Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 44 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 44

44

 

Souvent, la matinée débutait par des gouttes de pluie qui coulaient lentement sur le visage de Cordon, alors qu’il se rendait à la boulangerie, son sac à dos sur l’épaule pour protéger les croissants au retour. Il aimait ça, ce rituel, l’occasion de se dégourdir les jambes, la solitude. De chaque côté de la route, des oiseaux guillerets chantaient et voletaient d’arbre en arbre. Dans les champs, des charolaises se levaient pesamment, leur manteau d’un blanc crémeux dans la brume pâle.

Le temps de rentrer, s’il avait de la chance, Letitia était sortie de la douche et avait lancé le café. Danny était soit assis dans son lit, en train de relire pour la énième fois un de ses livres, soit à plat ventre devant la télé.

Letitia l’avait mis en garde, mais c’était difficile de ne pas s’attacher à lui. Quand on pensait à tout ce qu’il avait vécu : on l’avait arraché à sa maison, à son pays, trimballé sans réelle explication, pourtant il restait d’une égalité d’humeur étonnante, toujours désireux de jouer, de faire plaisir. Son rire, sa vivacité amusaient Cordon et, si sentimental que cela puisse paraître, lui apportaient un peu de baume au cœur.

Bien sûr, il savait ce qu’il y avait derrière. Il comprenait ce qu’il faisait, plus ou moins. Il s’efforçait de réparer la relation brisée avec son propre fils. Déjà, à l’âge de Danny, il y avait des tensions entre lui et Simon, dont il prenait conscience seulement aujourd’hui, avec le recul. Des tensions qui venaient en partie de l’hostilité grandissante entre sa femme Judith et lui, et en partie de la sévérité de Cordon, qui tentait en vain de le discipliner. Fais ça et fais-le tout de suite. Ne pose pas de questions, fais-le ! Fais-le, tu as compris ? Jusqu’à ce que l’enfant se rebelle contre lui à l’adolescence.

T’es pas un père, t’es un flic !

Cordon l’avait giflé brutalement, sans réfléchir, et Simon lui avait donné un coup de poing.

Avant de s’enfuir en courant.

Ce n’était ni la première ni la dernière fois.

Une seule vie, pas de seconde chance : quand ils étaient petits, dépendants, même s’ils apprenaient vite, assimilaient plus de savoirs qu’ils n’en acquerraient jamais à l’âge adulte, ces premiers mois, ces premières années semblaient interminables. Puis soudain, ils avaient douze, treize ans, et tout s’emballait, dans une tempête d’hormones et de colère.

Quand son cerveau cessait de réfléchir, quand il rêvait, Cordon avait parfois des révélations.

Ce qu’il aurait dû dire et faire.

Il y a bien longtemps.

Je ne veux pas qu’il s’attache trop, avait déclaré Letitia. Il a un père à oublier. Il n’en a pas besoin d’un second.

Tout à fait, songea Cordon. J’ai déjà bousillé la vie d’un gosse. Ça suffit.

Kiley avait téléphoné deux jours plus tôt : Taras avait organisé un rendez-vous entre Anton et lui qui avait été annulé à la dernière minute. Et plus rien. Les appels de Kiley demeuraient sans réponse, le portable de l’Ukrainien toujours éteint, les SMS non délivrés, les messages ignorés.

– Insiste, Jack, tu veux bien ? avait dit Cordon. On ne peut pas rester ici éternellement.

Jack avait accepté à contrecœur, puis ajouté :

– Je n’ai pas que ça à foutre, tu sais. Il m’arrive même de faire des trucs pour lesquels je suis payé.

– Je te paierai, si ce n’est que ça le problème.

– Laisse tomber, je ferai ce que je peux.

Depuis, silence radio. Cordon était conscient qu’il avait largement franchi les limites de ce qu’il pouvait lui demander, le remboursement d’une petite dette dont l’autre ne finissait pas de s’acquitter. Il espérait que Kiley ne continuait pas uniquement par gentillesse, mais aussi par goût du mystère, parce qu’il voulait connaître la fin, découvrir comment les choses s’articulaient, comment elles fonctionnaient. N’était-ce pas une des raisons pour lesquelles on devenait flic ?

Le chien du vieil homme qui vivait dans la maison voisine courut vers lui en jappant, puis, lorsqu’il fut trop près, tourna les talons. Letitia était en train de prendre la cafetière sur le fourneau.

– Lait chaud ou froid ?

– Froid, ça ira.

Cordon posa son sac et vida les croissants sur une assiette.

– Confiture ? demanda Letitia.

– Oui.

Elle l’embrassa sur la joue au passage.

– En quel honneur ?

– Le pourboire du livreur. Qu’est-ce que vous imaginez ?

La pluie ne cessa qu’en milieu de matinée, plus tard que d’habitude. Ils se rendirent au parc de loisirs et regardèrent Danny jouer dans le château gonflable et sur le trampoline jusqu’à ce qu’il ne tienne plus debout. Ensuite, ils s’arrêtèrent à la crêperie du village pour déjeuner.

De retour à la maison, l’après-midi s’écoula paisiblement. Ils dînèrent de pâté et de cornichons, de pain grillé, de viande séchée et de fromage. Les poires étaient délicieuses, une fois leur épaisse peau marbrée épluchée.

Et du vin. Toujours du vin.

Danny s’endormit à sa place et il fallut le porter dans son lit.

Letitia se couvrit les épaules d’un gilet et fuma une cigarette sur le pas de la porte ouverte, tandis que Cordon débarrassait et rangeait les restes au frigo.

– Quand est-ce qu’on est censé vider les lieux ?

– Pâques, au plus tard.

– Vous pensez qu’on sera encore là ?

– Je n’en sais rien. Peut-être.

Partir ou rester, il ne savait pas ce qui était le plus dangereux.

Il sortit et se plaça derrière elle, assez proche pour respirer le parfum de son shampoing dans l’air nocturne, l’odeur du tabac. Hormis quelques étoiles éparses et un croissant de lune, le ciel était presque noir.

Lorsque Letitia se pencha en arrière, volontairement ou non, il sentit la chaleur de son corps contre sa poitrine, la nudité de son bras qui glissait sur le sien, la douceur de ses cheveux contre son cou.

– Vous vous souvenez de la fois où vous m’avez virée de votre lit ?

– Non.

Elle rit.

– Vous le regrettez, maintenant, pas vrai ?

– Non.

– Ouh, le menteur !

Riant encore, elle pivota et leva la tête pour l’embrasser sur la bouche. Elle avait un goût de vin et de tabac. Mais, au moment où il commençait à lui rendre son baiser et refermait ses bras autour d’elle, elle se dégagea.

– Il fait frisquet, rentrons.

À l’intérieur, elle garda ses distances, remplit son verre et le porta dans la pièce voisine où elle alluma la télé, bavardant de choses et d’autres, comme si de rien n’était. Quand, une heure plus tard, elle lui souhaita bonne nuit, ses doigts effleurèrent encore une fois son cou et il resta planté là, ne sachant que penser, ne sachant même pas s’il devait en penser quoi que ce soit.

L’oreille tendue par-dessus la télé en sourdine, il l’entendit qui entrait dans la salle de bains, puis sortait et se retirait dans sa chambre. Au bout de quelques minutes, il éteignit le poste et s’occupa de la vaisselle, puis vérifia que tout était verrouillé.

Il y avait un rai de lumière sous la porte de Letitia.

Cordon retint son souffle, puis fit demi-tour pour regagner sa propre chambre, son lit. Étendu dans l’obscurité, il patienta un peu, guettant les bruits, s’attendant presque à ce qu’elle vienne le rejoindre.

Ce qu’elle fit trois nuits plus tard, sans le moindre avertissement. Il se réveilla dès qu’elle le toucha.

– Letitia, tu…

– Oui ?

– Tu ne peux pas…

– Oh, Cordon, ta gueule !

Elle se pencha et l’embrassa, tandis que sa main se glissait sous le drap.

Il tressaillit à son contact. Elle prit dans sa bouche l’un de ses mamelons, puis l’autre, comme il arquait le dos. Elle les léchait, les taquinait, les mordillait, doucement d’abord, puis assez fort pour faire mal.

Sans hâte, elle passa sa langue sur son torse et dans les plis de son cou, aux coins de ses lèvres, de ses yeux, revenant vers sa bouche, puis soudain, elle remonta les jambes et l’introduisit en elle, profondément. Cordon poussa un cri, la tête en arrière, la bouche ouverte, les yeux fermés. Alors, elle se pressa encore contre lui, ses hanches plaquées contre les siennes et il donna un coup de reins, hurlant son nom par-dessus la voix de la jeune femme qui gueulait : « Allez, Cordon, putain, baise-moi, baise-moi ! » L’attrapant par ses cheveux à présent humides de sueur, il la fit rouler pour passer au-dessus et s’enfonça, désireux de s’enfouir en elle, de lui faire mal et de l’entendre brailler. « Vas-y ! Merde ! Baise-moi, baise-moi ! »

Plus tard, il penserait que, par-dessus leurs gémissements, il avait entendu la porte et les pas soudains, senti le déplacement de l’air derrière lui et commencé à se retourner. Ensuite, tout se perdit dans le hurlement de Letitia – hurlement de jouissance ou de frayeur, il ne le saurait jamais. Un objet métallique s’abattit alors sur son crâne, le frappa brutalement au visage, pas une fois mais deux, et il n’éprouva plus qu’une douleur lancinante, intolérable, puis plus rien.

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