Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 59 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 59

59

Elle n’avait pas consciemment décidé de venir jusqu’ici, pourtant elle était de retour. Presque une habitude, pas tout à fait. L’été n’était pas encore là, mais les arbres avaient retrouvé toutes leurs feuilles. Karen ne portait pas de manteau, seulement un blouson léger, un sweat-shirt, un jean. Quelques nageurs au bout de l’étang, très peu. L’un d’eux descendit en s’accrochant à la planche, avant de s’élancer, ses bras fendant l’eau avec facilité.

La jeune fille se tenait un peu plus loin sur le sentier et, sans sa capuche, elle la reconnut aussitôt.

Karen attendit qu’elle soit plus près.

– Sasha.

Un sourire nerveux.

– C’était toi, la dernière fois ?

Elle hocha la tête.

– Comment savais-tu que je serais là aujourd’hui ?

– Je ne le savais pas. Pas vraiment. Mais je vous ai aperçue à deux ou trois reprises. Je ne crois pas que vous m’ayez vue.

– Cette fois seulement.

– Oui.

– Tu viens souvent ?

Sasha tira sur une mèche de cheveux.

– De plus en plus. Je le fais même pas exprès, ajouta-t-elle en secouant la tête. Mais je…

– Je comprends.

– Vraiment ?

– Je pense.

Sasha attendit quelques instants, puis tendit la main vers Karen. Elle déplia ses doigts lentement, révélant une bague au creux de sa paume.

– C’est quoi ? demanda Karen.

Mais elle le savait, bien sûr.

– C’est la bague qu’il portait, n’est-ce pas ? reprit-elle. Petru, le soir où il a été tué ?

– Oui.

Un souffle plus qu’on mot.

– Tu l’as depuis tout ce temps ?

Elle secoua farouchement la tête.

– Raconte-moi.

– Mon père, on s’est disputés. Il y a quelques jours. C’était horrible. J’étais rentrée tard. Une fête. Quelques amis, c’est tout. Mais il s’est mis à m’insulter, à me traiter de pute, de salope, ce genre de choses, puis il… il a sorti la bague de sa poche, comme s’il l’avait là exprès et il me l’a jetée à la figure en disant : « Va pas t’imaginer que je recommencerai pas, parce que je me gênerai pas. »

Sa main tremblait à présent et Karen la couvrit de la sienne, sentant la bague dure entre elles.

– Il faut que je te demande une chose, Sasha : dans ton esprit, il n’y a aucun doute sur le sens de ses paroles ?

– Non, sanglota-t-elle. Non.

– Et tu serais prête à faire une déposition, à répéter ce que tu viens de me dire ?

– Oui, murmura-t-elle d’une voix presque inaudible.

Karen la prit dans ses bras et resta là quelques instants, la serrant comme un rempart contre ses larmes.

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