Lignes de fuite
Chapitre 37
37
La nuit était tombée lorsqu’elle arriva, elle était même tombée depuis deux bonnes heures. Une maison typique de la banlieue sud de Londres : grandes baies vitrées, peinture blanche et brique rouge, des combles aménagés sous un toit pentu. Des arbustes en pot dans le petit jardin à l’avant, un lit de terre retournée qui avait durci. Une trottinette appuyée contre la poubelle de recyclage verte. Pub, non merci ! sur le rabat de la boîte aux lettres de la porte d’entrée.
Karen sonna.
La porte s’ouvrit sur une fillette en pyjama orné de lapins de dessins animés. Yeux écarquillés, cheveux bouclés. Alex se tenait derrière elle, sa chemise en jean par-dessus son pantalon, en jean également, les pieds nus, un verre de vin à la main.
Voilà ce que j’ai raté, songea Karen. Et pendant un bref instant, elle le regretta vraiment.
– Tu as trouvé facilement ?
– Oui.
– C’est Amy. Dis bonjour, Amy.
Celle-ci refusa dignement.
– Salut, Amy, dit Karen en se penchant vers l’enfant qui recula.
Alex éclata de rire.
– Entre.
La cloison entre les deux pièces principales du rez-de-chaussée avait été abattue pour créer un vaste espace, néanmoins bien rempli, entre les canapés moelleux, les fauteuils, la table de salle à manger en pin, les magazines et les BD, la télévision à écran plat et les jouets. Les murs étaient presque entièrement recouverts de tableaux et de bibliothèques. Hormis un pan, réservé à des dessins d’enfants aux couleurs vives qui commençaient à se corner.
Amy s’était réfugiée derrière l’un des canapés et serrait contre elle un nounours borgne. Une autre petite fille, plus âgée, était assise en tailleur par terre, un livre sur les genoux. Un garçon de huit ou neuf ans était allongé à plat ventre devant un documentaire sur les phoques, le son réglé au plus bas.
– Je pense qu’ils étaient tous déjà couchés la dernière fois, dit Alex. Donc, voici Ben, Beth, et Amy qui t’a accueillie à la porte.
Mal à l’aise, Karen lança un salut qui fut royalement ignoré, ainsi qu’elle s’y attendait.
– Et moi, c’est Roger.
L’époux d’Alex portait un grand tablier de boucher, il avait les doigts pleins de farine et des tongs aux pieds.
– Nous nous sommes déjà rencontrés, mais je doute que vous vous en souveniez. Et je ne vous serrerai pas la main pour ne pas vous salir. Je fais
des dumplings 1. J’ai préparé de l’agneau à la cocotte, j’espère que vous aimez ?
Un sourire, un hochement de tête et il disparut dans la cuisine.
– Pose tes affaires ici et assieds-toi. Je vais te chercher du vin. Les enfants vont se coucher d’une minute à l’autre et nous pourrons dîner. Et puis, on discutera. Blanc ou rouge ?
Il était 21 heures passées. À eux trois, ils avaient débarrassé la table et rempli le lave-vaisselle, puis Roger était monté lire ses e-mails à l’étage. Alex avait mis du Chopin sur la chaîne et ouvert une autre bouteille de rouge.
– Stansted et toute la merde qui va avec. Ils vous envoient au casse-pipes, tu en es consciente ?
– Bien sûr.
– Ils vont te laisser bosser, remuer ciel et terre en espérant que tu tomberas sur quelque chose. Si tu trouves la moindre piste, la moindre chose susceptible de servir, ils en tireront tous les profits, feront tout ce qu’ils estiment opportun. Et si tu rentres bredouille, si tu n’obtiens pas de résultat, tu seras la seule à porter le blâme.
– Je sais bien, mais qu’est-ce que je pouvais faire ? Dire gentiment à Burcher d’aller se faire voir ?
– Pas vraiment.
– En plus, Warren, Charlie et toi, vous travaillez au démantèlement des réseaux à un niveau supérieur, c’est ce qu’il a affirmé, non ? Ou ce sont des salades ?
Alex changea de position, repliant une jambe sous elle.
– Non, c’est vrai. Mais tu sais, au SIS, la recherche d’information, c’est notre boulot, nous sommes essentiellement là pour fournir de l’aide aux autres services. C’est quoi déjà le jargon officiel ? Un truc du genre : prévenir les dangers et faire appliquer la loi de manière à empêcher les réseaux criminels de nuire selon les modèles de collecte de renseignements de niveaux 2 et 3.
Elle sourit et porta le verre à ses lèvres.
– Ils nous utilisent, comme nous t’utilisons tous. Je voulais simplement m’assurer que tu le savais.
Karen soupira et s’installa plus confortablement dans son fauteuil. Elle avait trop mangé : trop de ragoût, trop de crumble. Son lit se trouvait à l’autre bout de Londres et elle commençait tôt demain matin. Cependant, quand Alex tendit la bouteille, elle avança son verre.
– Je peux te poser une question ?
– Vas-y.
– Valentyn Horak, l’une des victimes de Stansted, il avait fait l’objet d’une surveillance dans le cadre d’une précédente opération ?
Alex hocha la tête.
– Arrêté et mis en examen avec l’aval du bureau du procureur, je présume ?
Alex acquiesça encore.
– Tout roule jusqu’à la veille du procès ou presque, et soudain quelqu’un passe en revue les preuves et décide que non, désolé, mais ça ne va pas le faire devant un tribunal. Alors, on annule tout.
– Oui. En tout cas, c’est ce que j’ai compris.
– Et tu ne trouves pas ça un peu étrange ?
– Étrange, non. Paresseux, peut-être. Négligent, probablement. Mais j’ignore si c’est de la faute des policiers qui ont procédé à l’arrestation ou de l’avocat chargé du dossier au bureau du procureur. Un mélange des deux, sans doute. Ça arrive. Plus souvent qu’on le souhaiterait. Trop souvent. Et ça ne sert à rien de protester, il faut avancer.
– Donc, tu ne crois pas que quelqu’un a pu recevoir de l’argent sous la table ?
Alex la toisa.
– Et à qui penses-tu ?
– À personne en particulier.
– C’est possible, je suppose, mais… La corruption, elle existe, je n’en doute pas. Il n’y a qu’à écouter les journaux.
– Mais dans ce cas précis ?
– S’il y avait plus que les vagues soupçons habituels, je n’ai rien entendu.
Alex se leva.
– Allons faire un tour au jardin. J’ai besoin d’une cigarette.
Qui avait dit qu’à Londres, on ne voyait jamais les étoiles ? Elles étaient pourtant là, émaillant les ténèbres violettes au-dessus de leur tête, la nuit claire et froide. Il risquait de geler.
La flamme jaillit du briquet.
– Tu es sûre que tu n’en veux pas une ?
– Certaine.
– J’étais persuadée que tu fumais.
– J’ai fumé.
– Depuis quand est-ce que tu as arrêté ?
– La dernière fois ?
Alex rit. Le bout de sa cigarette scintillait comme une luciole dans le noir.
– C’est agréable, ici.
– Oui.
– Paisible.
– Oui.
Silencieuses, elles écoutaient les petits bruits autour d’elles. La vie des autres. Des lumières tamisées luisaient à l’arrière de certaines maisons, mais elles étaient rares. Le mari et les enfants d’Alex dormaient. L’autre côté de la ville où habitait Karen semblait très loin.
Elle eut un frisson involontaire.
– Ça va ?
– Oui. Oui, très bien. Je réfléchissais.
– À quoi ?
– À ce que j’ai raté.
– Tu as raté quelque chose ?
Karen dévisagea Alex avant de répondre, s’interrogeant un long moment.
– Sans doute. Oui, peut-être.
Elle laissa échapper un petit rire, secoua la tête.
– Je n’en sais rien.
Alex effleura du dos de sa main la peau lisse et fraîche du bras de Karen.
– On ferait mieux de rentrer.
Elle jeta sa cigarette sur l’allée et l’écrasa.
Dans la cuisine, elle prépara du café pendant qu’elles attendaient le taxi de Karen. Celle-ci l’interrogea au sujet du travail de Roger – elle ne se rappelait jamais ce qu’il faisait au juste –, des enfants, des résultats des deux aînés à l’école. La voiture arriva en moins d’un quart d’heure, plus vite que prévu.
– Anton Kosach, dit Alex alors qu’elles se dirigeaient vers l’entrée. Le type auquel s’intéresse Charlie Frost. Tu n’as rien trouvé sur lui, je suppose ?
Karen s’arrêta.
– Kosach, non. Pourquoi ?
– Comme ça. Je me demandais si tu n’avais pas vu passer son nom, c’est tout.
Karen secoua la tête.
– Si c’était le cas, je l’aurais signalé. Tu l’aurais su.
– Oui, bien sûr.
Le taxi était au milieu de la rue, avec son clignotant.
Alex lui serra la main, effleura sa joue.
– À bientôt.
Karen donna son adresse au chauffeur et se laissa aller contre le dossier. Elle avait la tête qui tournait, pas seulement à cause du vin.
1. Boulettes de pâte cuites traditionnellement avec les plats mijotés.
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