De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 27 sur 80

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De rage et de lumière

Dans la gueule de l'Histoire

Je n’avais pas osé l’avouer au docteur Richard mais notre mère nous avait surtout transmis son rejet de la religion, de la rigueur et de l’austérité des écoles de bonnes sœurs par lesquelles elle était passée, de l’hypocrisie de ceux qui vont à la messe le dimanche et s’inquiètent de voir « leur » pays « envahi » d’étrangers. Alors ce retournement de situation me laissait perplexe. Pourtant, la peur de mourir qui la paralysait, contre laquelle elle luttait de toutes ses forces, l’avait quittée. D’un coup. Comme par miracle.

Les mots de Jack et ceux de ma mère se font aujourd’hui écho dans ma tête pour plusieurs raisons : la superposition des temps, septembre 2017 – septembre 2018, les prémices de l’automne, la formulation identique comme s’il s’agissait d’une évidence, la révélation de Jack au pays de Galles et la révélation de ma mère à la Maison Jeanne-Garnier. Nos vies sont fabriquées de ces coïncidences qui fonctionnent comme des révélateurs. Soudain le temps se trouble comme une eau dans laquelle on verrait surgir une image ancienne.

Mais revenons à nos oignons, comme dit Jack. Et au Number 10. La réincarnation doit exister pour Jack. Voir la souffrance lui a indiqué le chemin. Elle lui a fait connaître la fragilité et la miséricorde. Nous apprenons de nos faiblesses, dit-il. Devant ce malheur-là, la recherche du bien nous consume. Elle nous accable autant qu’elle nous éclaire. Quant à Dieu, Jésus ou Don Quichotte, quelle différence ? Pour lui, ce ne sont que des enveloppes, du blablabla. Ce qui compte c’est l’épaisseur cachée sous ces mots, c’est l’âme invisible qui les irrigue.

 

Dans la gueule de l’Histoire

— Mes parents étaient juifs orthodoxes, ça rigolait pas ! glousse Jack. Dans la famille, certains portaient des chapeaux de feutre noir à larges bords, la barbe et les papillotes. Ils étaient verrry traditionals, verrry old school !

Jack imite les papillotes avec ses doigts qu’il tournicote devant ses oreilles et roule le r pour me faire rire.

Les parents de Jack ont quitté la Pologne dans les années 1920. Ils fuyaient un pays déjà gangrené par l’antisémitisme. Puis, il y a eu la guerre et les camps.

— Il était impossible d’en parler à la maison, murmure Jack.

Comment fait-on quand on vient de ce silence-là, de ces histoires restées muettes ? Les mots et les morts remontent irrémédiablement. Comme les cailloux qui « poussent » dans les champs des régions calcaires. On a beau les ramasser, d’autres pierres remontent à la surface l’année suivante. Nous aussi sommes remués, absorbés et recrachés par l’Histoire. Dans la gueule de l’Histoire.

Les mots d’Art Spiegelman me reviennent en mémoire. Sans mauvais goût, il dit que, parfois, il aurait voulu être à Auschwitz avec ses parents, pour ne pas vivre toujours avec cette culpabilité d’avoir la vie plus facile qu’eux. Je n’ai pas d’origines juives, personne dans ma famille n’a été envoyé dans les camps de concentration. Pourtant, au-delà de l’empathie, nous avons des lésions communes. Nous partageons des passés, des récits, des imaginaires aussi, inscrits dans nos corps et nos inconscients. Nos blessures se dessinent et se déplacent d’un individu à l’autre, de génération en génération, mouvantes et souterraines.

Peut-on réconcilier les mémoires ? Inventer la paix. Depuis des années, je questionne mes grands-mères, pour reconstituer l’histoire familiale, le récit des origines. D’où viennent les blessures de mes parents ? Comment me traversent-elles ? En fouillant dans l’âme de Jack, est-ce que j’imagine trouver des clés à ma propre histoire ?

J’avais cru que Jack serait le personnage qui m’aiderait à m’éloigner de moi, à échapper à l’histoire que je n’arrive pas à écrire. Je m’étais emparée de Jack comme d’une bouée de sauvetage. À son insu, je me servais de son histoire pour régler quelque chose avec moi-même. Comme disait Louise, écrire sur Jack me permettait de ne pas écrire sur ma famille. Et sans doute de dénouer quelque chose dans l’écriture, de libérer l’encre, d’ouvrir les vannes.