Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 58 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 58

58

 

La question ne cessait de tourmenter Karen, toujours présente dans un coin de son esprit. Les rares fois où elle croisa Burcher au cours des semaines suivantes, il lui parut égal à lui-même. Rien n’indiquait qu’il subissait de stress particulier, qu’il craignait de faire l’objet d’une enquête. Quand elle vit Alex Williams – une brève conversation alors qu’elles sortaient de réunions différentes – elle faillit lui dire que ça ne se faisait pas de répéter des propos tenus en confidence, mais ce n’était pas le moment. Si le bruit courait que le commissaire divisionnaire était soupçonné de corruption, elle n’en entendit pas parler. Seulement ce bourdonnement insistant dans sa tête. Qu’elle ignorait du mieux qu’elle pouvait pour continuer à faire son travail.

Elle participa à plusieurs interrogatoires, assista à d’autres. Il apparut très vite que les hommes de Dooley liés à l’affaire de Stansted avaient décidé de s’accuser mutuellement et de se renvoyer la responsabilité des meurtres. Une stratégie, qui, selon la formulation de Mike Ramsden, revenait à « tout faire pour être condamné à perpète, avec moins de chances d’obtenir une libération conditionnelle que moi de toucher le tiercé dans l’ordre ».

En ce qui concernait Hector Prince, on avançait lentement mais sûrement. Trident avait déjà interpellé quatre jeunes gens que la police continuait d’interroger, le tribunal ayant accepté de prolonger leur détention.

Seul le meurtre qui d’une certaine manière avait tout déclenché restait un mystère. Petru Andronic, dont les yeux morts la regardaient sous la glace. Terry Martin, leur premier – leur unique – suspect, épargné par les récentes arrestations, ses alibis toujours solides.

– Hé, copine, ça fait combien de temps que tu n’as pas pris de repos ? lui demanda Carla un soir tard, devant une vodka-tonic. De vraies vacances ?

Elles se rendirent à Fuerteventura : cinq nuits dans un hôtel quatre étoiles à côté de Jandia, à six cents mètres de la plage. Certains jours, elles n’allaient même pas jusque-là. L’établissement possédait trois piscines, un sauna, un jacuzzi et un spa. Karen se relaxa, se laissa dorloter et lut des mauvais romans, s’efforçant de faire taire le bourdonnement dans sa tête.

Le dernier soir, Carla la convainquit de la rejoindre sur scène à la fin du karaoké. Respect, Single Ladies, Sisters Are Doin’ It For Themselves.

Et comme la salle en redemandait : It’s Raining Men.

Même si, à vrai dire, les hommes ne pleuvaient pas, loin de là.

Elles dormirent seules. Le lendemain, elles prirent l’avion pour Gatwick, avec le sentiment d’être, sinon purifiées, du moins rafraîchies. Et le soleil brillait. Lorsqu’elles survolèrent le sud de l’Angleterre, le temps était clair et dégagé, les vents faibles, huit kilomètres heure, venant du sud-ouest. Elles rirent et plaisantèrent à bord du Gatwick Express, s’écrièrent qu’elles devaient remettre ça très vite. À l’automne. Une escapade avant les grands froids de l’hiver. La neige et la glace.

À Victoria, Carla étreignit Karen et elles repartirent chacune de leur côté.

Karen vit les gros titres de la presse dans le métro.

Une maison brûle dans le nord de Londres. On soupçonne un acte

criminel. Sept morts.

Elle prit un journal et parcourut la page.

Une maison de Wood Green… sept victimes, cinq blessés grièvement

brûlés… jambe cassée en sautant de la fenêtre du premier étage… les

pompiers dépassés par l’intensité des flammes… rumeurs non confirmées

que trois des personnes décédées ont récemment été entendues en lien

avec le meurtre de Hector Prince… demandé si la vengeance était un

mobile éventuel… pas de commentaire…

Elle appela Ramsden.

– J’essaie de te joindre depuis tôt ce matin.

Karen avait volontairement coupé son portable.

Il lui donna l’adresse : une rangée de maisons blotties les unes contre les autres à l’est de Wood Green High Road. Lorsqu’elle vit Ramsden, il semblait aussi ravagé que la scène devant lui : briques noircies, vitres brisées et éclats de verre, porte carbonisée ne tenant plus que par une charnière. À l’intérieur, un aperçu de l’enfer.

Deux camions de pompiers étaient toujours là et des hommes et des femmes finissaient d’éteindre le feu.

Des particules de suie flottaient encore dans l’air.

Quelques bouquets de fleurs sur le trottoir, de part et d’autre de la maison.

– Quand est-ce que c’est arrivé ? demanda Karen, la gorge et les yeux irrités par la fumée.

– Vers 2 heures du matin. Des bombes incendiaires lancées par les fenêtres du rez-de-chaussée. Un genre d’accélérant jeté par la porte. Les pauvres, ils n’avaient aucune chance.

– Vengeance.

– C’est sûr.

Trois jeunes garçons, âgés de quinze à dix-sept ans.

Une fille de seize, une autre de seulement douze ans.

On pouvait toujours dissimuler leur identité au public et demander à la presse de respecter certaines restrictions, leur monde avait ses propres règles : prolonger la garde à vue, même si on les relâchait ensuite, revenait à peindre une cible sur leur dos.

– Des témoins ?

Ramsden ricana et secoua la tête.

Il y avait eu un incendie à New Cross, une trentaine d’années auparavant. Treize jeunes Noirs tués. Un événement fondateur pour Karen. Attaque raciste ? Accident ? Vengeance ? L’enquête n’avait pu le déterminer et personne n’avait jamais été condamné.

Et si ces vies gâchées avaient été blanches ?

Elle se rappelait être passée devant le site en voiture avec son père, alors qu’elle n’avait pas plus de sept ou huit ans.

– Souviens-toi de ce qui est arrivé ici, avait-il dit en retirant son chapeau. N’oublie pas.

Elle s’en souvenait, une petite partie d’elle s’en souvenait, chaque jour. Et, au cas où elle oublierait, il y avait toujours un drame comme celui-ci pour lui rafraîchir la mémoire.

Ou comme celui-là…

Cinq jours plus tard, alors qu’on n’entendait déjà plus parler de Wood Green et des événements à l’origine de l’incendie, le groupe consultatif indépendant de Trident émit un communiqué pour exprimer ses craintes concernant l’avenir de l’unité, qui avait pourtant réussi à établir une relation de confiance avec la communauté noire et affichait des résultats encourageants. La rumeur qui évoquait sa dissolution imminente en raison de nouvelles coupes budgétaires du gouvernement semblait bien fondée.

Ben voyons, pensa Karen, à quoi bon, de toute manière ? On n’allait pas gaspiller du bon argent public à cause d’une poignée de jeunes Blacks qui se butaient pour s’amuser. Autant mettre le fric là où on en avait vraiment besoin. Là où étaient les votes.

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