Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 19 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 19

19

Carla James était de la même promo que Karen au lycée, déjà une star à l’époque. Le premier rôle dans Le Magicien d’Oz, la comédie musicale qu’ils avaient présentée à la fête de l’école. Sa photo dans le journal local, leur Diana Ross à eux. En terminale, elle fréquentait des mecs qui parlaient toujours de monter un groupe ou un autre, de contrats qui ne se concrétisaient jamais. Elle enregistra même des chœurs, qui se perdirent mystérieusement et ne figuraient plus sur le mixage final. Son petit ami d’alors était un sportif sur le point d’être sélectionné dans l’équipe nationale. Un sprinter avec des cuisses musclées comme elles n’avaient pas idée, clamait-elle fièrement.

Karen l’accompagnait de temps en temps le soir au stade, quand elle le regardait s’entraîner : les étirements, la course, la sueur qui coulait sous les lumières et faisait briller son corps.

Un spectacle dont on ne se lassait pas.

Après le lycée, Carla avait passé le concours du conservatoire. Recalée, elle avait trouvé un emploi dans un bar, tout en faisant les chœurs dans un groupe qui jouait des reprises de la Motown à Basingstoke ou à Stevenage et en suivant des cours d’art dramatique à la Poor School, près de King’s Cross : voix et mouvement, dialecte, chant, combat, Shakespeare et théâtre contemporain. À la fin de l’année, elle retenta le conservatoire, cette fois avec succès. Tout ça, il y avait si longtemps que Karen préférait ne pas y penser.

Aujourd’hui, il arrivait encore que Carla pointe au chômage ou travaille dans des pubs. Sinon, un spectacle de temps en temps à Manchester ou à Liverpool, douze semaines à faire la doublure dans une mise en scène de La Chatte sur un toit brûlant dans le West End, avec une distribution entièrement noire, et des petits rôles dans des séries télé : La Fureur dans le sang, Affaires non classées, The Bill. Rôles qui consistaient en général, selon ses propres mots, à faire le tapin au coin de la rue avec une jupe ras la touffe, en attendant qu’on lui écrabouille la tronche à coups de marteau.

En ce moment, elle jouait au National Theatre, une tragédie du e XVI

siècle, vingt-trois représentations au Cottesloe, avant de partir en tournée. Carla interprétait cinq personnages différents et elle s’éclatait.

Elles s’étaient donné rendez-vous dans un établissement près du théâtre, musique assourdissante, cuisine mexicaine et cocktails. La voix de Carla par-dessus le vacarme :

– Karen ! Copine ! Ici !

Elle avait des extensions capillaires ornées de perles brillantes, un décolleté à se pâmer, des couleurs qui juraient de manière aussi délirante qu’un Matisse.

Ainsi que Karen l’avait prévu et l’espérait, après une étreinte, un baiser et un « Alors, comment ça va ? » qui n’attendait pas de réponse, Carla se lança dans un compte rendu licencieux et hilarant des derniers mois de sa vie, s’attirant les rires et les applaudissements des curieux aux tables voisines.

Après une journée sans rien de neuf, hormis la visite de la mère de Hector Prince, qui, entre convulsions de chagrin et larmes de rage, avait identifié son fils dans l’atmosphère froide et stérile de la morgue, Karen n’avait pas envie de passer la soirée seule.

– Ne te retourne pas tout de suite, dit-elle, tandis que le serveur leur apportait une nouvelle tournée de mojitos. Le mec au fond, j’ai l’impression qu’il nous mate.

Carla se pencha, tripotant le lacet de sa chaussure.

– Col roulé noir, cheveux courts ?

Karen hocha la tête.

– J’espère bien qu’il nous mate.

– Non, je suis sérieuse.

– Pourquoi, il te plaît ? C’est pas ton genre, pourtant.

– Non, c’est pas ça…

– Parce que je peux aller le voir, faire les présentations…

– Non, protesta-t-elle, attrapant le bras de Carla. Je suis un peu sur les nerfs, c’est tout.

– C’est bon, j’ai pigé.

Lorsque Karen regarda de nouveau dans sa direction, il avait disparu.

– Sale journée ?

– Sale semaine.

– Tu as envie d’en parler ?

Karen secoua la tête.

Elles se rendirent dans une boîte de l’autre côté du fleuve pour un dernier verre, des vodka-tonics. Lorsqu’un type vint lui demander en trébuchant si elle voulait danser, Carla se contenta de rire.

– Je devrais être rentrée, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil à sa montre. On joue en matinée demain.

Elles firent une pause sur le quai, contemplant l’autre rive et la lente procession de lumières en direction de St Paul.

Carla alluma une cigarette.

– File-m’en une.

– Je croyais que tu avais arrêté.

– J’ai arrêté.

Quelque chose retint l’attention de Karen sur le pont. Le flash d’un appareil photo. Des touristes qui immortalisaient la ville, la Tamise de nuit.

– Si ton boulot devenait trop pénible, s’il te déprimait vraiment, tu enverrais tout balader, hein ? Tu ne te laisserais pas bouffer ?

– Oui. Oui, bien sûr.

Mais au moment où Karen prononça ces mots, elle se demanda si c’était vrai. C’était sa vie, après tout. Que pourrait-elle faire d’autre ? Sans compter que son père avait dit : « Fais quelque chose de ta vie. Fais bouger les choses, si tu peux. » Elle ne pouvait pas renoncer si vite, elle lui devait bien ça.

Cinq minutes plus tard, elles étaient dans le métro, pas la même destination, pas le même train. Pour Karen, cinq minutes de marche de Highbury & Islington, cinq ou six, l’écho léger de ses pas sur le trottoir. Quelqu’un écoutait Belle d’Al Green, une chanson qu’elle avait toujours aimée. Une fenêtre à l’étage ouverte, le son juste assez fort pour lui donner envie de chanter. La lumière du salon était allumée, comme elle l’avait laissée, tamisée derrière les rideaux fermés. La clé à la main, elle regarda la rue déserte à droite et à gauche.

Chez elle, elle verrouilla la porte. Elle alluma la télé et écouta les rires en boîte d’une série comique rediffusée, tandis qu’elle allait et venait dans l’appartement, se déshabillait. L’homme du restaurant mexicain, debout contre le mur, buvant une bouteille de Dos Equis : sa tête lui disait quelque chose. La manière dont il l’avait regardée. Un flic ? Que se passait-il, à la fin ? Burcher qui surgissait de nulle part pour lui poser des questions. Le père de Ion Milescu qui exprimait son inquiétude à ses chefs, et voilà qu’elle devenait parano.

Ridicule.

Elle éteignit.

L’homme du restaurant : en service ou non ?

La chambre était glacée. Recroquevillée sur le flanc, les genoux repliés, une main près du visage, elle s’endormit, les yeux à peine fermés. Comme une masse.

Mais elle rêva.

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