Lignes de fuite
Chapitre 34
34
Il n’y avait encore pas si longtemps, la pièce aurait été enfumée. Silk Cut, Benson and Hedges, un petit cigare occasionnel. L’air âcre et bleu. Pas un visage noir, pas une femme. Aujourd’hui, l’atmosphère était pure, avec un léger parfum de désodorisant et de cire bon marché. Le bourdonnement lointain du chauffage central. Une table au milieu, avec sept chaises, dont trois occupées. Burcher se tenait devant la fenêtre à double vitrage qui isolait la salle de l’extérieur.
Du onzième étage, on avait vue sur le sud et l’ouest de Londres, au-delà de l’Imperial War Museum et d’Elephant and Castle, jusqu’à l’ancienne centrale de Battersea et l’émetteur de Crystal Palace qui culminait à plus de deux cents mètres.
On avait fait attendre Karen dans une pièce exiguë de l’autre côté du couloir, avec un café fadasse qu’on lui avait servi dans un gobelet en plastique. Pour toute lecture, un exemplaire du Standard daté de la semaine passée. Elle avait privilégié le noir : pantalon droit bien coupé, veste tailleur avec des revers à cran aigu et chemise ivoire boutonnée jusqu’au cou. Bottines à petits talons. Seuls les yeux maquillés, pas de bijou, même pas une bague. Les cheveux relevés, sans une mèche qui dépassait.
– Tu veux que je vienne te tenir la main ? avait demandé Ramsden.
– Très drôle.
À ce stade de l’enquête, ils avaient identifié un seul des trois hommes dont les corps avaient été retrouvés à Stansted. Valentyn Horak, un Ukrainien, arrêté la dernière fois dix-huit mois plus tôt pour trafic de drogue et prostitution. On avait abandonné les poursuites avant le procès, le bureau du procureur ayant jugé qu’il n’y avait pas assez de preuves pour le faire condamner.
Bien qu’on n’eût pas encore de noms pour ses deux compagnons, tout – tatouages, soins dentaires, apparence physique – indiquait qu’ils venaient eux aussi d’Ukraine ou de cette région du monde et qu’ils s’étaient introduits illégalement sur le territoire.
Karen n’avait toujours pas réussi à effacer le souvenir de la scène dans l’entrepôt. De laver l’odeur sur sa peau.
Un civil affligé d’un léger bégaiement l’invita à rejoindre le commissaire divisionnaire et les autres. Il lui ouvrit la porte, puis disparut lorsqu’elle eut pénétré dans la pièce, le tout sans la regarder une seule fois dans les yeux.
Trois têtes se tournèrent à son entrée. Burcher ne bougea pas.
Elle connaissait Warren Cormack, bien sûr. Même costume, nouvelle cravate. L’ombre d’un sourire sur le visage, il se leva et lui tendit la main.
En revanche, elle n’avait jamais vu l’homme assis en face de lui. Quarante-cinq ans ? Un peu plus ? Les cheveux courts sur la nuque et les côtés, une coupe nette, presque démodée. La veste de son costume classique à fines rayures était accrochée au dossier de la chaise voisine, les manches de sa chemise retroussées avec soin. Une petite égratignure au-dessus de la lèvre supérieure, comme s’il s’était blessé en se rasant. Des yeux qui n’étaient qu’une mince fente.
Puis il y avait Alex Williams. Alexandria. Veste sur mesure. Mains carrées. Un visage plus beau que joli. Des cheveux coupés à la garçonne. Si Karen n’avait pas su qu’elle était une épouse comblée et qu’elle vivait avec son mari – qui travaillait dans les médias – et leurs enfants dans une grande maison mitoyenne à Herne Hill, elle aurait pu penser qu’elle était homo.
Lorsqu’elle l’avait rencontrée, Alex venait d’être affectée au Département des homicides et crimes majeurs. Elle ne s’en laissait pas conter et elle apprenait vite. Karen l’aimait bien. Elle l’admirait même. À présent, deux promotions et quatre ans plus tard, elle était de retour au SIS, le Service de renseignements sur le crime organisé, et elle était la chouchoute des relations publiques de la Metropolitan : une femme qui menait de front une carrière brillante et une vie de famille épanouie, la preuve vivante que l’égalité des chances n’était pas un vain mot. Même si elle possédait quelques atouts non négligeables, notamment un mari qui travaillait souvent à la maison et les moyens de s’offrir nounous et jeunes filles au pair.
– Karen, ça me fait plaisir de te voir.
Sa poignée de main était ferme et brève.
Quittant son poste à la fenêtre, Burcher s’assit en tête de table.
– Ça devient une habitude chez vous, inspecteur divisionnaire, de nous sortir des cadavres de votre chapeau.
– Les homicides, patron. Difficile d’y échapper.
Alex Williams étouffa un rire.
Burcher se raidit, mais ne releva pas.
– Le but de cette réunion est de vous tenir au courant des derniers développements. Vous connaissez Alex. Warren aussi, je crois. Et voici Charles Frost de la SOCA, qui s’occupe de la lutte contre le crime organisé à l’échelon national, ajouta-t-il avec un rapide hochement de tête.
– Charlie, précisa généreusement Frost.
– Charlie est là en tant qu’observateur.
Observateur mon cul, songea Karen. Elle avait eu une mauvaise expérience avec la SOCA. Ça lui restait encore en travers de la gorge. Elle adressa un vague signe du menton à Frost et s’assit à côté de Cormack, en face des autres. Double mixte.
– Warren, reprit Burcher de son siège d’arbitre. Si vous nous faisiez un petit topo sur Valentyn Horak, pour Karen ?
Ce dernier ouvrit la pochette devant lui et y jeta un rapide coup d’œil afin de se rafraîchir la mémoire, avant de la refermer.
– Bien. Karen, il y a là-dedans des choses que vous connaissez déjà, en théorie du moins. L’incursion d’organisations criminelles venues de l’autre côté de ce qui était autrefois le Rideau de fer. Une fois qu’elles ont goûté aux délices de l’économie de marché, elles ne peuvent plus s’en passer. Les stupéfiants, d’abord. C’était leur principale activité et ça l’est encore, d’une certaine manière. Mais avec la chute du prix de la cocaïne, ces gangs ont cherché à fusionner. Des groupes d’Ukraine, d’Albanie et d’autres moins importants comme les Moldaves ont décidé de s’associer pour le bien commun. Le leur, pas le nôtre. Et ce partage des ressources leur a permis de se diversifier. La traite d’êtres humains : c’est là qu’est l’argent aujourd’hui. Travailleurs immigrés. Prostitution. Depuis deux ou trois ans, le trafic des adolescents explose. De quatorze à dix-sept ans. Des enfants, d’un point de vue légal. Certains vendent des cigarettes ou des DVD pirates dans la rue, d’autres sont exploités quinze ou seize heures par jour dans des pizzerias, d’autres encore sont forcés de se prostituer. Bordels, salons de massage, appelez ça comme vous voulez. C’est de là que viennent les plus gros bénéfices.
Il se pencha en avant, poursuivant sur sa lancée :
– Une prostituée mineure rapporte deux cent cinquante à trois cents livres sterling par jour. Minimum. Faites le calcul. On arrive facilement à six ou sept mille livres par mois. Avec une seule gamine. Près de quatre-vingt mille par an. Au bout de deux ou trois, ces filles sont usées, bonnes à mettre au rencard. Ils les jettent à la rue et recommencent avec d’autres. Depuis dix-huit mois, je coordonne une équipe à cheval sur plusieurs services qui enquête sur les activités de ces gangs mafieux à Londres et collabore avec la SOCA au niveau national. Et le SIS représenté par Alex. Réunir des preuves, trouver des gens prêts à parler, à témoigner devant un tribunal, ce n’est pas une sinécure. Vous êtes au courant, je présume, de nos démêlés passés avec Horak : nous pensions le tenir et il nous a échappé. Chaque fois qu’on croit toucher au but, le sol s’effondre sous nos pieds. Malgré tout, depuis quelques mois, on assiste à une évolution intéressante.
Il s’interrompit pour boire de l’eau.
– Jusqu’à récemment, la plupart de nos trafiquants nationaux se fournissaient sans regimber auprès des Albanais, des Bulgares et compagnie. Les affaires sont les affaires. Mais ce n’était pas du goût de certains. Et ils ont décidé de contre-attaquer. Ils ont commencé par éliminer le menu fretin, tenter de l’effrayer, pour remonter aux gros poissons. Ils ont intercepté des livraisons qui arrivaient par le tunnel sous la Manche et, à une ou deux occasions, par voie maritime. Ils frappent là où ça fait mal. Nous en avons un peu parlé, Karen. Les razzias sur les exploitations de cannabis dans l’Est-Anglie et le Sud-Est.
– Et vous pensez que Gordon Dooley est derrière tout ça ? intervint Karen.
– Beaucoup de choses pointent dans sa direction, en tout cas. Mais joue-t-il un rôle actif dans ces expéditions punitives ? C’est une autre histoire. Et, bien que nous n’ayons aucune preuve, rien qui nous permette de faire des descentes, nous avons de bonnes raisons de croire que le sale boulot a été confié à un gang du sud de Londres, une équipe de gros bras réunie par un malfrat comme Mike Carter. Et peut-être Terry Martin, même si, dans son cas, ce ne sont que des conjectures.
– Le gang dont Parsons et Johnson, nos deux cadavres de Camden, étaient des membres éminents, précisa Burcher.
– Exactement.
– La fusillade de Camden était donc organisée par Horak ou un de ses proches, un Européen de l’Est en tout cas. Un avertissement. Et le gang a riposté avec la boucherie de Stansted ?
– C’est ce qu’il semblerait, répondit Cormack.
– Œil pour œil.
– Oui.
– Toujours plus loin, toujours plus fort, renchérit Burcher.
Pendant un instant surréaliste, Karen crut le que le commissaire divisionnaire était sur point d’entonner une chanson.
– Le meurtre de Hampstead Heath, Andronic. Est-ce que vous pensez qu’il peut y avoir un lien ? demanda Burcher.
Elle prit le temps de réfléchir.
– Je n’en suis pas sûre. Certaines informations indiquent qu’il aurait pu être mêlé à des histoires de drogue, mais à un niveau tellement bas que je ne vois pas comment il aurait pu attirer l’attention de quelqu’un comme Martin ou Dooley. À moins que…
– Allez-y.
– La fille de Terry Martin fréquentait Andronic. Et le père était violemment opposé à cette relation.
– Il l’aurait tué pour ça ? demanda Alex Williams.
– Je pense que c’est possible, oui.
– Possible, mais pas prouvé, malgré tous vos efforts et ceux de votre équipe, déclara Burcher.
– Pour l’instant.
Encore une fois, il ne releva pas.
– J’en déduis que vous souhaitez que je cesse d’enquêter sur ces meurtres, Stansted et Camden ? reprit Karen. C’était le but de cette réunion ?
Burcher s’éclaircit la gorge.
– Pas nécessairement, non.
– Mais tout ce que Warren vient de dire, la nature des crimes, ce qu’il y a derrière, c’est du ressort d’une équipe pluri-départements comme la sienne, non ? Ils ont les ressources, les informations. On ne ferait que se marcher sur les pieds. Embrouiller la situation pour rien. On a déjà assez à faire comme ça.
Personne ne répondit. Des piétinements sous la table. Des regards gênés.
– Comme je disais, ce n’est pas nécessairement notre manière de voir les choses, reprit Burcher. Tout le monde ici, Warren, Alex, Charles…
– Charlie.
– Oui, Charlie. Tout le monde travaille au démantèlement des réseaux à un niveau supérieur, vous avez raison, bien sûr. Alors que vous et votre équipe, vous vous concentrez sur les homicides, c’est votre domaine d’expertise.
Ce n’est pas exactement le discours que tu tenais la dernière fois, espèce d’enfoiré, songea Karen. Pas ce que tu sous-entendais.
– Nous souhaiterions donc que vous continuiez à enquêter sur la fusillade de Camden. Sur l’affaire Andronic aussi. Mettez toute votre énergie là-dessus…
– Et les meurtres de Stansted ?
– Voir s’ils sont reliés, oui. En collaboration avec Warren, bien sûr.
– Ce n’est pas rien. Et sans aide…
– Si vous avez besoin d’hommes et d’heures supplémentaires, nous prêterons une oreille bienveillante à toutes vos requêtes.
Burcher prit la liasse de papier devant lui et en égalisa les bords.
– Alex, vous souhaitez ajouter quelque chose ?
– Pas pour l’instant, merci.
– Charles ?
– Charlie. Oui, une chose. Depuis quelque temps, nous suivons de près un certain Anton Kosach. Un homme d’affaires ukrainien. Aucun lien avec Horak n’a été établi. Ce n’est pas tout à fait le même monde. Kosach évolue dans des cercles plus distingués. Il a fait de l’argent dans le pétrole d’abord. Plus récemment les produits miniers, les voitures de luxe, le transport. Il possède plusieurs propriétés, notamment une demeure dans le Surrey qui vaut plus de quinze millions de livres. Parmi ses amis, il compte cependant une ou deux personnes qui pourraient être liées à la traite d’êtres humains. A priori, ce ne sont que des connaissances superficielles, mais ce n’est pas si sûr. Et les diverses activités de Kosach le placent en bonne position pour faciliter le blanchiment d’argent à vaste échelle. Là encore, nous n’avons aucune preuve. Alors, nous le surveillons. Et le SIS aussi.
Il jeta un coup d’œil à Alex Williams qui acquiesça.
– Donc, si le nom de Kosach apparaît sur vos radars, je vous saurais gré de me relayer l’information, conclut Frost. Ainsi qu’à Alex.
Burcher le remercia, remercia tout le monde et déclara la réunion terminée. Les chaises raclèrent le sol et on se leva.
– Cela faisait une éternité qu’on ne s’était pas vues, dit Alex Williams, qui avait rattrapé Karen dans le couloir.
– Oui, je sais.
– Je t’appellerai. Ce serait sympa de se voir. De bavarder.
– Oui, avec plaisir, répondit Karen sans se faire d’illusions.
Trop à faire, jamais le temps. Alex Williams la première.
Au pied de l’escalier, elles échangèrent un sourire et se séparèrent. Aussitôt, Karen passa un coup de fil à Mike Ramsden pour organiser une autre réunion et décider de la suite.
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