Lignes de fuite
Chapitre 28
28
Il avait trois ans. Bientôt quatre. Il s’accrochait à sa mère, le visage contre sa hanche, tirant les fils qui pendaient du vieux pull qu’elle avait emprunté. Un pull à son père. Au grand-père du petit. Une mèche brune en travers du front, de grands yeux marron, inquiets et hésitants.
– Qu’est-ce que vous foutez là ? lança Letitia en guise d’accueil.
L’enfant tressaillit, sentant la colère dans la voix de sa mère, et s’agrippa encore plus fort, au bord des larmes.
Cordon ne répondit pas.
À l’écart, Clifford se dandinait d’un pied sur l’autre.
– C’est toi qui l’a appelé ? De quoi je me mêle, connard !
Poussant son fils, elle se jeta sur son père et lui griffa la joue.
– Bon sang, Letitia !
– Il faut vraiment être débile, débile, débile !
Comme il se détournait, elle frappa son dos à coups de poing.
– Maman, non, arrête !
Le gamin tenta de la tirer en arrière. La main de Letitia partit toute seule et s’abattit sur son visage. Il se figea un instant, sous le choc, puis se mit à hurler.
– C’est malin, regardez ce que vous avez fait tous les deux !
Du sang perlait au coin de la bouche de son fils, coulait sur son menton et dans son cou.
– Regardez ce que vous m’avez fait faire !
– Letitia…
– Viens, mon chéri. C’est rien.
Elle sortit un mouchoir en papier de sa poche et tamponna le visage du petit.
– C’est rien qu’une petite coupure. Regarde, ça ne saigne déjà plus.
Elle s’accroupit et le serra contre elle.
– Pardon, maman est désolée.
Les deux hommes échangèrent un regard et Clifford Carlin secoua la tête. Quelques instants plus tard, sans un mot, il quitta la pièce.
L’enfant sanglotait, à présent, mais sans bruit, le visage contre la poitrine de sa mère.
– Letitia…
– Je lui ai dit, fit-elle sans se retourner. Je lui ai dit qu’il ne fallait surtout en parler à personne. Ça finira par se résoudre tout seul. Il suffit de ne pas intervenir. De ne rien dire, ou ça ne fera qu’empirer les choses.
– Il était inquiet.
– Bien sûr qu’il était inquiet. Et moi ? Je suis pas inquiète, moi ? Je suis pas malade d’inquiétude ? Et deux fois plus maintenant que vous êtes ici.
– Je peux peut-être t’aider.
– Ah ouais ?
– Oui. Au moins, essayer.
– Essayer, s’esclaffa-t-elle. Essayer ? Vous vous foutez de ma gueule ?
Elle se releva et lui fit face.
– On se prend pour Lancelot, maintenant ? Les Chevaliers de la Table ronde ? Super ! Alors, le gosse et moi, on est en danger et qu’est-ce qu’on récolte ?
Un rire rauque la secoua.
– Ce mec avec sa lance cassée sur son canasson pourri. C’était quoi ce film déjà ? C’est vous tout craché, Cordon. Non, mais qui c’est qui m’a fichu un demeuré pareil !
Il expira lentement, immobile, tandis que l’enfant jetait vers lui des regards furtifs, s’abritant derrière le bras de sa mère, et ne se détournant que lorsque Cordon lui souriait.
Un moment plus tard, ils étaient assis côte à côte sur une marche, dans l’escalier. Un endroit pas pire qu’un autre. Clifford Carlin était allé à la librairie et les avait laissés régler ça entre eux.
Cordon avait une canette de Carlsberg à moitié vide entre les pieds. Letitia buvait une vodka-Coca, et ce n’était pas la première.
Elle portait toujours un des vieux pulls de son père, un jean délavé, les pieds nus, du vernis écaillé sur les ongles. Elle avait tiré ses cheveux en arrière et la fatigue autour de ses yeux avait presque disparu. Le garçon dormait dans une des chambres au-dessus d’eux, son pouce dans la bouche, produisant d’occasionnels petits bruits de succion, un stégosaure en plastique dans l’autre main.
Lorsqu’elle l’avait bercé contre elle un peu plus tôt, tous les deux tendres et silencieux, quelque chose s’était noué dans le ventre de Cordon, comme un poisson qui se tord au bout d’un hameçon.
– Ton fils, je ne sais même pas son nom, dit-il doucement.
– Danya.
– Danya ?
– C’est ukrainien. Ça veut dire « don de Dieu ». Ah ah. La meilleure de l’année !
– Et c’est comme ça que tu l’appelles ?
– Son père l’appelle comme ça. Pour moi, c’est Danny. Dan.
– Son père ?
– Anton.
– Ukrainien ?
– Oh ça, oui ! D’Odessa. Du sang jaune et bleu dans les veines.
Elle porta le verre à ses lèvres et avala une bonne gorgée.
– Anton Oleksander Kosach. L’aîné de cinq frères. Anton, Taras, Bogdah, Parlo, Symon. Parlo et Symon sont jumeaux. Bogdah, le troisième, il est toujours en Ukraine.
– Les quatre autres sont ici ?
– La plupart du temps, oui. Anton légalement, Taras aussi, peut-être. Les autres, c’est moins sûr.
– Et il veut que vous rentriez à la maison ? Anton. Tous les deux. C’est ça ? Les appels téléphoniques et le reste. C’est ça qu’il veut ?
– Danny. C’est ce qu’il veut. Moi, il en a rien à foutre. Plus rien à foutre.
– Mais il veut que vous rentriez, Danny et toi ?
– Son fils. C’est une obsession. Comme si je le lui avais volé. Comme si j’avais jamais l’intention de rentrer.
– Et c’est le cas ?
Un silence. Letitia tripota une mèche de cheveux.
– J’en sais rien.
– Alors, il a raison ?
– Putain, bien sûr que non !
– Mais si tu l’as quitté…
– Je vous l’ai dit. J’en sais rien. J’en sais rien, pigé ?
– Alors, à quoi ça rime ?
– Quoi ?
– Danny et toi, ici ?
– L’enterrement, l’enterrement de maman. Danny, je voulais l’emmener, puis je me suis dit qu’il valait mieux pas. Alors je l’ai laissé ici, chez mon père. Pour quelques jours. Le temps de faire un saut à Penzance.
– Il était au courant, Anton ?
– Plus ou moins.
– Et il était d’accord ?
– D’accord ? Anton est d’accord si on est pratiquement sous clé, s’il sait où on est chaque minute de la journée. Lui ou un de ses frangins. Il était d’accord, ouais, il voulait juste que deux de ses frères m’accompagnent en Cornouailles. Rien que ça. Parlo et Symon. Non, mais je rêve ! Je lui ai dit pas question, pas de gangsters ukrainiens à l’enterrement de ma mère.
– C’est ce qu’ils sont ? Des gangsters ? Un genre de mafia russe ?
Elle lui décocha un regard noir et détourna le visage.
Voyant que Danny et elle n’étaient pas rentrés à l’heure prévue, Anton avait appelé sur son portable, lui avait-elle raconté plus tôt. Il avait téléphoné, envoyé des SMS. Il avait menacé Letitia, menacé son père, lancé des ultimatums. Encore quarante-huit heures. Puis il enverrait quelqu’un les chercher. Elle avait vu des voitures passer lentement dans la rue, entraperçu un visage qu’elle avait cru reconnaître.
Mais pas assez pour être sûre.
Cordon se redressa, étira les bras. Le bord de la marche contre laquelle il s’appuyait s’enfonça désagréablement dans ses reins.
– On est obligés de rester assis dans l’escalier ?
– Personne ne vous oblige à vous asseoir nulle part.
– Bon sang…
– Quoi ?
– Pourquoi est-ce que tout est toujours si compliqué avec toi ?
– Parce que la vie est compliquée.
Il secoua la tête. Il y eut un cri étouffé au-dessus d’eux. Danny rêvait.
Pendant que Letitia montait voir son fils, Cordon se rendit à la cuisine. Il versa ce qu’il restait de sa bière dans l’évier, mit la bouilloire sur le feu et ouvrit plusieurs placards. Il y avait un pot de café soluble qui n’avait pas dû servir depuis un bout de temps. Les granulés formaient une croûte qui résista à ses premiers coups de cuillères.
– Les trucs les moins dégueu sont au frigo, dit Letitia depuis le seuil. Et il doit y avoir un porte-filtre quelque part. Dans l’évier, peut-être.
Cordon alluma la radio tandis que le café passait lentement. Il tomba sur les infos. L’économie. Des affrontements ethniques en Ouzbékistan. L’Afghanistan. Toujours l’Afghanistan. À quand remontait la première guerre anglo-afghane ? 1839 ! Ces guerres à la con, ça n’en finirait donc jamais ? Il éprouvait une colère qui l’étonna lui-même. C’était si loin, ailleurs. Mais sa vie en Cornouailles lui semblait tout aussi lointaine, floue, déformée. Et maintenant des menaces de violences, des gangsters ukrainiens, des récriminations : il se faisait peut-être finalement rattraper par le monde, le monde réel.
Il trouva Letitia en train de fumer, à l’arrière de la maison. Le ciel était d’un gris boueux. Au bout du jardin, le terrain s’élevait vers le sommet de la falaise, avec la mer au-delà. Il posa les tasses sur le sol inégal et traîna deux chaises en plastique.
Letitia avait les yeux dans le vague, le corps informe dans ses vêtements informes, plus aucune trace de jeunesse dans son visage à peine maquillé. Elle conservait pourtant une sorte de beauté désespérée. Quelque chose qui ne se résumait pas à ses traits. Une force, une résilience, en dépit de tout.
Il se demanda si Anton voyait la même chose.
La mère de son enfant.
Son fils.
Moi, il en a rien à foutre.
Cordon n’en était pas si sûr.
Letitia laissa tomber le filtre de sa cigarette sur la terre sèche et l’écrasa sous sa semelle. Prenant la chaise à côté de lui, elle ramassa sa tasse et la renifla.
– Y a du sucre ?
– Deux cuillères. Plus un peu de rab.
Elle sourit.
– Bravo. Bonne mémoire ou coup de bol ?
– L’instinct du flic. L’entraînement. Retenir le moindre détail. On ne sait jamais quand ça pourra servir, ajouta-t-il en se tapant sur la tempe.
– Et ça va nous aider, là ? Votre instinct ?
– Ça dépend.
– Ah ouais ?
– La dernière fois que tu lui as parlé, à Anton, qu’est-ce qu’il a dit ?
– À part chérie, amour de ma vie et compagnie ?
– Oui, à part ça.
– Que s’il ne voyait pas ma sale tronche de pute dans les vingt-quatre heures, il envoyait quelqu’un pour nous ramener par la peau du cul, Danny et moi.
– Il ne viendra pas lui-même ?
– Surtout pas, il aurait l’air de me supplier. Trop la honte. Il enverra quelqu’un. Sans doute les jumeaux. Ces deux enfoirés, tout ce qu’ils veulent, c’est une excuse pour faire un carnage, grimaça-t-elle. Ça les éclate. Le monde est un jeu vidéo, pour eux.
– Tu disais que tu avais vu quelqu’un dans une voiture ?
– Possible. J’en suis pas sûre. Peut-être que je me fais des idées. Un tour de mon imagination. Mais il se peut aussi qu’il ait envoyé quelqu’un de la région, quelqu’un qu’il connaît, qui lui doit quelque chose. Je sais qu’il a des contacts à Brighton. Pour s’assurer que je suis toujours là, que je me suis pas tirée avec le gosse. Que je l’ai pas plaqué.
Il observa la ligne de sa bouche.
– Tu ne vas pas y retourner, n’est-ce pas ? Tu as pris ta décision ?
Elle alluma une nouvelle cigarette, exhala une bouffée de fumée.
– Oui. Je veux plus de la vie d’avant, en tout cas.
– Et les types qu’il a envoyés, ils vont prendre ça comment ?
– Mal.
– Ils utiliseront la force ?
– Qu’est-ce que vous croyez ?
– Dans ce cas, on devrait alerter la police. Ils enverront une voiture, posteront peut-être même quelqu’un devant la porte.
Elle secoua la tête.
– Pendant combien de temps ? Et ce sera encore pire. Si Anton se met en tête que j’ai passé le moindre accord avec les flics, ça va être l’enfer. Il me lâchera plus. J’ai vu trop de choses, j’en sais trop. Il ne prendrait pas un risque pareil.
Que savait-elle au juste ? se demanda Cordon. Quel risque ?
– Qu’est-ce qu’il pourrait faire ?
– Me tuer. Me faire tuer. Enlever Danny. Et vous seriez incapable de l’en empêcher.
Cordon commença à parler, mais elle posa un doigt sur ses lèvres.
– Écoutez, c’était sympa de venir. Idiot, mais… Vous êtes plutôt un brave type, reprit-elle en secouant la tête, surtout pour un flic. Mais ça… c’est pas une bande de camés qui traînent à la gare routière d’une petite ville de province, c’est pas une battue pour retrouver quelqu’un qui s’est perdu dans la lande ni une expédition pour repêcher un corps de noyé. C’est autre chose, Cordon. Un autre monde. Laissez tomber.
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