De rage et de lumière
Lumière d'été
Je me souviens de la lumière. Des montants en inox du lit et du lino gris clair, des murs blancs à la pochette de perfusion transparente se vidant au goutte-à-goutte dans un ronron monotone. De l’immense fenêtre donnant sur le parking. Du ciel d’été. J’ai pensé à un tableau où la vie a déserté. Où ne restent que le silence et un faisceau de lumière. Puis j’ai vu ma mère mi-assise mi-allongée, le corps dissimulé sous une couette synthétique multicolore rappelant les patchworks qu’elle fabriquait pour nous enfants, la bouche entrouverte, les yeux mi-clos, la tête enveloppée dans un foulard indien, renversée sur le côté, effondrée sur les oreillers. Je l’ai regardée comme une étrangère.
Je me suis approchée du lit pour m’asseoir dans le fauteuil contigu. J’ai senti le revêtement en plastique coller à mes cuisses sous ma robe et j’ai pris sa main. Sa main osseuse, gonflée de veines bleues saillantes sous sa peau laiteuse, animée de tressautements inquiets, de spasmes microscopiques. Son poignet cerclé d’un petit bracelet en plastique portant son nom, comme pour les nourrissons placés en couveuse. Son pouls battait doucement. Je ne voulais pas la réveiller, j’espérais que son corps ressente ma présence. Qu’un fluide invisible passe au travers de nos épidermes.
Nous étions l’une à côté de l’autre, je tenais sa main dans la mienne, et ce qui nous éloignait me paraissait infranchissable. Ce corps étendu, inerte, cette odeur de souillure et d’éther, ce n’était pas ma mère.