De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 39 sur 80

Pages du PDF

De rage et de lumière

Nos héros

De la chambre de Jack, nous écoutons la clameur de la rue comme un bruit rassurant, le bourdonnement de la vie. Comme l’eau qui s’infiltre partout et que l’on ne peut endiguer, la vie se fraie des chemins entre les morts. Une plante qui rampe, le cri d’un gecko, cet animal préhistorique ayant survécu à toutes les catastrophes, l’écoulement du Gange.

 

Nos héros

Après des mois d’hospitalisation à Villejuif, notre mère a été transférée dans un autre bâtiment de l’IGR, situé à Chevilly-Larue. Une banlieue oubliée des urbanistes. Ceux qui ont dessiné les plans du RER pour desservir l’Île-de-France ont laissé ainsi des no man’s land insensés, ils ont imaginé une banlieue hérissée de tours, de rues quadrillées et de squares bétonnés pour parquer des familles d’immigrés, sans se préoccuper des moyens de transport. En plus d’être un ghetto désargenté, c’est une enclave dont on ne sort pas. Je me demande comment font les malades qui doivent suivre des soins hebdomadaires, les familles qui vivent loin.

Par la fenêtre de l’autobus 192 qui relie la gare de Bourg-la-Reine à l’hôpital de Chevilly, de grands ensembles gris et des pavillons sans charme. Une voix féminine enregistrée articule distinctement et suffisamment fort pour les malentendants : « Arrêt Jean Mermoz – Général de Gaulle. » Les mots résonnent étrangement à mon oreille. Des héros chacun à leur manière. Dans la mythologie, les « héros » étaient des demi-dieux. Puis ils sont devenus ceux qui ont accompli des exploits au service d’une cause ou d’une communauté. Ces personnages légendaires se distinguaient pour leur force d’âme, leur abnégation et leur courage. Aujourd’hui, nos héros sont des footballeurs ou des personnages de fiction. Ils brillent sous les flashs et les projecteurs. Pourtant, mes héros intimes, ceux que je ferai entrer dans mon Panthéon personnel, ne sont pas de ce bois-là : une femme en guerre contre un cancer et un homme dévoué aux oubliés de Calcutta.

Je pénètre dans le site de l’hôpital, le jardin est soigné, planté d’arbres anciens, d’une roseraie, de jolies allées fleuries. Le bâtiment est décati mais d’une taille plus humaine que l’autre grand centre de Villejuif. Je retrouve ma mère, son sourire creusé par la fatigue et l’amaigrissement, sa voix affaiblie à cause de ses lèvres desséchées, elle pulvérise un spray dans sa bouche pour l’hydrater avant de pouvoir parler car son organisme ne génère plus de salive. Chaque mot prononcé est un effort.

Je voudrais la divertir, lui raconter des histoires drôles, la faire rire et voyager, comme on fait avec les enfants. Trouver un moyen d’échapper au cauchemar quotidien. Tous les matins, mon corps bouillonne de colère, mais aussitôt devant elle, un poids invincible m’accable.

Il nous faut toujours un petit moment pour se retrouver toutes les deux dans cette chambre si peu hospitalière où résonnent les claquements de portes, les voix stressées des infirmières, le roulement des chariots sur le linoléum du couloir, les cliquetis des instruments. Retrouver notre complicité de mère et de fille, se toucher, s’embrasser, tenir sa main dans la mienne. Sentir sa peau, ses petites veines saillantes, réchauffer ses paumes, masser chacun de ses doigts tout doucement pour faire circuler le sang et ramener dans les extrémités un peu de vie.

Quoi dire. Quoi ajouter à la dérive. Certains préfèrent se taire. D’autres parlent sans fin pour ne pas laisser de place au silence. Certains viennent en pèlerinage. D’autres s’imaginent qu’il ne s’agit que d’un voyage, qu’après tout ira mieux. Certains prient. D’autres plaisantent. Certains pleurent. D’autres sourient. Tous espèrent. On ne choisit pas comment on réagit à cela, la maladie, la mort qui vient. On fait tous avec ce qu’on a d’amour en soi, avec nos terreurs et nos histoires, avec nos fantômes et nos forces invisibles.