Lignes de fuite
Chapitre 26
26
Un matin, songea Karen, elle ne sentira pas la morsure du froid sur son visage en franchissant la porte et elle saurait que l’hiver était enfin terminé. Son souffle formait des volutes pâles dans l’air.
Carla était rentrée chez elle et jouerait au National Theatre ce soir.
– Le spectacle a intérêt à continuer ! De toute manière, dans ces pièces classiques, il y a plus de cadavres à la minute qu’à Camden pendant une année entière.
Karen était néanmoins inquiète pour elle.
– Je te promets que c’est mieux comme ça. Après cette semaine, on a quelques jours de relâche, puis on part en tournée. Milton Keynes, Woking et direction l’ouest. Nous allons rendre Thomas Middleton au peuple.
Cependant, quand Karen l’avait prise dans ses bras pour lui dire au revoir, elle l’avait sentie trembler et elle avait vu la peur au fond de ses yeux. Elle aurait aimé pouvoir faire plus, l’aider, mais comment ? Elle espérait seulement que la violence du choc s’estomperait avec le temps, même si elle savait que Carla n’oublierait jamais. Peut-être trouverait-elle le moyen de l’utiliser dans son travail.
Elle traversait la rue lorsque son portable sonna. Tim Costello. Des coups de feu à Camden, une histoire de drogue. Un jeune de dix-sept ans, connu des services de police, le corps découvert à l’aube. Il avait reçu des balles dans les jambes et dans le dos.
– Vous pensez qu’il y a un lien avec Walthamstow ?
– C’est possible.
– Alors, enfourchez votre vélo, beau gosse, et foncez. Et ne laissez personne vous arrêter.
En raccrochant, elle souriait toute seule. Ça faisait un petit moment qu’elle avait envie de dire ça.
Mike Ramsden l’attendait dans son bureau. L’haleine aigre qui empestait le tabac et des poches sous les yeux. Une fois de plus, Karen se demanda où il avait dormi, dans son lit ou dans celui de quelqu’un d’autre, sur un canapé ou par terre ?
– Ça va ?
– Ça pourrait aller mieux.
– Tu as envie d’en parler ?
– Depuis quand tu te prends pour ma mère ?
– C’est toi qui vois.
Elle s’assit à son bureau.
– Terry Martin, qu’est-ce qu’il raconte ?
– L’innocence incarnée. Choqué par ce qui s’est passé à Camden, ce qu’il a entendu aux informations. Surtout quand il s’est rendu compte qu’il connaissait l’une des victimes. Qu’il avait connu, en tout cas. Aaron Johnson. Ça faisait au moins un an qu’il n’avait pas eu de nouvelles. Qu’il ne l’avait même pas aperçu. Comme par hasard, il ignore à quoi il pouvait être mêlé. Sans doute quelque chose d’un peu louche. Mais quoi, pas la moindre idée.
– Et Parsons ? Est-ce qu’il connaissait Jamie Parsons ?
– De nom seulement. Il avait entendu parler de lui, mais n’aurait pas su qui c’était s’il l’avait croisé dans la rue. Ce qui ne risque pas d’arriver de si tôt.
– Tu le crois ?
– Oui, et tu es la fille cachée du pape. C’est clair qu’il ment, mais le problème, c’est les preuves.
– Et son alibi pour le soir du meurtre d’Andronic tient toujours ?
– Pour l’instant.
Karen soupira. Déplaça des papiers sur son bureau.
– La voiture à Camden. On a quelque chose ?
– Volée devant une maison de Totteridge, il y a vingt-quatre heures. Piquée dans l’allée.
– Le vol a été signalé ?
Ramsden hocha la tête.
– Un cador qui bosse dans une boîte de conseil financier de la City. On a tout vérifié, jusqu’à la couleur de ses chaussettes. À l’abri de tout soupçon.
– La voiture n’a pas été retrouvée ?
– Non, mais ça ne tardera pas. Elle a dû être abandonnée quelque part. Sans doute cramée. Vous parlez d’un gâchis. Un putain de gâchis. Une belle bagnole. Presque neuve.
– Et Tottenham ? Hector Prince ?
– On attend toujours des nouvelles de Trident.
Karen retint son souffle et expira lentement.
– Dans ce cas, insiste. On en reparle plus tard.
– Je m’inquiète pas pour ça.
Elle alluma son ordinateur. D’abord, jeter un œil à sa boîte aux lettres électronique, faire un peu de tri, voir ce qu’elle avait reçu et au boulot.
Tim Costello revint en milieu d’après-midi. À première vue, on avait utilisé un 9 mm, probablement un Glock. L’arme de rigueur. Les techniciens compareraient avec les balles de Walthamstow, au cas où elles viendraient du même lot que celles saisies à Deptford. Pareil pour le pistolet.
– Très bien, Tim. Tiens-moi au courant s’il y a du neuf.
Elle avait vu le corps nu du mort à la morgue, celui de Walthamstow. Des bras maigres avec des traces de piqûres, des lésions sur l’épiderme. Le visage jaunâtre d’un gamin, d’un jeune homme qui ne vieillirait jamais. Encore un qui était passé à côté de l’égalité des chances, un autre Hector Prince. Pas la même couleur de peau, mais la même culture dénaturée.
Elle ferma les yeux un instant, comme si elle priait.
Mais la prière ne suffisait plus.
N’avait peut-être jamais suffi.
Le téléphone sonna. Elle décrocha et prit quelques notes. Composa un numéro en interne et transmit l’information, lançant son équipe sur une nouvelle piste. C’était ce qu’on faisait. On suivait la procédure en croisant les doigts, en espérant que ça finirait par donner quelque chose.
Vous avez beaucoup de travail, en ce moment… Vous vous en sortez ?
Karen soupira. On faisait ce qu’on pouvait. Consciencieusement. En s’efforçant d’éviter les erreurs. Et à la fin de la journée, on rentrait à la maison. Sans jamais parvenir à tout laisser derrière soi, au bureau.
Comme si c’était possible.
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