De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 3 sur 80

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De rage et de lumière

Calcutta

À la fin de la projection, Benoît, le réalisateur, raconte comment il s’est disputé avec Jack pour tourner le film. Il a mis vingt-sept ans. Benoît venait de terminer sa formation pour devenir boulanger, il avait pris une année sabbatique pour faire le tour du monde quand il a rencontré Jack. Il a vu cet homme sur un trottoir à Calcutta et il a oublié son road trip et son four à pain.

Je sors du Vauban un peu sonnée, dans cet état de lévitation qui nous enveloppe après un film, entre l’engourdissement et le désir de prolonger les sensations de l’image, de ne pas revenir trop vite au réel. Je longe le Sillon, me laisse hypnotiser par le ressac des vagues, leur lente progression sur la grève, leur grondement sourd. On dirait qu’elles se réservent avant de prendre leur élan, de venir se fracasser sur les brise-lames, dans un bruit mat, scintillant.

Dans le film, Jack répète qu’il n’est qu’un homme ordinaire. Je ne l’ai pas cru. Je suis allée voir. J’ai voulu me frotter à sa rugosité. Fouiller, tâter, renifler la bête derrière l’homme. On ne rencontre pas deux fois dans sa vie un tel personnage. Un héros refusant de jouer son rôle. En sortant du cinéma, je n’avais qu’une idée en tête : aller à Calcutta rencontrer Jack. Partir. Cette pensée m’a traversée comme on s’accroche à une bouée de sauvetage.

J’étais prête à batailler un peu pour lui faire sortir ce qu’il avait dans le ventre. À 87 ans, il finirait bien par lâcher quelque chose.

 

Calcutta

« Dear Jeanne, vous perdez votre temps. Il n’est pas question d’écrire une biographie ou je ne sais quelle bêtise sur ma personne », m’écrivait Jack après quelques échanges musclés dans lesquels je lui faisais part de mon désir de le rencontrer et pourquoi pas d’entreprendre l’écriture d’un livre.

« Je regrette, mademoiselle, je n’ai rien à dire aux publishers. Faites-vous rembourser vos billets d’avion. Mais ne venez pas m’importuner à Calcutta », me répondit-il encore après que je lui eus envoyé mon billet en guise de promesse.

J’ai débarqué au mois de septembre dans ce mélange de poussière, de pourriture, de santal, de chaleur moite, de jasmin et de quelque chose de légèrement beurré et entêtant. Chaque pays a son odeur que l’on perçoit en descendant de l’avion si l’on débarque directement sur le tarmac ou plus tard en sortant de la bulle aseptisée de l’aéroport.

Le chauffeur de taxi a posé mon sac sur la banquette arrière et pris soin d’actionner, grâce à un cordon, un minuscule ventilateur astucieusement fixé derrière le fauteuil avant du passager. La jeep a démarré en cahotant sur l’asphalte perforé de palmiers.

La fin de la mousson et le commencement de la nuit forment une masse noire déjà incandescente. Les bleus, les roses, les verts des enseignes au néon font crépiter l’air pâteux. Je montre au chauffeur une adresse griffonnée dans mon carnet : 30 Govinda Auddy Road, dans le quartier de Chetla où habite ma sœur Louise depuis quelques mois pour une mission humanitaire. Il sourit en dodelinant doucement de la tête, comme ces automates de chats qui saluent le passant à travers les vitres des restaurants japonais.

Dans le crépuscule moucheté de lumières aveuglantes, un hôtel de verre surgit sur la droite. De l’autre côté de la voie surélevée, en face du Hyatt rutilant, une montagne de détritus se découpe en ombre chinoise sur le ciel rose. Sans l’odeur, on pourrait croire à une installation d’art contemporain. Mais la puanteur acide de la décharge géante imprègne toute la voiture. Entre le palace et la décharge, nous passons au ralenti sur la voie rapide.