Lignes de fuite
Chapitre 15
15
Terry Martin émergea dans le hall des arrivées, l’air d’un ancien footballeur qui n’obtiendrait jamais les honneurs de Sky Sports News. Cheveux ras, barbe de deux jours et costume coûteux, qui sur lui avait quand même l’air bon marché. Un bagage de cabine qu’il tenait d’une large main.
Costello avait écrit son nom au marqueur sur un carton et brandissait la pancarte au-dessus de sa tête, parmi un groupe de chauffeurs de taxi et de gens venus accueillir les voyageurs. Il était ravi de sa petite blague.
Si ça l’amuse, pensa Karen. Elle était curieuse de voir comment il se débrouillait dans ce genre de situation : Tu parles, lui avait-elle dit. J’écoute.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Martin, son visage un peu trop proche au goût de Costello. Quelqu’un qui veut me faire une fleur ?
– Pas tout à fait.
L’aéroport leur avait fourni une pièce exiguë, avec pour toute décoration un calendrier Cityjet de 2009, ouvert à la page d’octobre, sur une photo du Jardin botanique de Dundee en automne. Il y avait une bouche d’aération, une petite fenêtre qui semblait ne donner sur rien, plusieurs chaises empilées et une table en métal, carrée.
– Je sais pas ce que vous voulez, dit Martin en se laissant tomber lourdement sur son siège, mais grouillez-vous. J’ai pas toute la journée.
– Alors, Tallinn, c’était comment ? demanda Costello d’une voie enjouée, comme si ça l’intéressait vraiment. Satisfait du voyage ? Les affaires ou le plaisir ? Un peu des deux ? Le tourisme sexuel marche très fort à ce qu’il paraît. Une hausse de soixante-dix pour cent de la prostitution. Et du sida dans la foulée, bien sûr. De nos jours, l’un ne va pas sans l’autre, hélas.
– Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Une étude marketing ?
De près, sous la barbe de deux jours, les traits de Martin étaient pâles et tirés. Son haleine qu’il soufflait dans le nez de Costello était aigre. Trop d’alcool dans l’avion. Il avait brûlé Tallinn par les deux bouts.
– Alors, disons un voyage d’affaires ?
– Dites ce qui vous chante.
– Quelle est la nature de vos affaires, monsieur Martin ? intervint Karen d’une voix qui se voulait celle de la raison.
– Mes affaires ? fit-il, haussant ses larges épaules. Prêt-à-porter, import-export. À Tallinn, c’est du sportswear, principalement : un peu de Gore-Tex, des vêtements pour femmes. Nous achetons là-bas et nous vendons en Angleterre.
– Nous ?
– Mes associés et moi.
– Mais encore ?
– De quoi je me mêle ?
– Dougie Freeman ? Mad Max Carter ? Vos petits copains du British National Party ?
– Lâche-moi, connard ! tonna Martin, son poing s’abattant lourdement sur la table.
Costello resta imperturbable, battant à peine des cils.
– Au lieu de vous énerver, racontez-nous plutôt où vous étiez le soir du 21 décembre, dit Karen d’un ton ferme, estimant Martin assez désorienté à présent.
– Hein ?
– Le 21 décembre.
– Comment je suis censé me rappeler ?
– Le 21 décembre, le soir où vous avez enfermé votre fille Sasha dans sa chambre jusqu’au lendemain matin.
– D’après qui ?
– Sasha. Votre femme. Toutes les deux.
– Ça me ferait mal.
– Je peux vous montrer leurs dépositions.
– Vous pouvez vous les carrer là où je pense, vos dépositions, beugla Martin, faisant mine de se lever.
– Asseyez-vous, répliqua Karen d’une voix qui n’admettait pas de discussion. Asseyez-vous et répondez. Sinon, je vous embarque et je vous laisse mariner une heure ou deux au poste le plus proche avant de vous reposer les mêmes questions.
Martin tira sur le devant de sa chemise, remonta son pantalon et obéit en hochant la tête.
– OK, OK. Vous cherchez à me faire péter les plombs, je sais. Mais je vous promets, traiter avec ces gens-là, ça finit par vous user les nerfs. Sérieux.
Baissant la tête, il se pinça le nez entre l’index et le pouce, puis la releva.
– Essayez donc de faire comprendre à un patron d’usine que s’il n’augmente pas sa production sans faire grimper ses prix en flèche, il va tout perdre au profit de la Chine avant d’avoir le temps de dire ouf. Putain ! Quand je pense que dans ce pays, on avait autrefois une industrie textile qui fournissait plus de la moitié du monde. Regardez ce qu’on est devenus. On en est réduits à importer la moindre petite culotte d’Europe de l’Est ou du fin fond du tiers-monde parce qu’on est plus fichus de faire quoi que ce soit.
Costello, qui n’avait pas compté sur un cours magistral d’économie internationale, prit l’air impressionné. Karen patienta cinq secondes, puis répéta sa question.
– Ce soir-là ? fit Martin, soudain la modération incarnée. J’étais au pub, c’est tout. Quoi d’autre ? Ma putain de bonne femme a piqué sa crise pour je ne sais quelle connerie et elle est sortie en claquant la porte. Ma gosse m’avait encore raconté des craques et cette salope avait offert son cul à un petit dealer de merde qui venait du pays le plus pauvre du monde en dehors de l’Afrique. Je suis allé au Four Hands et je me suis pris une cuite monstre. C’était les fêtes, alors j’étais pas seul. Quelqu’un a dû me fourrer dans un taxi au petit matin. Parce que je me rappelle pas comment je suis rentré à la maison.
– Et vous étiez au pub toute la soirée ?
– De mon arrivée à mon départ.
– On trouvera donc des gens pour le confirmer ?
– Je suppose que oui. Y avait du monde, on était serrés comme des sardines, alors, je sais pas.
– Ça ne nous avance guère.
– Y a un gars, j’ai balancé ses pompes dans les chiottes, vous pourriez commencer par lui.
– Il a un nom ?
– Jimmy. Jimmy machin chose.
– Je croyais que vous étiez un habitué. Que vous y alliez assez souvent, en tout cas.
– Demandez au barman.
– On l’a fait. Il se rappelle vous avoir vu entrer, mais ne sait pas quand vous êtes parti.
– Comme ça, on est deux.
– Il ne se souvient pas de vous avoir vu après 23 heures, 23 h 30.
– C’est ce que je vous disais, y avait du monde. Bondé.
– Si vous avez quitté le bar un peu avant minuit, en taxi, vous pouviez être à Hampstead en quarante minutes maximum. Une demi-heure.
– Et qu’est-ce que je serais allé faire à Hampstead ?
– C’est la question qu’on vous pose.
– Ben, je vois pas.
– Aller retrouver Petru Andronic qui attendait votre fille ?
– Vous vous foutez de ma gueule.
– Pour lui donner une leçon.
– Jamais de la vie.
– Vous l’aviez prévenu de ce qui se passerait s’il essayait de revoir Sasha. Et pourtant il l’a fait derrière votre dos. Il a posé ses mains sur votre fille. Ce, comment dites-vous déjà, petit dealer de merde. Au fait, pourquoi est-ce que vous le traitez de dealer ?
– Pourquoi ? Parce que c’est ce qu’ils font tous, non ? Pas les Polaks, les Polaks, ils savent bosser. Enfin, c’était avant, parce que maintenant, ils ont pigé et ils sont rentrés à Varsovie. Non, je parle des autres. Les Bosniaques et les Albanais, les Moldaves et ces putains de Roumains. Ils se reproduisent comme des lapins, les Roumains, ces sales Romanos, c’est les pires, ils font des gosses juste pour les envoyer mendier dans la rue. Et quand ils sont un peu plus grands, les filles font le trottoir et les mecs comme cet Andronic vendent de la came à tous les coins de rue. Tout ça, en plus de gruger la sécu.
– Le monde selon le British National Party, conclut Costello.
– Allez-y, faites le malin. Rigolez, on verra bien qui rigolera le dernier. Et ce jour-là, vous ferez pas autant le fier.
– Justement, intervint Karen. C’est peut-être ce qui s’est passé avec Andronic. C’était l’occasion de lui apprendre à rester à sa place, de lui donner une leçon. Mais c’est allé trop loin, vous aviez bu, après tout. Vous avez perdu votre sang-froid. Et sans même vous en rendre compte…
Martin se balança sur sa chaise.
– Si vous aviez la moindre preuve indiquant que j’étais présent sur les lieux, vous m’auriez mis les menottes à l’instant où je descendais de l’avion. Vous avez que dalle et vous êtes à la pêche aux infos. Rien de plus. Seulement, la ligne s’est cassée et, de toute manière, si vous voulez que je morde à l’hameçon, vous avez intérêt à trouver un appât un peu plus consistant. En attendant, je me tire. Si vous voulez m’en empêcher, arrêtez-moi. Sinon, ciao.
Et sans que ni Karen ni Costello fassent un geste pour le retenir, il sortit.
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