslie Arthurs, pour les meurtres de Valentyn Horak et de deux individus non identifiés à ce jour. Carter était également accusé de violences aggravées avec préméditation et d’association de malfaiteurs en vue de vendre de la cocaïne et du cannabis. Kevin Martin, Douglas Freeman et Jason Richards pour association de malfaiteurs en vue de commettre les délits suivants : violences aggravées et meurtre avec préméditation. Gordon Dooley pour importation et distribution de cocaïne et de cannabis et pour violences aggravées et préméditées. Anton Kosach pour blanchiment d’argent et association de malfaiteurs en vue de commettre les délits suivants : traite d’êtres humains aux fins de travail forcé et d’exploitation sexuelle.

Le Département des homicides et crimes majeurs et la SOCA participaient à l’opération, ainsi que le SO19 – le groupe d’intervention de la Metropolitan –, et des renforts d’autres unités armées. En tout, près de quatre cents personnes.

Une heure avant le lever du soleil.

Toutes les arrestations synchronisées.

Deux hélicoptères se tenaient prêts à décoller. Ils devaient faire partie du raid initial, mais après réflexion on avait décidé de ne les utiliser qu’en cas de nécessité, pour préserver l’effet de surprise.

Lors du briefing, dans une école primaire de la rive sud de la Tamise, Burcher avait insisté sur la coordination, leur demandant de limiter les échanges téléphoniques et les contacts radio au minimum et d’éviter tout ce qui pourrait donner l’alerte.

– Si je vois l’ombre d’un journaliste du Sun ou de Sky News avant que l’opération soit bouclée, je retrouverai l’origine de la fuite et je pendrai le responsable par les couilles au milieu de Westminster Bridge. Est-ce que c’est bien clair pour tout le monde ?

C’était on ne peut plus clair.

Warren récapitula les détails une dernière fois : heures et lieux. Six adresses dans le sud de Londres, toutes à quelques rues les unes des autres, ce qui posait des difficultés potentielles en raison du nombre de policiers nécessairement présents dans une zone relativement restreinte. D’après leurs informations, tous les individus visés étaient chez eux. Grâce à Google Earth, ils avaient pu étudier leurs domiciles en couleur : chaque ruelle, porte secondaire, lucarne, la moindre fissure dans la maçonnerie.

Charlie Frost prononça quelques mots au sujet des objectifs de la SOCA et expliqua pourquoi il voulait Kosach en priorité et tout de suite après Gordon Dooley. Karen se tenait un peu à l’écart. On ne lui avait pas demandé de s’adresser aux troupes, mais peu lui importait, tant que sa place parmi les dirigeants de l’opération était manifeste et indiscutable et que son équipe jouait un rôle crucial.

– Tu restes au chaud sur ce coup-là ? lui lança Ramsden en souriant à la fin de la réunion, alors que tout le monde se dispersait.

– Je suis chef. Je laisse les actes de bravoure aux autres. J’attends et je recueille les louanges.

Les yeux de Ramsden brillaient. Il exsudait l’impatience et la testostérone. Prêt à foncer et décidé à ne pas rentrer avant le lever du jour. Il était fait pour ça, semblait-il.

Karen examina la salle presque vide. Dans une heure, deux au plus, ils sauraient s’ils pouvaient se réjouir.

On tira Leslie Arthurs de son lit, alors qu’il dormait comme un bébé.

Dougie Freeman, alerté par le bruit au rez-de-chaussée, grimpa au grenier, d’où il s’échappa par un étroit vasistas. Il se retrouva dehors, les bijoux de famille à l’air, sous les applaudissements des policiers postés sur les toits voisins.

Kevin Martin, dont les réflexes étaient considérablement amoindris par sa consommation de vin et d’alcool de la nuit précédente, sans parler d’un coït vigoureux avec la femme de son demi-frère, eut à peine le temps de poser les pieds par terre que deux paires de mains le saisissaient et il se retrouva au sol, la joue écrasée sur le tapis. Fay Martin s’adossa à la tête de lit, une cigarette entre les lèvres, l’air aussi contrariée que si elle s’était cassé un ongle.

Jason Richards sortait des toilettes, réveillé comme d’habitude par une envie pressante, quand les premiers véhicules de police arrivèrent. Un taxi pour la voisine d’en face qui commençait tôt à l’hôpital, pensa-t-il d’abord. Mais lorsqu’il jeta un coup d’œil entre les lamelles du store, il comprit qu’il se tramait quelque chose.

Pantalon, chemise, veste, chaussures. Walther PPK pris sur l’étagère de l’armoire.

– Tiens, fit-il, lançant son portable au serveur italien dérouté avec qui il avait passé la nuit. Gordon Dooley, le numéro est dedans. Dooley. Appelle-le et dis-lui de se tirer.

Et il disparut.

Il emprunta la porte qui menait au garage adjacent à la cuisine et se glissa dans le jardin à l’arrière. Un pied sur la poubelle et il enjambait le mur. Il traversa en courant les deux jardins suivants, seulement séparés par un mince treillage qu’il défonça, sauta par-dessus un muret de brique et dépassa une remise et une serre, avant de s’engouffrer dans un boyau entre deux maisons pour déboucher dans la rue voisine.

Déserte.

Des voitures garées les unes derrière les autres de chaque côté.

Il y avait une aire de jeux au bout et, au-delà, une tour d’habitation qui était un véritable labyrinthe d’escaliers et de couloirs, une bonne partie des lieux squattés ou vides.

Il courait, plié en deux, longeant une rangée de véhicules, lorsqu’un policier apparut, à trois voitures devant lui, bras écartés pour lui bloquer la voie.

Pas le temps de changer de direction. Richards décida de lui foncer dessus et le frappa à la poitrine, le poing tendu devant lui. Le flic, un jeune Asiatique, l’attrapa par un pan de son blouson et, emportés par leur élan, ils se retrouvèrent tous les deux sur le trottoir. Ils se relevèrent en s’accrochant à la grille d’un jardin, bordée d’une haie. Le policier avait passé le bras autour du cou du fugitif et il serrait. Ce dernier réussit malgré tout à sortir son Walther. Il le frappa au visage une première fois, puis une deuxième, avec assez de violence pour déchirer la peau au-dessous de l’œil. Le flic relâcha un peu son étreinte. Un troisième coup sur le crâne derrière l’oreille et ses jambes cédaient sous lui, ses doigts s’agrippant au col de Richards et l’entraînant dans sa chute. Les deux hommes se retrouvèrent à genoux. Tout cela se déroula très vite, en quelques secondes. Déjà on entendait le bruit des renforts qui arrivaient – « Lâche-moi, connard ! » – mais comme il serrait toujours, l’autre appuya le canon contre l’épaule du policier et tira.

Le choc dans les yeux du flic.

Richards se releva et s’enfuit.

Devant lui, une voiture de police tourna, percutant deux véhicules garés, et s’arrêta en travers de la chaussée. Avant même que les roues ne s’immobilisent, les portières s’ouvrirent sur deux hommes armés et casqués, en tenue de protection.

Le premier se plaça en position de tir au bord du trottoir et lança un avertissement.

Richards se précipita sur lui, pistolet en avant.

L’autre répéta son avertissement, puis l’abattit d’une seule balle à la poitrine, qui sembla – était-ce une illusion ? – le soulever, les jambes pédalant dans le vide. Puis il retomba, moribond ou déjà mort, le sang s’écoulant lentement du corps, serpentant le long des fissures entre les pavés jusqu’au caniveau.

À sa grande déception, Mike Ramsden procéda à une arrestation beaucoup moins spectaculaire. Après avoir fait des pieds et des mains pour être celui qui coffrerait Mad Max Carter, il trouva ce dernier en short et en débardeur, assis en tailleur sur le tapis de son sous-sol aménagé en salle de sport, souriant et en sueur, après la première demi-heure de sa séance matinale quotidienne.

– C’était pas la peine de défoncer la porte comme un putain de train, bordel ! Vous auriez pu sonner comme tout le monde.

Il se leva et jeta sur Ramsden la serviette qu’il avait autour du cou.

– Tenez ! Vous devriez en profiter pour faire un peu d’exercice. Non, mais regardez-vous, ça vous ferait pas de mal !

Il en riait encore, tandis qu’on lui tirait brutalement les bras derrière le dos et que les menottes se refermaient autour de ses poignets.

Alerté par l’appel téléphonique, Gordon Dooley parvint à s’enfuir en voiture quelques minutes avant l’arrivée de la police et évita un barrage en traversant deux jardins proprets, projetant en l’air buissons et rosiers sur son passage, comme un jardinier pris de folie, semant les deux véhicules qui le poursuivaient. L’un des hélicoptères le repéra quinze minutes plus tard, sa Porsche Cayenne aisément reconnaissable filant vers l’est sur la M26, à plus de cent soixante kilomètres heure.

Ils eurent juste le temps de fermer l’autoroute au niveau de la sortie 4 afin de l’obliger à se diriger vers le sud, sur l’A228, en direction de Leybourne et West Malling, où cette fois l’attendaient un barrage plus important et l’hélicoptère qui survolait la zone à basse altitude.

Dooley, qui n’était pas suicidaire, ralentit, s’arrêta et descendit sans geste brusque de la voiture, mains levées, pour avancer vers une rangée de policiers armés. Obéissant aux ordres, il s’allongea face contre terre au milieu de la chaussée, bras et jambes écartés.

Un coup de filet presque parfait.

Presque.

Lorsque les hommes de la SOCA, assistés du SO19 et d’une escouade de la police du Surrey pénétrèrent dans la résidence d’Anton Kosach, l’oiseau, selon l’expression consacrée, s’était envolé.

Charlie Frost et son équipe ne trouvèrent dans la vaste demeure que sa femme et son fils, ce dernier encore couché, entouré de peluches et de posters de super-héros de bandes dessinées. Letitia les accueillit en peignoir blanc, assise au comptoir de la cuisine, devant une tasse de thé au citron et au gingembre.

Lorsqu’on lui demanda où était son mari, elle haussa les épaules.

– Vous faites chier, qu’est-ce que j’en sais, moi ? Il est peut-être allé acheter du lait.

Frost, l’homme le plus civilisé du monde, dut faire un effort prodigieux pour ne pas la gifler.

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