Lignes de fuite
Chapitre 46
46
L’hôpital de Guingamp se trouvait rue de l’Armor, une des artères principales de la ville, qui partait du centre et se dirigeait vers le nord avec force détours. Kiley avait passé assez de temps dans les hôpitaux pour reconnaître l’odeur de l’antiseptique, le mélange d’espoir usé et de résignation sur le visage des patients, l’empressement silencieux du personnel qui s’affairait à telle ou telle tâche. Il se rappelait l’enthousiasme forcé du chirurgien après la seconde opération ratée de sa jambe. Il faudrait peut-être songer à une activité plus sédentaire, à présent. Moins physique. Le ping-pong ? Les échecs ? En ce qui concerne le foot, Jack, je crains que, désormais, ce ne soit uniquement à la télé le samedi soir. Vous et Gary Lineker. Sa jambe : il la sentit soudain qui le tiraillait à ce souvenir.
Cordon se trouvait dans une chambre à l’écart, au bout du couloir, une fenêtre donnant sur une rangée de hauts pins Douglas encore luisants de pluie.
On lui avait retiré une perfusion récemment, le support oublié à côté du lit. Des bandages autour de la tête et au coin d’un œil enflé, des points de suture sur la peau contusionnée.
Le reste de son visage était exsangue.
Comme beaucoup de patients à l’hôpital, il avait l’air d’avoir pris au moins dix ans.
– C’est pas trop tôt, lança Cordon en guise d’accueil.
– J’avais quelques trucs à régler. Je suis venu quand j’ai pu.
– Je plaisante, c’est sympa d’être là.
– Quand on m’a appelé, j’ai eu l’impression que tu étais à l’article de la mort. En fait, ce ne sont que des bleus et des bosses, quelques côtes cassées. Si j’avais su, j’aurais pris mon temps.
– Ils ont dû profiter de ce que j’étais K.O. pour me tabasser.
– Tu as eu de la chance.
Cordon était conscient qu’il avait raison. Il aurait pu perdre un œil. Il aurait pu être tué.
– Tu veux me raconter ce qui s’est passé ?
Kiley déplaça un livre et s’assit au bord du lit.
– Qu’est-ce qu’il y a à raconter ? Quelqu’un a réussi à pénétrer dans la maison, une fenêtre à l’arrière, j’en ai aucune idée. On m’a attaqué par surprise et on m’a assommé. À mon réveil, Letitia et Danny avaient disparu. La voiture était inutilisable. Une histoire de carburateur, un truc dans ce genre, et les pneus crevés. Au bout de je ne sais pas combien de temps, je suis parvenu à me traîner jusqu’au chemin et à alerter le vieux d’à côté. J’ai dû retomber dans les pommes après ça. J’ai ouvert les yeux dans cette chambre. Hérissé de tuyaux comme un porc-épic. Un gendarme français au pied du lit.
– Qu’est-ce que tu lui as raconté ?
– Entre mon français et son anglais, on ne risquait pas d’aller loin. Tentative de vol avec effraction, c’est ce que j’ai dit. Je me suis réveillé et je les ai surpris en pleine action. Il faisait sombre et ça s’est passé trop vite pour décrire quoi que ce soit. On en est restés là.
– Tu n’as pas mentionné Letitia ? Le gamin ?
Cordon fit signe que non.
– Et Kosach ? Anton ?
Il secoua de nouveau la tête. Et le regretta aussitôt. Il grimaça de douleur.
– Mais c’est lui, non ?
– Je ne vois pas qui ça pourrait être d’autre.
– Et tu penses que c’est là qu’ils sont ? Chez lui ?
– Il y a de fortes chances.
– Il ne peut quand même pas les retenir prisonniers.
– Il peut au moins essayer.
Une infirmière pénétra dans la chambre, attendit un instant, puis repartit. Le chauffage central bourdonnait, un bruit de fond incessant. Dehors, il avait recommencé à pleuvoir et les gouttes crépitaient sur les vitres.
– Et c’est arrivé comme ça, tu n’as rien vu venir ?
– Non.
– Ça m’étonne qu’ils aient réussi à te surprendre, quand même.
– J’étais un peu occupé.
Kiley lut la vérité dans le regard de Cordon.
– Je croyais qu’il n’y avait rien entre vous ?
– Il n’y a rien.
– Alors, c’était quoi ? Un accident ? Un coup de chaleur ? Ou un truc que vous faisiez à l’occasion pour tromper l’ennui ?
– C’est important ?
– Pas pour moi. Mais elle risque d’avoir des problèmes avec Anton s’il apprend qu’elle baisait à droite et à gauche.
– Ce n’est pas le terme que j’emploierais. De toute manière, il sait que ce n’est pas une sainte-nitouche. Et c’est Danny qu’il veut, pas Letitia.
– Dans ce cas, pourquoi il ne s’est pas contenté d’embarquer le gamin ?
– Pas évident de quitter la France et de le ramener en Angleterre sans elle. En revanche, avec l’aval de Letitia…
– Parce que tu crois qu’elle a accepté de jouer le jeu ?
– C’est une fille pragmatique. Et elle n’avait sans doute pas le choix.
Kiley s’approcha de la fenêtre et regarda dehors. Le ciel violacé, veiné de jaune ici et là, rappelait la peau autour de l’œil gauche de Cordon.
– Tu sais, je suis venu en Bretagne une fois, quand j’étais gosse, dit-il. Mon tout premier séjour en France. Des vacances à vélo, avec l’école. Un genre d’échange. Le premier soir, avec quelques copains, on a fait le mur pour aller en ville. On a fait la tournée des cafés. Chaque fois, on montrait du doigt les bouteilles derrière le comptoir. On a craqué le peu de fric qu’on avait en un rien de temps. Le lendemain, on était malades comme des chiens. Et après ça, bien sûr, on nous a imposé un couvre-feu. La police du coin chargée d’empêcher ces idiots d’Angliches de se soûler et de foutre le bordel. Je ne devais pas avoir plus de seize ans, l’âge con. C’est aussi pendant ce voyage que j’ai rencontré ma première petite copine, ajouta-t-il avec un sourire. On est restés plus ou moins correspondants jusqu’à ce que je quitte le bahut.
– Tu veux essayer de savoir ce qu’elle est devenue ? demanda Cordon, sarcastique.
– Je l’ai déjà fait. Il y a un moment, une dizaine d’années peut-être. J’étais en vacances avec des amis. Elle vivait toujours au même endroit, un petit village à côté de Vannes, près de la côte. J’aurais mieux fait de m’abstenir. Cinq mômes, la moustache, aussi large qu’un hippopotame.
– Qu’est-ce que tu espérais ?
– J’en sais trop rien. Ce genre de trucs, on peut pas s’empêcher d’y penser.
– Quel genre de trucs ?
– Oh, les occasions ratées. Les routes qu’on n’a pas prises. Les relations qu’on a laissé se distendre. Toujours cette question obsédante : et si j’avais fait ça ?
– C’est l’air français qui réveille le philosophe en toi ?
– Je suppose.
– Ben, plus vite tu retraverseras la Manche, mieux ce sera.
– J’ai parlé au médecin en arrivant. Encore quatre ou cinq jours avant qu’on t’autorise à sortir. Au moins.
– Je sors quand je veux, rétorqua Cordon.
Presque aussitôt, un mouvement involontaire lui arracha une grimace de douleur et il dut s’agripper aux draps.
– Je repasserai plus tard. Je t’apporterai du raisin. Un jeu de cartes. J’ai la ferme intention de profiter de ton état pour te plumer.
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