Lignes de fuite
Chapitre 12
12
Cordon était assis dans une petite pièce basse et carrée, les murs tapissés de vieux communiqués de presse de la police des transports. Quel que soit le mode de déplacement choisi par les Londoniens, une équipe des forces de l’ordre sera là pour les rassurer et lutter contre la criminalité. Le directeur du métro londonien. Cordon se sentit aussitôt rassuré. Le local empestait le renfermé. Quelque part de l’autre côté de la porte s’alignaient des écrans, reliés à des ordinateurs qui récupéraient et stockaient des images provenant de tout le réseau.
Lorsqu’il s’était réveillé ce matin-là dans un décor étranger, il lui avait fallu quelques minutes pour se souvenir qu’il était chez Kiley. Au lieu des cris angoissés des mouettes, la lente accélération des bus de Fortress Road qui redémarraient aux feux, tandis que les pelleteuses du dépôt voisin partaient bruyamment au travail.
– Fais comme chez toi, lui avait dit Kiley, qui lui avait montré où se trouvaient le café et le thé.
Quand on se tenait au centre de la cuisine, on pouvait toucher les quatre murs sans avoir besoin de bouger les pieds.
Ils avaient veillé tard, après un dîner au Blue Moon, juste en face. Soupe aux raviolis chinois, nouilles sautées. Bière thaï. Kiley lui avait raconté une affaire, un soldat des Royal Lancers qui avait disparu de la circulation alors qu’il aurait dû avoir rejoint son régiment pour retourner en Irak. L’histoire remontait à quelques années, mais elle le hantait encore.
Il s’était retrouvé impliqué par hasard, à cause de quelqu’un avec qui il s’était lié quelque temps auparavant. Il avait parlé à la mère du militaire, affolée, lui avait tapoté la main, lui faisant des promesses qu’il savait ne pouvoir tenir.
Il y avait des enfants, une épouse qui les avait emmenés dans une autre ville d’où elle avait demandé le divorce. Un soldat des Royal Lancers qui avait un fusil et des munitions, un homme qui avait vu des choses, sans doute fait des choses auxquelles la plupart des gens ne voulaient même pas penser.
Il les avait enlevés, la femme et les gosses, le plus jeune âgé de trois ans seulement. Les traits crispés, Kiley se souvenait. On avait fini par les retrouver au milieu des bois. Un campement et l’hélicoptère de la police qui tournait au-dessus. On ne savait pas trop ce qu’il comptait faire, et lui-même sans doute encore moins. Sa femme craignait qu’il ne les tue tous les quatre, n’importe quoi plutôt que les perdre. C’est ce qu’elle avait répété des dizaines de fois, d’une voix entrecoupée de sanglots.
Le soldat avait fini par ne tuer que lui-même. Une balle dans la tête. Les gosses qui pleuraient, qui hurlaient.
– Un truc pareil, on ne peut jamais… avait commencé Kiley, avant de s’interrompre pour commander une nouvelle bière.
De retour à l’appartement, ils avaient regardé les infos. Deux autres morts, victimes de bombes artisanales placées sur la route en Afghanistan. Encore de la neige annoncée dans le sud-est du pays, les températures en baisse. Un ponte de Scotland Yard devant le tribunal, accusé d’avoir usé de sa position pour entraver le cours de la justice.
– Cette femme, demanda Cordon. Jane. C’est sérieux ?
– Elle est instit. Une école primaire du quartier.
– C’est sérieux, alors.
Kiley leur resservit un whisky. Pas n’importe quoi : du Springbank brut de fût, douze ans d’âge, un cadeau d’un client reconnaissant. Mose Allison en musique de fond, Everybody Cryin’ Mercy, l’un des titres favoris de Kiley. Cordon lui avait fait repasser le Mulligan avant : ce morceau l’obsédait.
– Tu vois ces interviews éclair débiles qu’il y a de temps en temps dans le journal ? demanda Kiley. Questions et réponses avec une célébrité. Avez-vous déjà dit « Je t’aime » sans le penser ?
– C’est comme ça ? Avec Jane ?
Il haussa les épaules.
– Parfois.
– Le prix d’un lit.
La musique s’arrêta. Aucun des deux hommes ne bougea. Un rire strident monta de la rue.
– La fille que tu cherches…
– Letitia.
– Oui. Tu as… ?
– C’est pas ce que tu crois, répondit Cordon précipitamment, un peu trop.
– D’une manière ou d’une autre, ça l’est toujours un peu.
Cordon n’insista pas.
Vidant son verre, Kiley se leva avec une agilité surprenante.
– À demain, alors.
– Oui, merci.
Cordon le regarda traverser le salon, sa claudication discrète, le signe à peine perceptible de la blessure qui avait mis fin à sa carrière de footballeur.
La porte de la pièce où il attendait s’ouvrit et un homme entra. Le teint cireux, les épaules voûtées et un petit ventre : quelqu’un qui avait manifestement passé trop d’heures derrière un bureau.
– Trevor Cordon ?
– Oui, répondit-il en se levant.
– Bob Rowe.
Ils se serrèrent la main.
– Maxine Carlin. Vous êtes de la famille ?
– Pas exactement.
– Jack a dit que vous étiez de la famille.
– Proches. On peut dire que nous étions proches.
Rowe l’examinait, incertain.
– À part sa fille, elle n’a personne.
– Et la fille ?
Cordon haussa les épaules.
– Allez savoir.
L’homme hésita encore un instant.
– OK. Suivez-moi.
De longues rangées d’écrans côte à côte, les employés concentrés, la tête levée, tandis que certaines images se modifiaient – une caméra différente, un angle de vue différent – et d’autres non, montrant toujours le même tunnel désert, les mêmes murs vides.
Rowe lui indiqua un fauteuil à roulettes que Cordon tira vers lui.
– Avant le nouveau système, il était impossible de stocker tout ce qu’on recevait. Cinquante, soixante pour cent au mieux. Et quand on cherchait quelque chose, c’était la croix et la bannière. On en perdait toujours. Mais maintenant…
Il cliqua une fois, deux fois, et une image apparut, presque nette.
– Alors… Finsbury Park, Piccadilly Line, quai ouest, 9 h 31. La fin de l’heure de pointe. Il y a encore pas mal de monde, comme vous pouvez le constater.
Cordon se pencha en avant.
– La voici, votre Maxine. Elle arrive sur le quai, regarde autour d’elle.
Il vit une silhouette qui lui ressemblait en effet, vêtue d’un long manteau, une écharpe autour du cou, le visage dans l’ombre quand elle se retourna.
– Et maintenant, la même sur une autre caméra. Elle scrute la voie d’en face. Elle vérifie qu’elle ne s’est pas trompée de direction. Puis elle s’éloigne.
Une dizaine de pas et on l’avait perdue de vue, masquée par une petite vague de passagers derrière elle.
– Et on la retrouve ici, poursuivit Rowe, montrant l’image sous un angle différent. Plus ou moins seule pendant, quoi, vingt ou trente secondes ? Avant l’arrivée d’autres voyageurs, sans doute après une annonce demandant aux usagers de se répartir sur tout le quai. Plusieurs personnes, vous voyez, assez proches…
Cordon remarqua un jeune couple de trois quarts, tous deux élégants. La femme, les cheveux aux épaules, décolorés, presque blancs à l’écran. Son compagnon se penche vers elle, lui murmure à l’oreille quelque chose qui la fait sourire. Un homme d’affaires derrière eux, la cinquantaine, costume traditionnel à fines rayures, cravate, mallette, journal plié. Le Financial Times. Un cliché vivant. Un voyageur, plus jeune, des écouteurs sur la tête, un ordinateur portable sous le bras. D’autres à la limite du cadre qui se massent au bord du quai à l’approche de la rame, occupant bientôt tout l’espace, presque impossibles à distinguer.
– Est-ce que je peux voir le visage de la femme ?
L’image se fige, repart en arrière, zoome et s’immobilise de nouveau. Les traits crispés, les yeux plissés, sombres, mal assurés, l’air de quelqu’un qui se sent piégé, coincé, pense Cordon.
– Avancez un tout petit peu.
Pendant une fraction de seconde, Maxine semble regarder directement l’objectif, la tête levée, les lèvres qui s’écartent comme pour parler… puis, au ralenti, elle se tourne, face à la voie. Un mouvement, flou, en bas du cadre, tandis qu’elle tombe et disparaît.
Un espace vide là où elle se tenait à l’instant.
La caméra montre une bousculade dans le sillage de sa chute, la masse blanche et indistincte des visages, une bouche qui s’ouvre pour crier, un doigt tendu. La jeune femme s’est détournée, enfouissant la tête dans la poitrine de son compagnon, qui semble lui caresser les cheveux.
– C’est tout ?
– C’est tout.
Cordon se rassit en expirant lentement.
– Je peux revoir la séquence ?
Rien de nouveau.
Il la visionna trois fois sans succès. Maxine finissait toujours morte sous le train.
Il avait les épaules douloureuses.
– J’ai jeté un œil au rapport avant votre arrivée, dit Rowe, pivotant sur son siège tandis que l’écran s’éteignait. J’ai lu les déclarations des témoins, quinze en tout. Des usagers qui attendaient le métro ce matin-là, au moment de l’accident. Vous les avez vus, la plupart d’entre eux du moins. Il y en a un ou deux que nous n’avons pas pu retrouver. Certains prétendent avoir remarqué Maxine avant. Pas beaucoup, quelques-uns. Dangereusement proche de la voie, selon l’un d’eux. Nerveuse, d’après un autre, comme si elle n’était pas sûre d’être au bon endroit, sur le bon quai. En tout cas, ils étaient tous d’accord sur un point, ceux qui étaient près d’elle quand le train est arrivé : soit elle a sauté, soit elle est tombée.
– Rien n’indique qu’on l’ait poussée ?
– Absolument rien.
– Même pas par accident ? Un passager impatient de monter à bord. D’avoir une place. C’était la fin de l’heure de pointe, comme vous l’avez dit.
Rowe fit signe que non
– Si on veut à tout prix une explication, quelque chose à quoi se raccrocher, il reste toujours une possibilité. Mais après ce que vous venez de voir, il y a quand même peu de doutes…
Il s’était levé et lui tendait la main.
– Désolé.
Cordon hocha la tête.
– Merci pour votre aide.
Rowe le conduisit jusqu’à l’escalier, au bout du couloir.
– Dites à Jack que c’est à charge de revanche, d’accord ?
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