Lignes de fuite
Chapitre 45
45
Ils arrêtèrent Dennis Broderick à Heathrow. Dans l’espoir de profiter du soleil de Charm el-Cheikh, il avait réservé dix jours au Savoy, à côté de la plage White Knight : une chambre en promotion avec vue sur les jardins, pension complète. Il était au buffet dans le salon de la classe affaires, en train de se resservir des hors-d’œuvre, lorsque Karen et Ramsden s’approchèrent de lui, d’autres policiers postés devant les portes. Warren Cormack était resté au bureau, préférant se consacrer à la recherche de la Volvo et leur laisser le travail de terrain.
Quand Karen posa la main sur son avant-bras, il sursauta, renversant de la sauce aux griottes sur sa veste en lin, qu’il portait en prévision de la chaleur égyptienne.
– Dennis, que se passe-t-il ?
Sa compagne, qui n’était manifestement pas Mme Broderick, avait sans doute un peu plus de trente ans et s’efforçait d’en paraître vingt-cinq. Toutes ces heures d’UV en cabine et une douloureuse épilation brésilienne pour rien.
Sa moue était sans appel.
Ramsden la prit par le coude et la conduisit à une collègue qui attendait un peu plus loin.
Broderick toisa Karen avec toute la hauteur dont il était capable, puis, voyant que cela ne servait à rien, tenta l’indignation : ils se trompaient sur la personne, commettaient une erreur judiciaire. Il ne se calma que sous la menace des menottes.
– Je ne dirai pas un mot de plus avant d’avoir parlé à mon avocat, décréta-t-il.
– Excellente idée, répondit Karen aimablement, avant de s’écarter pour laisser deux policiers l’emmener.
Les analyses du laboratoire avaient révélé qu’une bonne partie du sang dans le bâtiment de l’aérodrome de Wing appartenait à Valentyn Horak et à l’un de ses hommes de main. L’examen du Ford Transit, qu’on avait retrouvé débarrassé de ses plaques d’immatriculation au fond de l’entrepôt de D & J Foods, proche de l’A1, fut moins fructueux. On supposait qu’ils avaient soigneusement protégé les parois et le plancher à l’aide d’épaisses bâches avant de transporter les cadavres. Puis, la livraison effectuée, qu’ils avaient nettoyé l’intérieur de fond en comble. Pas seulement lavé mais récuré à fond.
Pas l’ombre d’une empreinte digitale.
Une fouille minutieuse au Luminol révéla enfin des traces presque imperceptibles de sang dans l’interstice entre le panneau de garnissage et la porte arrière. Suffisamment pour prouver que le corps de Horak avait été transporté dans le fourgon.
Il avait été décidé que Karen commencerait à interroger Broderick avec Ramsden, tandis que Cormack suivrait l’entretien sur un écran dans une pièce voisine et pourrait communiquer avec elle grâce à une oreillette, comme celles que portaient les présentateurs télé.
L’avocat de Broderick avait les cheveux blond-roux, des lunettes, un costume bon marché et une mallette bourrée à craquer. Ses pastilles à la menthe ne parvenaient pas à masquer l’ail qu’il avait mangé à midi.
La salle sentait le renfermé, l’air de la veille. Le chauffage était réglé un cran ou deux trop fort.
Broderick tripota les revers de sa veste, s’arrêta, recommença. Un bref regard en direction de Karen, puis il baissa les yeux vers la table. Des rayures, des marques de crayon, des gribouillis au stylo, de la sueur absorbée par les veines du bois.
– Expliquez-nous, au sujet du fourgon.
– Quel fourgon ?
– Le Ford Transit 350 blanc glacier. Transmission manuelle. Immatriculé en juin 2007, 82 562 kilomètres au compteur. Loué à Webster Garage & Autohire, à Milton Keynes, pour le compte de D & J Foods. Les papiers de la location sont à votre nom, regardez.
Elle fit pivoter sur le bureau la photocopie du contrat, compta lentement jusqu’à trois et la retourna vers elle.
– C’est bien votre signature ?
– On dirait.
– On dirait ?
– D’accord, oui. Et après ?
– Est-ce que vous avez personnellement loué ce fourgon ?
– Oui.
– Pour quoi faire ?
Il resta quelques instants sans rien dire.
– C’est pourtant une question simple : pourquoi avez-vous loué ce fourgon ?
– Mon client est à la tête d’une entreprise florissante qui a des acheteurs dans tout le sud-est du pays et jusqu’en Est-Anglie, intervint l’avocat. Il a constamment besoin de nouveaux véhicules de livraison. Dans cette perspective, il est parfaitement normal qu’il développe son parc automobile.
– Voilà qui est joliment dit, rétorqua Karen. Mais c’est un véhicule particulier qui nous intéresse. Les utilisations qui ont pu en être faites.
– Les utilisations ? protesta Broderick. On vient de vous l’expliquer. Satisfaire les commandes, effectuer les livraisons, qu’est-ce que vous imaginez ? Si vous voulez voir les bordereaux, je vous les montre. Deux cent cinquante repas tout prêts à une école primaire de Spalding. Plus encore à un groupe de maisons de retraite à Saffron Walden. Saucisses et salamis sous vide pour les magasins Londis dans tout l’Essex, de Chelmsford jusqu’à l’estuaire de la Tamise, bordel !
Des taches rouges marbraient ses joues.
– Et ça ? demanda Karen, sortant les photographes de leur pochette. Vous avez livré ça, aussi ?
Broderick regarda ce qu’elle lui montrait et tressaillit.
– Merde, murmura-t-il, détournant les yeux.
L’avocat se pencha en avant, plus près, comme s’il ne parvenait pas à croire ce qu’il voyait sur les quatre clichés brillants 20 × 25.
– Les cadavres de trois hommes, reprit Karen. Torturés, mutilés et tués. Assassinés. Puis transportés dans un fourgon, votre fourgon, jusqu’à un garde-meuble situé à côté de l’aéroport de Stansted. C’est la livraison qui nous intéresse.
Broderick était livide.
– Je voudrais faire une pause.
– Plus tard.
– Maintenant. S’il vous plaît.
– Mon client vient de subir un choc considérable…
– Je suis désolée, mais nous devons continuer.
– Dans ce cas, j’insiste pour que mes protestations soient inscrites au procès-verbal…
– Cinq minutes, lui souffla Cormack. Cinq, dix, ce n’est pas grave.
Elle était furieuse, cependant elle se rendait compte qu’il avait raison. Il ne fallait pas que la déposition de Broderick puisse être déclarée irrecevable sous prétexte qu’on l’avait traumatisé, des aveux arrachés sous la contrainte.
Lorsqu’il revint, une dizaine de minutes plus tard, il semblait plus calme, s’était plus ou moins ressaisi.
– Savez-vous comment votre fourgon…
– Il n’est pas à moi.
– Savez-vous comment le fourgon de votre société a pu être utilisé aux fins mentionnées précédemment ?
– Si c’est le cas.
– C’est le cas.
Il parut sur le point de la contredire, mais se ravisa lorsque son avocat secoua la tête.
– Je n’en ai pas la moindre idée.
– Où le Transit était-il garé quand vous ne vous en serviez pas ?
– Au dépôt de Bedford.
– Près de l’A1.
– L’A1, oui.
– Pas à Wing ?
– Non.
– Vous avez bien des entrepôts là-bas ?
– On ne les utilise plus.
– Alors, le fourgon…
– Le fourgon était à Bedford comme je viens de vous le dire.
– Combien de personnes y avaient accès, hormis vous-même ?
– Quatre ? Cinq ? Peut-être plus.
– Combien ?
– Je n’en sais rien. Je ne suis pas sûr.
– Une entreprise dirigée d’une main de fer, commenta Ramsden.
– Les clés de tous les véhicules se trouvent dans le bureau. Qui n’est verrouillé que la nuit.
– Alors, n’importe qui pourrait passer et emprunter l’un de vos fourgons ?
– En théorie, oui.
– Et en pratique ?
– En pratique, il y a un planning. Et quelqu’un au bureau qui pointe chaque entrée et chaque sortie.
– Vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?
– Pardon ?
– Il y a quelqu’un pour noter les entrées et les sorties vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?
– Bien sûr que non.
– Il n’y a pas de contrôle du kilométrage ?
– Si l’un des véhicules roulait plus que la normale, on le remarquerait. Mais autrement, non.
– Et ils les utilisent, intervint Ramsden, vos employés ? Ils les utilisent pour leur usage personnel ? Amener les gosses au foot, ce genre de chose ?
– Parfois, oui.
– Ça vous arrive aussi ?
– À l’occasion.
– Récemment ?
– Non, pas récemment.
– Vous avez l’air bien sûr de vous.
– Je le suis.
– Pourquoi ?
– Parce que, depuis qu’on a ce fourgon, j’ai dû le déplacer sur le parking une ou deux fois, mais à part ça je ne l’ai jamais conduit.
– Quelqu’un l’a pourtant conduit.
– Ma foi, c’est votre problème, non ? Pas le mien. Donc s’il n’y a rien d’autre…
Il se tourna vers son avocat qui hocha la tête.
– Je pense que mon client vous a apporté toute l’aide qu’il était en mesure de vous fournir.
Broderick se leva, reculant sa chaise.
– Interrogez-le au sujet de Gordon Dooley, souffla Cormack dans l’oreillette.
– Gordon Dooley, dit Karen. C’est une de vos relations ?
– Gordon ?
Broderick hésita, puis se rassit.
– Oui, pourquoi ?
– Un ami ?
– Euh… oui.
– Proche ?
– Je n’irais pas jusque-là.
– Mais vous le connaissez depuis longtemps ?
– Depuis que nous sommes enfants.
– Vous étiez à l’école ensemble.
– Voilà.
– Et vous êtes toujours restés en contact.
– Plus ou moins.
– Et cette relation, comment la définiriez-vous ?
– Je ne suis pas sûr de comprendre la question.
– Cordiale ? Quelques verres au pub, dîner avec vos femmes respectives deux ou trois fois par an, ce genre de trucs ?
– Oui. Oui, c’est ça.
– Et votre relation professionnelle ?
– Quelle relation professionnelle ?
– C’est la question que nous vous posons.
– On n’en a pas vraiment.
– Vous n’avez jamais été associés ?
Broderick secoua la tête.
– Ce n’est pas ce qu’on nous a dit.
– Qui vous a dit ça ?
– Votre femme, pour commencer.
– Cette garce ! Tout ce qu’elle connaît, c’est le prix du Botox et quel livreur est un bon coup.
– Possible, répliqua Karen. Mais, selon elle, Gordon Dooley et vous avez fait des affaires ensemble par le passé. Sans doute pas le genre dont on trouverait trace au registre des sociétés et des commerces.
– Je vous emmerde, répondit Broderick sans conviction.
– Vous savez, bien sûr, dans quel secteur votre ami Dooley exerce à présent ?
Il fit mine de réfléchir.
– Il achète et il revend, non ? La récupération, c’était son truc. Vider des vieilles baraques et fourguer ce qu’il pouvait. Il fait toujours le même genre de choses, je présume.
– Oui, sauf qu’il s’agit de stupéfiants.
– Quoi ?
– Cannabis, amphétamines, héroïne, cocaïne. Faites votre choix. Et autant de points de vente à travers le pays que vous avec votre chorizo et votre corned-beef.
– Je ne pouvais pas le savoir. Je ne le savais pas.
– Vous désapprouvez ?
– Ce sont ses affaires.
– Quoi qu’il fasse ?
– Écoutez, répliqua Broderick en pointant le doigt. Si Gordon a enfreint la loi, et je ne prétends pas qu’il l’ait fait, je n’en ai aucune idée, mais, en tout cas, c’est votre problème, pas le mien.
– On est en train de le perdre, dit Cormack à Karen. Revenez au fourgon.
– Pourquoi est-ce que c’est vous qui y êtes allé ? demanda Karen.
– Hein ?
– Vous devez avoir des employés pour faire ce genre de tâche, non ? Pourquoi vous êtes-vous déplacé en personne pour louer ce fourgon ?
– Bon sang ! Qu’est-ce que j’en sais ? Sans doute parce que j’étais dans le coin.
– Et pourquoi aviez-vous besoin d’un autre fourgon ?
– Je ne m’en souviens plus.
– Faites un effort.
Broderick poussa un soupir théâtral, prit l’expression de celui qu’on martyrise injustement.
– Si je ne me trompe pas, nous avions un des camions en réparation longue durée et un second qui était tombé en panne quelque part la veille. À Hitchin, Hertford ou Hatfield, il me semble.
– Et c’est pour ça que vous avez loué le fourgon ?
– Oui.
– Pas parce que Gordon Dooley vous l’a demandé ?
– Dooley ? Mais qu’est-ce que Dooley vient faire là-dedans ?
– Dites-le-nous.
– Rien. Rien du tout.
– Vous êtes sûr que ce n’est pas pour cette raison qu’il vous a appelé trois jours de suite, y compris le jour où vous avez loué le véhicule ?
– Je doute que Gordon m’ait appelé trois jours de suite dans toute sa vie.
– Ce n’est pas ce que disent nos documents.
– Je présume que vous n’avez pas obtenu accès aux communications téléphoniques de mon client sans commission rogatoire ?
Karen sourit.
– Et je suppose que vous n’avez pas piraté son téléphone portable ?
– Pour qui vous nous prenez ? lança Ramsden d’un air jovial. News of the World ?
– Ce que je pense, poursuivit Karen, c’est que Dooley vous a appelé trois jours avant que vous alliez à Milton Keynes et vous a demandé de lui procurer un fourgon auquel on ne pourrait pas le relier. Peut-être qu’il a dû faire pression pour vous convaincre.
– N’importe quoi ! protesta Broderick. On nage en plein délire.
– Des conjectures, renchérit l’avocat. Vous lancez des sondes au hasard, mais vous n’avez rien.
Il tapa Broderick sur l’épaule.
– Partons, c’est fini.
– Je voudrais qu’on ajoute au procès-verbal que nous remercions M. Broderick pour sa sincère coopération, déclara Karen.
Elle parvint à garder le sourire jusqu’à ce qu’il sorte.
OceanofPDF.com