Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 11 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 11

11

 

Le ciel au-dessus de la mer était d’un noir presque irréel. Il était midi, mais cela ne faisait pas réellement de différence. Il n’y avait pour ainsi dire pas de lumière. Cordon rentra chez lui. L’air pesait comme un manteau sur ses épaules. À l’intérieur, il mit du café à réchauffer, prit un CD parmi la petite pile sur le sol et le glissa dans le lecteur. Il sélectionna la piste trois. Janvier 1945 : avant, bien avant sa naissance.

Le morceau débutait par un swing tranquille, relax, le frottement des cymbales derrière les cuivres, puis, sans crier gare, au bout de trente secondes, la trompette se lançait dans une course effrénée, un refrain venu d’ailleurs, d’un autre monde. Ensuite – une déception, forcément – arrivaient le trombone, puis le saxo, à leur rythme, pépères, le deuxième peinant sur la fin : il en voulait plus, mais semblait ne pas savoir comment s’y prendre. Ce n’était que dans les ultimes mesures que l’on entendait de nouveau clairement la trompette, malicieuse, qui gambadait autour de la dernière phrase du thème, par dessus, par dessous et au milieu.

Good Bait. Dizzy Gillespie All Stars : New York City, 9 janvier.

Cordon versa le café, ajouta du lait.

Remit le morceau.

Se concentra sur la musique.

Combien de temps s’était-il écoulé depuis l’article dans le journal : deux jours ? Concis, le paragraphe du Cornishman allait droit au but.

Le corps de la femme tuée après être tombée devant une rame de métro

à Finsbury Park, à Londres, il y a quatre jours, a été identifié. Il s’agit de

Maxine Carlin, quarante-six ans, ancienne résidente de Penzance. Une

voisine qui souhaite garder l’anonymat a déclaré au Cornishman que

Mme Carlin était sans doute à Londres pour voir sa fille.

Combien de jours ?

Maxine Carlin, quarante-six ans.

Héroïne. Alcool. Plusieurs avortements, c’était presque certain. Des enfants placés. Des hommes qui parlaient avec leurs poings ou pas du tout.

Quarante-six ans.

Un petit miracle qu’elle ait vécu aussi longtemps.

Pendant un instant, il vit le train. Sa vitesse, au moment de la chute. Le morceau recommença au début, toujours le même. Dehors, le ciel n’offrait aucun réconfort.

Ce n’était pas son problème. Elle était allée chercher sa fille à Londres. Et après ? Elle a disparu. Rose, Letitia. Vous parlez d’un prénom à la con ! Il vit son visage, celui de Letitia, plus jeune, souriant, tandis que le chien levait la tête vers elle et lui léchait la main. Letitia. Rose. Elle avait de l’estime pour vous, allez savoir pourquoi.

Jack Kiley et lui avaient le même âge. Il avait été footballeur professionnel, très brièvement, avant d’entrer à la Metropolitan Police de Londres. Aujourd’hui, il vivotait à son compte. Détective privé. Surtout des boulots de sécurité chez des particuliers : célébrités de seconde zone, sportifs de haut niveau, parasites autour des figures mineures de la famille royale. Il y avait aussi un cabinet d’avocats pour lequel il faisait des enquêtes, récupérait des paiements, passait des heures en planque dans des bouis-bouis, derrière une fenêtre embuée, ou au volant d’une voiture empruntée, guettant l’erreur trop humaine qui révélerait la vérité, dévoilerait le mensonge : la liaison avec la femme ou le mari d’un proche, l’infirmité qui disparaissait comme par magie, une seconde famille à l’autre bout de la ville, les enfants dans une école privée, une addiction au jeu, à la drogue ou à certaines pratiques sexuelles : attaché, un bandeau sur les yeux, suspendu à l’envers et frappé à coups de canne.

Kiley avait gardé des relations dans la police et les utilisait quand il le pouvait, échange de bons procédés, troc d’informations. Il s’était fait des amis dans les bas-fonds au fil des ans : à Soho, Notting Hill, dans certains coins de l’East End.

Il avait rencontré Cordon trois ans plus tôt, alors qu’il recherchait la fille d’un riche banquier, une adolescente têtue qui s’était enfuie de Channing School, un établissement chic pour jeunes filles dans le nord de Londres. Elle avait filé en Cornouailles avec son amant artiste, un vieux beau de soixante-quatre ans qui peignait des marines colorées semi-abstraites et des petits nus avec des empâtements, dans son atelier de St Ives, avec vue sur la plage de Porthmeor.

Après quelques jours d’intenses négociations, au cours desquelles abondance de larmes furent versées, ainsi que, plus discrètement, une somme considérable, le peintre se joignit à Kiley pour convaincre la jeune fille qu’elle serait plus heureuse au sein de sa famille.

Kiley prétendait que la salutaire conclusion de ce micmac devait beaucoup à Cordon.

Ils s’étaient attardés plusieurs soirs au Tinners’ Arms, échangeant des anecdotes au sujet du boulot, des affaires sur lesquelles ils avaient travaillé et de leurs anciens supérieurs hiérarchiques – tous des enfoirés –, tandis qu’au fil des pintes Kiley enjolivait son passage dans les clubs de Charlton Athletic et Stevenage Borough. Ensemble, ils étaient allés écouter du jazz au Western Hotel, Mark Nightingale et une section rythmique de la région, puis avaient dîné d’un curry.

– Si tu as l’occasion, viens me voir à Londres, avait dit Kiley.

Cordon avait des congés en retard, beaucoup. Et il prit ce qui lui était dû.

– Tu es sûr que tu ne veux pas que je vienne te chercher à la gare ? demanda Kiley avec un petit rire. Une expédition à la capitale. Tu pourrais te perdre.

– Ta gueule.

Il prit le métro à Paddington et fit un changement pour émerger à Tufnell Park, par une froide journée de janvier, col remonté, sac marin – surplus militaire – sur l’épaule.

La moitié des commerces de la rue étaient fermés, à louer, les vitrines couvertes d’affiches. Un homme qui avait à peu près l’âge de Cordon, pas plus vieux, faisait la manche, assis sur le trottoir à côté du distributeur automatique, un carton souillé sous lui.

Il y avait un magasin d’articles d’occasion au profit d’une association caritative en dessous de chez Kiley. Il était plein, des femmes surtout qui cherchaient sur les cintres quelque chose pour leurs enfants, une jupe ou un haut pour elles s’il restait un peu d’argent après. Des piles de livres lus une seule fois, des cassettes vidéo que plus personne ne regardait, et des jeux, cadeaux dédaignés de tatie truc ou tonton machin, ou d’une mamie affectueuse.

Kiley habitait au deuxième étage : une chambre, une minuscule cuisine, une salle de bains avec douche et W.-C., mais pas de baignoire, une pièce plus grande qui faisait office de bureau et de salon. Des meubles classeurs et des rayonnages métalliques le long d’un mur, deux chaises, un ordinateur portable, une imprimante, un répondeur, une télé à écran plat. En face, une marine pâle et floue, la mer vue de Porthmeor Beach, cadeau du peintre de St Ives. Quand il était assis à son bureau, s’il pivotait, Kiley pouvait contempler la rue et l’incessant défilé des voitures.

Cordon laissa tomber son sac qui commençait à lui scier l’épaule et regarda autour de lui.

– Où est-il ?

– Où est quoi ?

– Le canapé. Tu m’as dit que je pourrais dormir sur le canapé.

– Façon de parler.

Cordon baissa les yeux vers les minces tapis sur le parquet.

– Ne t’inquiète pas, je comptais te filer mon lit. Deux ou trois jours, c’est ça ?

– Et toi ?

– Je serai à deux pas d’ici. Chez quelqu’un.

– Elle a un nom ?

– Jane.

– Un nom sans chichi. Simple et direct.

– Tu veux un café ?

– D’accord.

Tandis que Kiley s’affairait dans la cuisine, Cordon examina les livres et les CD pêle-mêle sur les étagères. Il en connaissait certains, d’autres non. Junot Diaz. K. C. Constantine. Gerry Mulligan. Ronnie Lane.

Mulligan, oui.

Il regardait la liste des titres, lorsque Kiley reparut. Piste trois : Good Bait.

– Tu ne mets jamais de l’ordre là-dedans ?

– À quoi bon ? La plupart viennent d’en bas. Le gars du magasin me laisse me servir quand il a une course à faire et qu’il a besoin de quelqu’un pour garder la boutique. J’en ai pas écouté la moitié.

– Ou lu.

– Ou lu.

Le café était fort et un peu amer. Bon. Ils s’assirent face à face, les chaises légèrement décalées.

– Alors, raconte.

Lorsque Cordon eut terminé son histoire, l’autre homme s’appuya contre le dossier, chevilles croisées, mains derrière la nuque.

– Résumons. Si j’ai bien compris, la jeune, la fille, elle ne donne plus signe de vie, ni lettre ni appel. Rien de spécial, ça arrive tout le temps. Mais la mère s’inquiète, normal. Elle vient à Londres pour essayer de savoir ce qu’elle est devenue et finit sous un métro. Presque chaque fois que je veux prendre la Northern Line, il y a des retards parce que quelqu’un est passé sous un train à Finchley Central, High Barnet ou je ne sais où, dit-il en secouant la tête,

– Finsbury Park.

– Pardon ?

– Elle est passée sous un train à Finsbury Park.

– Avant, c’était un incident voyageur. C’est ce qu’on disait. Au micro. Un incident voyageur à telle station. Bien sûr, tout le monde savait ce que ça signifiait. Puis, il y a un an ou deux, ils ont changé de politique. Maintenant, on appelle un chat un chat, un suicide un suicide. Peut-être qu’ils se figuraient que les gens y réfléchiraient à deux fois, que ça en découragerait certains. J’ai l’impression que ça a eu l’effet inverse.

– Je veux être sûr, c’est tout.

– Savoir si elle a sauté ou si elle est tombée ?

– Oui.

– Ou si on l’a poussée.

– Éventuellement.

– Tu as des raisons de croire que ça pourrait être le cas ?

– Pas vraiment, non.

– Je connais ça. Un truc que tu sens dans tes tripes, un pressentiment qui te noue le ventre.

– Comment est-ce que tu sais ?

– Je l’ai lu dans le livre.

– Quel livre ?

– Dans une centaine de livres. Ce truc qu’il sent dans ses tripes, ce pressentiment qui lui noue le ventre.

– Ça ne t’arrive jamais ?

– Bien sûr que si. Je prends des Rennie. Du lait de magnésie. Ça passe.

Cordon ne répondit pas.

Kiley se pencha en avant.

– Il s’est produit la même chose ici, il y a quelques semaines. Quelqu’un sous un train. À Tufnell Park. Les voitures de police qui débarquaient de partout. Les ambulances. Les équipes de secours. En quelques minutes, tout le monde était là. La station fermée, les rues bloquées. Le type qui pilotait l’hélico de l’hôpital, rouge vif, il s’est posé pile au milieu du carrefour. Ils sortent le grand jeu à chaque fois. Ils sont super-entraînés. Il y a un rapport pour le coroner. Une enquête approfondie. Qu’on l’ait poussée, qu’elle ait sauté ou qu’elle soit tombée, je pense qu’ils savent. Qu’ils peuvent le dire.

– J’aimerais parler à quelqu’un qui était là. Regarder les images des caméras de surveillance.

– Ça te rassurerait.

– Exactement.

– Puis tu pourras t’occuper de retrouver la fille.

Cordon laissa échapper un soupir.

– Peut-être.

– Le retour du chevalier blanc.

– Foutaises.

– C’est toi qui l’as dit.

Kiley se redressa et examina longuement l’autre homme.

– Pourquoi est-ce que tu fais ça ?

– C’est important ?

– Pas pour moi.

Cordon haussa les épaules.

– Comment s’appelle-t-elle, déjà ?

– Letitia.

Kiley sourit.

– Voilà un nom que je ne qualifierais pas de simple et direct… Il y a peut-être quelqu’un qui pourrait t’aider. Un ami d’ami. Je vais voir ce que je peux faire.

– Merci.

Kiley alla refaire du café. Cordon se replongea dans l’examen des CD et fit son choix : le saxo baryton de Gerry Mulligan qui reprenait Good Bait, sur un rythme gentiment sautillant.

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