Lignes de fuite
Chapitre 49
49
L’œil gauche de Cordon était toujours salement amoché, comme s’il s’était pris une porte en pleine figure quelques jours plus tôt. Ou comme s’il avait dit ce qu’il ne fallait pas à la personne qu’il ne fallait pas dans le bar qu’il ne fallait pas. Et les bars de ce genre ne manquaient pas dans le coin, ainsi que l’avait prouvé la soirée de la veille avec Kiley. À commencer par le grand pub d’à côté, qui retransmettait des matchs de foot gaélique. À un moment donné, Cordon, qui avait la démarche encore mal assurée, avait perdu l’équilibre et s’était cogné les côtes contre le bord du comptoir, laissant échapper un hurlement plus bruyant que celui qui avait retenti lorsque l’équipe de Mayo avait marqué le but gagnant contre Sligo à Quigabar, un peu avant la fin de partie.
Jane était là au début, mais, sentant que la soirée allait tourner à la beuverie, elle avait préféré s’éclipser. Dommage, songea Cordon. Une femme bien, même si ce n’était pas le genre de compliment qui l’aurait flattée. Agréable, séduisante, intelligente, les pieds sur terre.
Qu’est-ce qui l’avait empêché de rencontrer quelqu’un comme elle ? Pourquoi, depuis l’implosion de son mariage, semblait-il abonné aux épaves ? Les institutrices du sud-ouest de l’Angleterre, où étaient-elles quand on avait besoin d’elles ? Trop occupées à remplir des fiches d’évaluation, fallait-il croire. Ou à éviter les hommes comme lui.
Bien sûr, son métier n’aidait pas. En général, l’idée de fréquenter un flic attirait un certain type de femmes, même s’il y avait des exceptions. Et, d’après son expérience, l’institutrice de base n’appartenait pas à cette catégorie.
Il se demanda comment Kiley se débrouillait. En se gardant de s’appesantir sur ses années dans la police et son activité actuelle de détective privé, sans doute, mais qu’avait-il d’autre à offrir ? Quelques vieilles cicatrices de foot et des récits sur son glorieux passage dans les clubs de Stevenage Borough et Charlton Athletic ?
Inutile de se mentir, Cordon était jaloux.
Sa seule relation digne de ce nom avec une femme normale n’ayant ni tendances ni accointances criminelles, c’était son mariage avec Judith, et il n’y avait pas de quoi pavoiser. Un an ou deux de désir médiocre et d’attentes frustrées, puis la lente désintégration, les silences crispés, les trahisons et les reproches. Résultat : un divorce froid, un fossé qui n’avait fait que se creuser au fil des ans et un fils qui semblait les mépriser autant l’un que l’autre pour la manière dont ils avaient bousillé leur vie et fait de leur mieux pour bousiller la sienne.
Philip Larkin avait écrit un poème là-dessus : Ils te foutent en l’air, ta mère et ton père…
S’il était désormais condamné aux Letitia, il pouvait se faire du souci.
Et elles aussi.
Letitia, où était-elle à présent ? Que s’était-il passé ? Si ses ravisseurs l’avaient ramenée à celui qu’elle avait fui, ainsi qu’il le supposait, quel pardon avait-elle trouvé entre les bras d’Anton Kosach ? Quelle forme sa vengeance avait-elle pu prendre ?
Et Danny ? Danya ?
Il revit le sourire lumineux dans le visage plein d’espoir de l’enfant, puis il s’efforça de le chasser.
Je ne veux pas qu’il s’attache trop…
Oui, mais comme souvent, c’était plus facile à dire qu’à faire.
Il consulta sa montre. Déjà 13 h 20. Je serai rentré à midi, avait affirmé Kiley, midi et demi au plus tard. Un rendez-vous avec un avocat du quartier, un de ses employeurs occasionnels, qui avait dû s’éterniser. L’autre avait peut-être plaidé pour un déjeuner.
Des éclats de voix attirèrent Cordon à la fenêtre. Des jeunes du lycée voisin occupaient le trottoir, oublieux du reste du monde. Des petits groupes qui fumaient ou mangeaient à même les barquettes de fast-food. Un couple appuyé contre la vitrine de la supérette s’embrassait à bouche que veux-tu, la main du garçon sous le pull de la fille, dans l’indifférence générale.
Quinze, seize ans… C’était il y a bien longtemps pour Cordon. Plus que le nombre d’années réel.
Il s’approcha de la chaîne, appuya sur PLAY et monta le son. Parmi les derniers CD que Kiley avait piqués au magasin du rez-de-chaussée se trouvait un album de Nina Simone.
– Ça devrait t’intéresser, lui avait dit Kiley. Toi qui collectionnes les versions de Good Bait.
Il avait cru qu’il se foutait de sa gueule, mais non, le morceau était bien là, Good Bait, avec simplement Nina Simone au piano, la main droite d’abord, cherchant l’air, comme hésitante, puis la gauche. Et pas de chant, rien. Un sacrilège, sans doute, même si, en fait, c’était ainsi que Cordon la préférait.
Au bout de deux minutes environ, la contrebasse et la batterie entraient en scène et, à partir de là, la musique devenait plus énergique, plus expansive. Le morceau s’achevait lorsque Kiley franchit la porte, avec deux gobelets de café.
– Le temps d’avaler ça et on file. J’ai un message du frère d’Anton sur mon portable. Il est d’accord pour qu’on se voie.
– Toi ou moi ?
– Nous deux. Ici, à Londres. Dans un resto ukrainien de Cali.
– Où ça ?
– Caledonian Road. Entre King’s Cross et le sud de Holloway Road.
L’établissement qu’ils cherchaient se trouvait sur une portion de rue où se succédaient les bureaux de paris, les magasins de meubles d’occasion, les laveries automatiques et les rades louches. Il y avait une pancarte Fermé sur la porte, mais elle n’était pas pour eux. L’intérieur était sombre, une seule lampe allumée. Si le restaurant avait connu le coup de feu de midi, il était terminé depuis un moment. Taras Kosach fumait, assis à une table contre un mur, un verre de vin devant lui. Personne pour lui dire combien d’arrêtés municipaux il enfreignait.
Il écrasa sa cigarette à leur approche, se levant à demi, et tendit la main à Kiley. À Cordon, il n’accorda qu’un bref regard.
– Asseyez-vous.
Ce qu’ils firent.
– Vous désirez du vin ?
– Ma foi, pourquoi pas, répondit Kiley.
Sans qu’on lui ait adressé le moindre signe apparent, un serveur apparut avec une bouteille et deux verres propres. Le vin était foncé et épais, presque liquoreux.
Taras avait dans les quarante-cinq ans, le teint basané, assombri par une barbe de quelques jours, des yeux noirs. Ses doigts étaient tachés de nicotine, mais ses ongles manucurés formaient des ovales réguliers. L’odeur de son eau de toilette masquait celle de la cuisine.
Son regard s’attarda sur les marques autour de l’œil de Cordon, qui était encore un peu enflé.
– Je pense que vous avez de la chance.
– Vous ne serez pas surpris si je vois les choses un peu différemment.
Taras haussa les épaules.
– Ce que vous avez fait, c’est très bête.
– Vous m’en direz tant, répondit aimablement Cordon.
– Pardon ?
– Vous vouliez nous parler ? intervint Kiley.
Taras alluma une autre cigarette. Lorsqu’il renversa la tête en arrière pour expirer la fumée, une fine cicatrice apparut sur sa gorge, comme un coup de rasoir.
– Un message de mon frère. Pour vous, en particulier, ajouta-t-il, s’adressant à Cordon. Ce qui est fait est fait. Il ne vous tient pas…
Il hésita, cherchant le mot.
– Rancune ? Vous comprenez ?
Cordon ne répondit pas.
– Vous comprenez ? C’est fini.
Il but du vin.
– Et Letitia ?
– Qu’est-ce qu’elle a, Letitia ?
– Justement.
– Elle est auprès de sa famille. Ça ne vous regarde pas.
– C’est vous qui le dites.
– Oui, je le dis.
– Nous voudrions seulement être sûrs qu’elle va bien, intervint Kiley.
– Et l’enfant aussi.
Taras leva sa main soignée.
– Ce n’est plus votre affaire.
Kiley allait parler, mais Cordon l’interrompit.
– Écoutez-moi bien, déclara-t-il en pointant deux doigts vers la poitrine de Taras. C’est moi qui décide ce qui est mon affaire. Ce n’est ni vous, ni votre frère, ni personne. Compris ?
L’autre hocha la tête, prudent.
– La dernière fois que j’ai vu Letitia et Danny, ils étaient entre les mains d’hommes dangereux et certainement armés, qui à mon avis n’hésitent pas à user de la force quand ils estiment que c’est nécessaire ou qu’ils peuvent agir en toute impunité.
Taras ouvrit la bouche comme pour protester. Cordon n’y prêta aucune attention.
– Vous prétendez que Letitia a retrouvé son foyer, très bien, mais je veux des preuves. Des preuves que son fils et elle sont en bonne santé et ne sont pas retenus contre leur gré. Alors, vous pourrez me dire que ce n’est plus mon affaire. Pas avant.
Il s’appuya contre son dossier, les mains accrochées au bord de la table.
Taras aspira une longue bouffée de cigarette et la posa sur le cendrier. Il prit son briquet et le fit passer sur ses doigts.
– Et si ça ne se passe pas comme vous le souhaitez ?
Cordon se pencha en avant, sa voix à peine plus forte qu’un sifflement.
– Alors, je remuerai ciel et terre pour que la vie de votre frère devienne un enfer. Je ferai jouer toutes mes relations dans la police, je réclamerai tous les services qu’on me doit, je fouinerai dans tous les recoins sombres de son existence. Et quand j’en aurai fini avec lui, il souhaitera n’avoir jamais posé les yeux sur Letitia, n’avoir jamais entendu mon nom.
Taras leva son verre et en fit tourner le contenu avant de boire.
– Vous n’êtes pas en position de faire des menaces, il me semble.
– Vous voulez vraiment le savoir ? répliqua Cordon, soutenant son regard.
L’attitude de Taras se modifia subtilement. Comme s’il avait prévu cette éventualité et qu’il avait un plan de secours dans sa poche.
– Je vais parler à mon frère. Lui faire part de vos inquiétudes. Je suis sûr qu’il y a moyen de trouver une solution. Pour que vous ayez l’esprit tranquille, ajouta-t-il avec un petit sourire.
Kiley recula sa chaise et se leva. Cordon l’imita. Derrière eux, un serveur attendait près de la porte.
– Vous aurez de mes nouvelles d’ici à quarante-huit heures, affirma Taras.
Puis il détourna les yeux et parut les chasser de ses pensées.
Dans la rue, Kiley indiqua la gauche.
– Marchons.
Un peu plus loin, ils traversèrent entre les voitures et prirent une voie plus petite, bordée de hautes maisons victoriennes, de platanes, de poubelles et de rêves.
– Remuer ciel et terre ? D’où est-ce que tu sors des inepties pareilles ?
– J’en ai aucune idée.
– J’ai cru un moment que t’allais lui flanquer un pain.
– J’ai bien failli.
– Qu’est-ce qui t’en a empêché ?
– Mon caractère généreux. Et ma prudence naturelle.
Kiley éclata de rire.
– Ta connerie naturelle, ouais.
– Ça aussi.
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