De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 19 sur 80

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De rage et de lumière

Don Quichotte

— Êtes-vous croyant, Jack ?

— Quelle question ! C’est indiscret !

Vexée, je me tais. Il dit :

— Je n’aime pas les religions, les idéologies, les institutions, tous ceux qui nous dictent LA bonne conduite. J’ai rencontré quelques personnes dans ma vie que j’ai admirées…

— Vous croyez en l’humain, alors ?

Jack semble réfléchir.

— Je crois en saint Antoine de Padoue, en saint Paul, en Don Quichotte, et au Holy Spirit !

 

Don Quichotte

Jack possède sans conteste l’élégance du Chevalier à la triste figure : cette allure légèrement dégingandée, ce long visage, la moustache et la barbe en moins, des sandales rafistolées et un vieux bracelet-montre en plus. Pour lui faire plaisir, j’admets qu’il lui ressemble, au moins physiquement. Après avoir joué au chat et à la souris, je vais faire Sancho Panza. À bien y réfléchir, notre gentilhomme a, outre le physique, quelques traits d’esprit en commun avec le personnage. Cette énergie fantasque pour aller par le monde réparer les injustices. À ceci près que Jack ne cherche point à être récompensé de sa vaillance ni couronné de quelque coiffe que ce soit. Il se moque – du moins il le prétend – de la « gloire éternelle » que Don Quichotte ne cesse d’invoquer. Je l’imagine en chevalier errant, prenant les bergères pour des princesses, les enfants des rues pour des séraphins, les galeux pour des maharadjahs.

— Mais Don Quichotte était un rêveur, un fou magnifique vivant dans son monde peuplé de chimères et prenant ses hallucinations pour la réalité. Alors que vous, Jack, vous sauvez des vies tous les jours. Pour de vrai !

— Chère mademoiselle-qui-savez-tout, apprenez que seuls les fous ont le cœur pur, seuls les aveugles voient, seuls les rêveurs vivent pour de vrai. Qu’est-ce que vous croyez ?! Que vous avez les pieds sur terre parce que vous ne vous battez pas contre des moulins ? Quelle est la différence entre ceux qui lisent des romans, y croient et ne désirent rien de plus, et ceux qui parcourent le monde et regardent, comme on dit, les choses en face ?

— La différence, c’est l’action. En l’occurrence, moi je publie des livres, et vous vous soignez des êtres vivants.

— Est-ce si différent ? Je suis Don Quichotte parce que je ne regarde pas le monde tel qu’il est mais tel qu’il devrait être. Mon travail de médecin des rues à Calcutta n’est rien de plus qu’un combat contre des moulins.

Après un long silence, Jack murmure ces mots :

— We are such stuff as dreams are made on.

Les mots de Shakespeare me coupent le sifflet. Où se trouve la réalité ? Le rêve ? Ce n’est pas la première fois que je ressens ce vertige, cet instant très fugace où je ne sais plus si nous existons ou pas. Nous croyons vivre. Nous nous imaginons que nous sommes en train de vivre, que nos vies sont importantes, et nous nous apercevons un jour de l’imposture. Rien que du vent, de l’étoffe, de la brume de rêve.

En sortant du Number 10, je me perds dans les ruelles et mes pensées. J’ai la sensation – inavouable étant donné les circonstances – d’agir, d’être engagée dans quelque chose. Obsédée par Jack, je me suis fait un pacte secret, absurde et puéril : si je réussis à le faire parler, ma mère guérira. Je me répète cela comme une pensée magique. Elle me convainc presque du bien-fondé de mon action. Étymologiquement, agir, c’est pousser, presser, mouvoir. Quelle illusion de se dire qu’en étant ici à Calcutta avec Jack j’agis davantage qu’en restant près du lit d’hôpital à regarder ma mère dormir avec des tuyaux dans le nez et des perfusions dans la poitrine ! Pourtant, j’avale ce mensonge. Ce sont mes moulins à vent.